Quel est le sens de Genèse 2.24 ?

Chaque semaine, j’anime un groupe d’hommes baptisé #Approfondir pour le compte de mon Église à Montréal. Nous étudions ensemble le livre de la Genèse, en cherchant à aller en profondeur sur chaque verset. Vous pouvez suivre notre série via la page Facebook de notre Église, où mes notes sont publiés chaque dimanche matin. Le commentaire de Genèse 2.24 ci-dessous est extrait de cette série.

Voici ma traduction pour ce texte :

« Aussi l’homme quittera-t-il son père et sa mère, s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. »

 

Genèse 2.24 est souvent considéré, à raison, comme la définition primordiale du mariage, répétée à plusieurs reprises dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Par conséquent, il y a fort à parier que les observations que nous pouvons faire sur ce texte offriront des éléments clés pour la compréhension du mariage biblique

Les spécialistes divergent quant à la fonction de ce v.24 : est-ce la continuité de l’exclamation de l’homme au v.23 (« elle est os de mes os et chair de ma chair! »), un commentaire éditorial du narrateur (ou même une glose scribale plus tardive), ou bien un commentaire divin ? Il est peu probable que ce soit l’homme qui s’exprime de la sorte, la préposition composée al-ken (« ainsi », « c’est pourquoi ») introduit plutôt un commentaire. Puisque Jésus attribue cette parole « au créateur » (Mt 19.4-5), nous retenons la troisième option. Il s’agit donc d’un commentaire divin, appliquant les principes du premier mariage à tous les mariages.

« L’homme quittera son père et sa mère« . L’idée de « quitter », matérialisée par le verbe azab, ne parait pas si extraordinaire au lecteur de la Bible du 21ème siècle. Mais dans la société Israelite primitive, destinataire de la forme canonique du Pentateuque, et plus généralement dans le Proche Orient ancien dans son ensemble, le mariage était patrilocal : le nouveau couple vivait généralement dans la maison du père du marié ou à proximité. L’idée sous jacente pour l’homme est d’abandonner, de renoncer à ses anciennes priorités de vie familiale. Wenham commente :

« À la suite du mariage, les priorités d’un homme changent. Auparavant, ses obligations principales concernent sa relation avec ses parents ; mais après le mariage, sa femme devient sa priorité. Dans les sociétés occidentales modernes où les devoirs filiaux sont souvent ignorés, cela peut sembler être un point mineur. Mais dans les sociétés traditionnelles comme Israël, honorer ses parents était le devoir humain le plus grand après celui d’honorer Dieu. Cette remarque était forcément très frappante à leurs yeux. »

 

Dans les faits, le départ de l’homme de son foyer pour en fonder un autre était notable, public, et il avait une profonde incidence sociale. Ce n’était pas une simple formalité pour l’homme.

« S’attachera à sa femme« . Dabaq, « s’attacher », est un terme qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, et il est souvent associé à un langage d’alliance. Israël, par exemple, doit « s’attacher à YHWH » (Dt 10.20; 11.22; 13:5; etc). Ce verbe véhicule également la notion de permanence (cf. l’attachement spirituel d’Israel à YHWH ou à « son héritage », Nb 36.7-9). En Gn 2.24, dabaq suggère la passion et la permanence qui doivent caractériser le mariage. En Gn 34.3, dabaq est utilisé pour souligner la passion qui animait Sichem, dont « l’âme s’attacha [dabaq] à Dina ». L’attachement est donc nécessairement fort, et par conséquent il doit durer. Implicitement, toute notion de mariage forcé est proscrite : l’homme doit désirer sa femme, et vice versa. S’il n’est pas consensuel, l’on peut légitimement douter du bienfondé d’un mariage.

La clause « et ils formeront une seule chair » est généralement associée à l’union sexuelle, mais certains rejettent cette idée. Quelques commentateurs y voient une simple référence à l’union métaphysique des deux êtres, mais ils peinent à pouvoir le démontrer. Wenham, intelligement, suggère qu’il s’agit des liens du sang, la matérialisation concrète de la phrase « os de mes os, chair de ma chair » prononcée par Adam en Gn 2.23. Cependant, rien dans les réutilisations successives de ce texte ne laisse présager un tel sens. La manière dont Paul isole et reprend cette clause en 1 Co 6.16 indique une compréhension exclusivement sexuelle.

Par un procédé métonymique, l’union une seule chair peut en venir à désigner l’ensemble du concept de mariage —c’est bien ainsi que nous le désignons souvent. Mais je souhaite tout de même formuler un bémol quant à cette lecture : d’un point de vue intertextuel, lorsque l’ensemble du mariage est en vue, par exemple en Mt 19, c’est l’ensemble du verset de Gn 2.24 qui est réutilisé. Ainsi, dans les Ecritures, ce n’est jamais « l’union une seule chair » seulement qui désigne l’alliance du mariage dans son ensemble. À vrai dire, la seule occurrence intertextuelle où cette clause est isolée se trouve en 1 Co 6, une référence très claire à l’union sexuelle. Il semble donc préférable de lire la clause « ils formeront une seule chair » comme une référence à l’union sexuelle introductive qui parachève le mariage et le rend complet. Les notions d’alliance, d’union métaphysique, et de procréation ne sont pas directement en vue, mais elles en découlent.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).