Pourquoi un serpent rusé a-t-il tenté Ève ?

Étrange figure que celle du serpent qui apparaît subitement en Genèse 3.1 :

« Le serpent était le plus astucieux de tous les animaux de la campagne que Yahweh-Elohim avait faits… »

 

Qui est il ? Pourquoi un serpent et non un autre animal ? Est-ce une simple représentation stylistique, ou un véritable serpent s’est-il adressé à Ève ? Et en quoi est-il astucieux ? Tentons d’y voir plus clair.

 

 

Un serpent ?

Pourquoi un serpent ? Difficile de savoir quelle forme avait cet animal dans l’esprit de l’auteur : au moment où il tente Ève et Adam, il ne se déplace apparement pas sur le sol (cf. Gn 3.14). Est-ce à dire qu’il avait des jambes —ou des ailes—et que la chute aurait modifié son apparence physique ? Faut-il d’ailleurs y voir un serpent tel que nous le concevons aujourd’hui, ou bien le terme nahash est-il plus général, désignant par exemple une famille d’animaux, par exemple les reptiles ? Serait-ce un indice que le texte n’est pas une description littérale, comme certains tendent à le penser ?

Le serpent fait partie des « animaux de la campagne », ce qui indique que l’auteur associe sa création à celle des autres animaux de la terre, le sixième jour. À part cette information, le texte n’offre aucune réponse aux questions ci-dessus, qui ne sont d’ailleurs pas les plus intrigantes. En voici deux sur lesquelles des générations de lecteurs ont buté :

(i) Comment, au sein de la création « très bonne » de Dieu, une créature comme le serpent a-t-elle pu devenir une occasion de chute pour l’homme et la femme ? En tant que créature, n’aurait-il pas dû lui aussi être marqué du sceau de la perfection

(ii) Pourquoi un serpent —quelle que soit son apparence—apparait à cet instant précis de la narration pour tenter la femme ?

 

 

Le serpent et le problème du mal

Il n’existe aucune réponse directe, textuelle, à la première question. Il s’agit, au final, du problème difficile de l’origine du mal, un sujet très débattu en philosophie des religions (voir notre traitement ici). On suppose généralement que le serpent a lui même connu une chute et une disgrâce préalable à celle d’Adam et de sa femme, mais aucune donnée directe ne parait l’appuyer (pas même Esaie 14.12ss et Ezechiel 28.12-19, qui à mon sens ne se réfèrent pas à satan).

Nous en sommes réduits à des conjectures philosophiques et, même si elle sont utiles, je n’irai pas plus loin  dans le cadre de cet article qui cherche avant tout à se focaliser sur les données textuelles internes à Genèse 1-3.

 

 

Un serpent littéraire ou littéral ?

Il faut également reconnaître que nous ne savons pas vraiment pourquoi le serpent, et non un autre animal, est le vecteur de la tentation. Les premiers commentateurs juifs et les premiers auteurs chrétiens identifiaient bien sûr le serpent avec satan (cf. Ap 12.9), mais cela n’explique pourquoi ces deux personnages sont associés en Gn 3 . Deux explications sont avancées :

(i) Du point de vue de l’approche littérale/historique, Satan aurait « pris possession », ou tout du moins pris l’apparence, de ce serpent.

(ii) Du point de vue de l’approche littéraire/poétique, le serpent serait une personnification de Satan, un procédé littéraire qui n’indiquerait pas l’existence d’un « serpent historique ».

 

Si la deuxième hypothèse est la bonne, il reste à expliquer pourquoi l’auteur a choisi un serpent pour construire son récit. Parmi les autres hypothèses proposées, on retrouve les suivantes :

(1) Le serpent est le symbole des cultes de fertilité cananéens. Par conséquent, Gn 3 illustrerait le choix présenté à Israël à l’époque monarchique —doivent-ils obéir à Yahweh ou suivre Baal ? D’une part, cette reconstruction présuppose une rédaction tardive de la Genèse. D’autre part, comme le fait remarquer Westermann, il est peu probable que Gn 3 aurait mentionné la création du serpent par Yawheh s’il était censé représenter l’ennemi juré de la vraie foi.

(2) Dans la littérature du Proche Orient ancien les serpents symbolisent parfois la vie, la sagesse et le chaos, des thèmes ayant des points de contact avérés avec le récit de la Genèse (sur la notion de « chaos », lire toutefois cet article). Bien entendu, on peut légitimement se demander si cela suffit pour expliquer la présence du serpent ici.

(3) Il s’agirait de la transformation d’un motif mythologique bien connu des premiers lecteurs. L’Épopée de Gilgamesh raconte comment Gilgamesh découvre une plante par laquelle il peut acquérir l’immortalité. Malheureusement, alors qu’il nage dans un étang, un serpent apparaît et avale la plante, privant ainsi Gilamesh de cette opportunité. En Gn 3, bien que l’histoire soit tout à fait différente, nous retrouvons un serpent, un homme, des végétaux et la promesse de la vie éternelle. Notons toutefois deux divergences importantes entre les deux récits : (i) en Gn 3, la vie éternelle est acquise puis perdue, tandis que dans l’Épopée de Gilgamesh, la vie éternelle est une quête qui, finalement, ne sera jamais atteinte ; (ii) en Genèse, l’homme perd l’immortalité suite à une désobéissance flagrante, tandis que dans l’Épopée de Gilgamesh cette perte semble être limitée à un « coup du sort ». Un lien distant entre les deux textes est possible, mais il semble peu probable que l’Épopée de Gilgamesh ait influencé la rédaction de le Genèse.

(4) Selon la classification des animaux dans Lv 11 et Dt 14, le serpent peut être considéré comme l’archétype de l’animal impur, notamment à cause de son mode de déplacement. Dans la perspective du symbolisme animal de l’Ancien Testament, il est le candidat le plus évident pour caractériser l’opposition à Dieu, même s’il en est la créature. Le Léviathan, mentionné dans les textes mythologiques ougaritiques, est qualifié de « serpent » en Esaïe 27.1 (cf. Job 26.13). Il s’agit là encore d’une créature opposée à Dieu, preuve supplémentaire de l’identification du serpent à un ennemi de Dieu. Cependant, là encore, cette explication ne répond pas de manière adéquate à la question initiale. Si l’on s’en tient à la forme canonique de l’Ancien Testament, l’apparition et la punition du serpent expliquent son statut négatif dans le reste du corpus, et non l’inverse. Sauf à considérer que Gn 1-3 est un texte d’inspiration plus tardive que les codes de loi du Lévitique ou que la littérature prophétique, ces données ne sont pas directement exploitables.

Aucune de ces explications n’est réellement satisfaisante. Il semble donc bien plus probable que Satan a réellement pris la forme (plutôt que la possession) d’un serpent et qu’il ne s’agit pas d’une construction littéraire issue de l’imagination de l’auteur. Paul, en faisant référence à cette épisode, ne semble d’ailleurs pas contester l’existence d’un serpent historique (cf. 2 Co 11.3). Bien entendu, cela n’explique pas pourquoi un serpent et non un autre animal se retrouve impliqué dans cet épisode ; tout comme pour la chute de satan, le texte reste silencieux sur ce point.

 

 

Un serpent « astucieux »

Le serpent est « astucieux » (‘arum), ou « rusé ». Il s’agit d’un terme volontairement ambigu, souvent associé à la littérature de la sagesse : d’un côté, il s’agit d’une vertu que le sage doit cultiver (Pr 12.16 ; 13.16) ; de l’autre, utilisée à mauvais escient, elle devient une forme de fourberie (Job 5.12 ; 15.5 ; cf. Ex 21.14 ; Jos 9.4).

Le choix du terme ‘arum constitue l’un des jeux de mots les plus évidents de Gn 1-3 : l’homme et la femme viennent d’être décrits comme étant ‘erom, « nus » (Gn 2:25), une forme lexicale quasiment identique. Ils essayeront d’ailleurs d’être « astucieux » (cf. Gn 3.6), mais tous ce qu’ils obtiendront, c’est la perception de leur nudité (Gn 3.7, 10).

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).