Les récits bibliques de la création s’inspirent-ils de récits similaires du Proche Orient ancien ?

Les récits de Genèse 1 et 2 ont-ils été inspirés par les cosmogonies (modèles de formation de l’univers) du Proche-Orient ancien ? C’est en tout cas le consensus académique actuel, bien que quelques voix dissonantes s’élèvent depuis une dizaine d’années.

Voici par exemple comment Rebecca S. Watson introduit ses travaux sur le concept de « chaos » (Chaos Uncreated, De Gruyter, 2005) :

L’approche qui prévaut est, à mon avis, fondamentalement erronée dans la mesure où elle implique l’imposition d’un concept monolithique sur un matériau littéraire très diversifié, au point qu’aucune convergence ne peut être identifiée dans la langue hébraïque. En effet, le soi-disant « langage du chaos » s’exprime par une terminologie tellement variée, dans tant de contextes et de genres littéraires différents, et s’inscrit dans une diversité de motifs issus de de domaines tellement étrangers les uns aux autres que la validité du regroupement de ces matériaux sous un seul thème unificateur doit être remise en question.

 

À quoi fait-elle exactement référence ? En 1895, suite de la découverte et au déchiffrement des tablettes d’Enuma Elish, Herman Gunkel publiait ses conclusions dans un ouvrage qui allait influencer toute une génération de biblistes,  Schöpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit. Dans cette étude il soutient que le récit de la victoire de Marduk sur Tiamat et de la création du monde subséquente se trouve à la base du récit biblique de la création. Ainsi, le « chaos » décrit en Gn 1.2 (via la paire ṯōhû wāḇōhû) ferait implicitement allusion à un conflit entre Dieu et la mer ou, éventuellement, avec un dragon connu dans la Bible sous le nom de Rahab ou Leviathan.

La découverte du Cycle de Baal lors de fouilles à Ougarit (1935) a conduit les spécialistes à modifier cette proposition de manière substantielle. Par exemple, John Day, dans ses travaux publiés en 1985 (God’s Conflict with the Dragon and the Sea), maintient le postulat de l’origine mythologique de Gn 1.2 tout en affirmant que le motif du Chaoskampf (lutte divine contre les forces représentant le chaos) dérive avant tout de la littérature cananéenne. L’influence de Day, professeur à Oxford, se fait sentir jusque dans les cercles les plus évangéliques. Ainsi, en 2017, nous publiions sur notre blog l’opinion de Michael S. Heiser qui s’en inspire.

Il semble cependant que ce consensus soit en cours d’effritement. L’analyse de Rebecca Watson sur le Psautier et celle de David Tsumura sur les notions de « mer » et de « terre » dans les deux premiers chapitres Genèse (Chaos and Destruction, Eisenbrauns, 2005) en sont deux exemples frappants. Watson conclut que le « langage de chaos », point d’entrée de la relation entre création et mythes du Proche Orient ancien, a été largement surévalué par les spécialistes post-Gunkel. Tsumura, lui, conteste tout lien entre les cosmogonies du Proche-Orient ancien et la Genèse. Son analyse linguistique, qui à ma connaissance n’a pas fait l’objet d’une profonde remise en question, l’amène notamment aux conclusions suivantes :

(1) L’expression ṯōhû wāḇōhû n’a rien à voir avec l’idée d’un chaos semblable à celui des cosmogonies du Proche-Orient ancien. Elle sert simplement à décrire une terre désolée et vide. Genèse 1.2 fournit les informations de contexte avant que l’action de création ne soit racontée.

(2) Le terme tĕhôm (généralement traduit par « abîme » ou « océan primordial ») en Gn 1.2 est une forme hébraïque dérivée du terme proto-sémitique *tihām- (« océan »). Il semble désigner une eau souterraine qui déborde et couvre toute la surface de la terre dans l’état initial de la création. Il n’a en tout cas rien à voir avec la déesse akkadienne Tiamat.

(3) Les textes poétiques comme Ps 18, 29, 46, ou encore Habakuk 3, que l’on pense parfois influencés par le motif du Chaoskampf (le combat primitif d’un dieu contre le chaos dans les cosmogonies du Proche Orient ancien) n’ont en réalité rien à voir avec l’idée d’une lutte primordiale. Certains de ces textes ont d’ailleurs pour thème central la destruction plutôt que la création. D’un point de vue méthodologique, chacun de ces textes doit être soigneusement interprété dans son propre contexte avant d’être comparée à d’autres textes du Proche-Orient.

 

Gunkel et ceux qui s’appuient sur ses travaux négligent souvent de distinguer les différents types de cosmogonies existantes. Pourtant, certaines d’entre elles contiennent des récits de combat divin déconnectés de toute forme de création, par exemple le Cycle de Baal, et d’autres contiennent des récits de création dans lesquels aucun combat n’est attesté.

Certains spécialistes évangéliques, par exemple John D. Currid (Against the Gods, Crossway, 2013) ont déjà suggéré que si Genèse 1 et 2 entretiennent une relation textuelle avec des cosmogonies du Proche-Orient ancien, elle ne peut se limiter à une simple réutilisation ou à une forme de démythologisation comme le suggèrent Gunkel ou Day. Il semble cependant que Genèse 1-2 n’ait aucun lien direct avec ces textes.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).