Genèse 1-3 : une lecture “littéraire“, “littérale“ ou… les deux ?

Ceux qui cherchent à accorder la théorie de l’évolution avec le récit créationnel biblique s’appuient généralement sur la richesse des figures littéraires de celui-ci. Ils considèrent en effet que les procédés stylistiques employés par l’auteur démontrent que le texte Genèse 1 à 3 ne doit pas être lu de manière chronologique ou historique.

Henri Blocher a largement popularisé cette approche dans les milieux évangéliques francophones et la défend dans son livre Révélation des origines. 

Cet article constitue une réponse du Dr. Peter Williams, de l’Université de Cambridge, spécialiste des manuscrits originaux de la Bible. Les lignes ci-dessous sont extraites de l’annexe d’un article plus large faisant suite au débat de P. Williams avec H. Blocher au European Leadership Forum de 2005.

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Je suis a priori d’accord avec le professeur Blocher, pour qui les trois premiers chapitres de la Genèse devraient se lire comme une composition “littéraire“. (1) L’analyse de Blocher comprend de nombreuses observations pertinentes sur leurs traits littéraires.
Toutefois, ce qui pose problème, c’est qu’il oppose “littéraire“ et “littéral“.
Non seulement ces deux catégories ne s’excluent pas mutuellement, mais elles ne sont pas nécessairement conflictuelles.

Je vais donc tenter de démontrer que si l’on prend la liberté de conclure que les figures littéraires, particulièrement abondantes dans le récit biblique, n’ont pas pour mission de rendre compte fidèlement de l’histoire, il est alors nécessaire de savoir sur quel terrain l’on s’engage.

Les traits littéraires que Blocher voit en Genèse 1 existent indubitablement.
Il conclut que “la maîtrise géométrique de l’auteur…laisse à penser que son souci de la chronologie a été éclipsé par d’autres considérations.“ (2)
Je ne vais pas faire une étude détaillée de Genèse 1 mais je tiens à souligner que différents schémas littéraires sont présents dans les récits bibliques traditionnellement considérés comme historiques. C’est important puisque Révélation des origines comprend également un exposé convaincant des formes littéraires présentes dans les trois premiers chapitres de la Genèse.

Le schéma littéraire qui crée une correspondance entre les Jours 1, 2, 3 et les Jours 4, 5, 6, ne présente selon moi aucune différence notoire avec les traits littéraires qu’on trouve à partir de Genèse 12.
Il faut évidemment être sélectif car les récits abondent en figures littéraires.

La narration biblique décrit les événements sous forme cyclique, ainsi, lors du premier séjour d’Abraham en Égypte, le pharaon est frappé d’une plaie (Gn 12:17) ; il en sera de même plus tard dans le livre de l’Exode.
Ce récit, dans lequel le patriarche fait passer sa femme pour sa sœur (Gn 12:10-20), est mis en parallèle avec d’autres récits (Gn 20. 1-18 et 26. 1-11). Jacob, le patriarche, fait croire à son père Isaac qu’il est son frère aîné, une histoire qui rappelle comment le beau-père de Jacob le trompe en lui donnant pour épouse la fille aînée à la place de la cadette (Gn 29.23).

Parfois ce sont les paroles sorties de la bouche même des personnages qui produisent des effets littéraires !
L’épisode de Balaam, rappelle Genèse 3, puisque c’est le seul autre exemple d’animal qui parle. Le narrateur fait ressortir l’ironie de la situation : le voyant le plus célèbre est incapable de “voir“ ce qu’une ânesse  (considérée comme l’animal le plus stupide) perçoit !
Le relief géographique est parfaitement adapté à la progression du récit puisque les trois endroits où Balaam rencontre l’ange, deviennent de plus en plus étroits (Nb 22:22-26). A ce moment-là, la colère de Balaam s’enflamme (Nb 22:27) comme celle de Dieu en Nb 22:22.
Balaam frappe l’ânesse (contrairement au Seigneur qui ne l’avait pas frappé, lui !), accuse l’ânesse bavarde de l’avoir fait passer pour un imbécile (22:29) en regrettant de ne pas avoir une épée à portée de main (c’est le cas de l’ange… qu’il est incapable de voir !) pour la tuer.
Le moment où les yeux de Balaam s’ouvrent (22:31) et celui où l’ânesse ouvre la bouche (22:28) sont mis en parallèle.

Je pourrais trouver d’autres exemples semblables dans le livre des Juges, qui fait ressortir le mouvement cyclique de l’histoire et dépeint chaque juge comme étant moins vertueux que le précédent.
Les quantités de biens que possèdent les juges sont exprimées généralement en nombres pairs : Jaïr a 30 fils, 30 ânes, 30 villes au chapitre 10, verset 4.
Ibtsan a 30 fils en 12:9, Abdon a 40 fils et 30 petits-fils, en tout 70 en 12:14.
La partie cyclique des Juges se termine avec Samson, trahi par Dalila pour 1100 sicles d’argent (16:5). Le récit suivant – l’épisode de Mica et du lévite – commence par la mention d’une somme d’argent de 1100 sicles (17:2).
Et les cinq derniers chapitres du livre des Juges, plus le livre de Ruth qui le suit dans bon nombre de manuscrits, forment une triade de récits  autour de Bethléhem (Juges 17-18 ; cf. 19:9 ; 19-21 ; cf. 19:1 ; Ruth 1:1).

Notons aussi les périodes de 40 jours ou années : les 40 ans dans le désert, 40 ans en Juges 3:11 ; 5:31 ; 8:28 ; 13:1 et 80 ans en 3:30.
Éli, David, Salomon, Joas sont nommés pour 40 ans pour (1 Sam 4:18 ; 2 Sam 5:4 ; 1 Rois 2:11 ; 2 Rois 12:1).
C’est pendant 40 jours que la pluie est tombée en Genèse 7:4, que les espions ont exploré le pays (Nb 13:25), et que Moïse, Élisée et Jésus ont jeûné (Ex 24:18 ; 34:28 ; 2 Rois 19:8 ; Mt 4:2 ; Luc 4:2 ; cf. Marc 1:13).
Goliath s’est présenté pendant 40 jours (1 Sam 17:16) et Jésus est apparu pendant 40 jours (Ac 1:3). (3)

Ces nombres jouent certainement un rôle sur le plan littéraire et ceux qui lisent la Bible se demandent s’il s’agit de figures de style. Mais tous en général rejettent cette éventualité, car les espaces de temps passés par les Israélites dans le désert et la durée du règne de David, sont eux-mêmes subdivisés avec précision ; les mêmes nombres sont invariablement utilisés pour les durées, ce qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas de figures de style isolées.

Les nombres se trouvent dans toutes sortes de compositions littéraires réparties sur une durée trop longue, écrites dans des contextes beaucoup trop variés (les écrits de Samuel étaient destinés à un public bien différent de celui que ciblait Luc), pour que ce soit vraisemblable ou même que la plupart des occurrences soient des figures de style.

En conclusion, on est amené à envisager sérieusement que l’histoire elle-même obéit à des conventions.
Cela est-il si difficile à croire pour un chrétien qui accepte que Christ ne soit pas mort n’importe quel jour, mais le jour même où l’on commémorait la sortie d’Égypte du peuple et où chaque Israélite avait tué un agneau ?

Dans le livre de Job, les dialogues et les nombres aux chapitres 1, 2 et 42 contiennent des schémas littéraires.

Le livre d’Esther est truffé de structures littéraires ; il raconte le combat entre Mardochée, descendant de Kis (2:5) et Haman l’Agaguite (3:1) qui rappelle quelque peu comment Saül, fils de Kis, a épargné la vie d’Agag (I Samuel 15:9).

De même, dans le livre de Jonas, sont mis en parallèle les ordres que Jonas reçoit (1:2 et 3:2) ainsi que le moment où Jonas se trouve à l’intérieur de la baleine (1:17) et le temps nécessaire pour contourner Ninive (3:3).

Tout est grand (l’hébreu emploie partout le même mot). (4)
Dieu envoie Jonas dans la “grande“ ville (1:2), ensuite il fait souffler un “grand“ vent (1:4).
En apprenant que Jonas est un Hébreu, les matelots éprouvent une “grande“ frayeur (1:10), mais Jonas explique aux matelots comment calmer la “grande“ tempête (1:12). Une fois celle-ci terminée, ils éprouvent une “grande“ frayeur (1:16) puis Jonas est avalé par un “grand“ poisson (1:17).
Jonas est de nouveau envoyé vers la “grande“ ville (3:2) qui est réellement “grande“, mais les gens se repentent – les “grands“ comme les petits (3:5). Le roi et son “grand“ peuple se lèvent (3:7) et décrètent un jeûne de repentance. Jonas éprouve une “grande“ contrariété (4:1), suivie d’un “grand“ bonheur (4:6).
Enfin, Dieu déclare que l’intérêt porté par Jonas à l’arbuste est disproportionné par rapport à sa taille, qui n’est pas “grande“ (4:10) et lui rappelle que Ninive est “grande“ (4:11).
A la fin du récit, “grand“ ne s’applique pas qu’à des choses concrètes, il a aussi une dimension spirituelle. Qualifierait-on pour autant ce livre de littéraire plutôt que littéral (cf. Matthieu 12.39-41) ?

Dans le Nouveau Testament, les cinq livres narratifs, c’est-à-dire les évangiles et les Actes, ont chacun une composition littéraire précise.
Matthieu décrit les paroles de Jésus dans cinq sections distinctes.
La dernière section commence par des imprécations concernant les pharisiens (Matt 23) ; elle sert de contrepartie aux béatitudes qui ouvrent la première section (5:3-10).
A l’emphase mise sur Jésus comme roi et sur le royaume (des traits littéraires que nous n’étudierons pas), correspond le portrait de Jésus comme “Fils de David“ (Matt 1:1).
Cette expression apparaît aussi sur les lèvres d’un ange (1:20), dans la bouche de deux aveugles qui l’interpellent (9:27) en disant “Aie pitié… Fils de David“, puis une femme cananéenne s’adresse à Jésus de cette manière (15:22), et enfin deux autres aveugles (20:30 et 20:31).
Même les foules crient “Hosanna au Fils de David“ (21:9), et plus tard les enfants (21:15).

L’évangile de Jean, qui comprend sept fois “Je suis“ et cite sept miracles, ainsi qu’une structure implicite de sept jours dans les premiers chapitres et la réunion de sept disciples au dernier chapitre, possède ses structures littéraires propres.
Ce qui est frappant chez Jean c’est l’emploi fréquent de l’ironie dans le dialogue. Ainsi : “L’Écriture ne dit-elle pas que c’est de la descendance de David et du village de Bethléhem où était David, que le Christ doit venir ?“ (7.42)
Et en 9.29 : “Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-ci nous ne savons d’où il est“. Et encore, lorsque Caïphe conseille “qu’il est avantageux pour vous qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas“. Cette forme d’ironie rappelle la tragédie grecque.

 

En bref, tout écrivain habile est capable d’élaborer une composition littéraire en racontant des événements historiques.

Ce que j’ai essayé de montrer c’est que les schémas littéraires ne sont pas seulement destinés à envelopper  les faits mais qu’ils en font intégralement partie.
L’auteur du livre de Jonas, par exemple, a probablement fait des choix de vocabulaire et mis l’accent sur certains mots clés. Cependant, certains de ces mots figurent dans les dialogues eux-mêmes et dans ceux qui sont rapportés.
En d’autres termes, les faits compris littéralement sont porteurs du schéma littéraire ultérieur.

Il en est de même à propos du dialogue dans l’histoire de Balaam, de l’emploi de “Fils de David“ en Matthieu, ainsi que des paroles de Caïphe dans l’évangile de Jean.
Si l’on décide d’opposer le “littéraire“ au “littéral“ dans toute la Bible, je ne vois pas comment éviter d’en arriver à la conclusion que bon nombre de parties narratives jusqu’à présent considérées comme de l’histoire, n’ont pas pour fonction essentielle de nous raconter ce qui est arrivé dans le passé.

Je crois au contraire qu’il faut en conclure que nous possédons dans la Bible le compte-rendu d’une histoire qui, inspirée par Dieu, comprend de magnifiques compositions littéraires.
Et comme la plupart des passages narratifs dans la Bible comportent des schémas littéraires – je suis prêt à en discuter – ce serait surprenant de n’en trouver aucun dans les premiers chapitres de la Genèse.
Si Dieu a décidé que l’histoire biblique ultérieure obéirait à des règles littéraires, pourquoi refuserait-on d’admettre que celles-ci ont aussi leur place dans le déroulement de la Création et dans l’histoire primitive de la terre ?

Il est évident que d’une part, certains schémas littéraires font partie des événements et que d’autre part, bon nombre d’entre eux sont peut-être aussi le fruit d’écrivains talentueux. En fin de compte je pense que ces compositions littéraires sont dues à la fois aux événements et aux auteurs. Gardons-nous cependant d’opposer “littéral“ et “littéraire“.

Henri Blocher déclare :

Ce raffinement de l’architecture du récit ne peut-il pas coïncider avec la réalité chronologique de l’œuvre divine ? Ainsi tenteront de plaider quelques littéralistes. Certes, on peut toujours tout imaginer. Mais devant ce que montre l’auteur de sa manière, il n’y a pas lieu de le supposer. L’hypothèse du procédé littéraire explique suffisamment la forme du texte : toute addition serait gratuite. Le rasoir d’Occam, c’est-à-dire le principe d’économie (Guillaume d’Occam disait : “Il ne faut pas multiplier les hypothèses“), rase le poil superflu d’idées de ce genre. La suggestion trahit la volonté a priori de trouver un langage littéral. (5)

Il me semble que si l’on appliquait cette approche à d’autres parties de l’Écriture, on parviendrait peut-être à des conclusions difficilement acceptables pour H. Blocher.
Bien que rien ne m’oblige a priori à affirmer que les premiers chapitres de la Genèse sont littéraux plutôt que littéraires, je ne suis pas encore convaincu qu’il serait mieux pour les partisans de l’interprétation littéraire plutôt que littérale des premiers chapitres de la Genèse, d’invoquer le rasoir d’Occam pour limiter la multiplication des genres littéraires.

Si l’on a un genre littéraire qui convient aux autres parties narratives de la Bible – à savoir une historiographie inscrite dans un cadre littéraire, dont les phrases et les expressions n’ont qu’un rôle référentiel – il incombe à ceux qui plaident en faveur d’un genre différent dans les premiers chapitres de la Genèse, de démontrer son utilité.

 

– Peter Williams

Considéré comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux des manuscrits originaux de la Bible, Peter Williams dirige le centre de recherche Tyndale House, basé à Cambridge (UK).
Il est membre du comité de traduction de la English Standard Version (ESV).
Il a été le contributeur ou auteurs de plusieurs livres et plublications académiques, dont la monographie “Early Syriac Translation Technique and the Textual Criticism of the Greek Gospels“.
A son sujet, Don Carson a dit : “Peu de spécialistes de la Bible peuvent s’exprimer avec compétence dans autant de domaines techniques comme Pete le peut.“

 

 

Notes et références :

(1) Voir Blocher, In the Beginning: The Opening Chapters of Genesis (IVP, 1984),  49-59. Il s'agit ici de la traduction anglaise de Révélation des origines. (Amsterdam: North-Holland, 1974) (retour)
(2) Blocher, In the Beginning, 51. (retour)
(3) Voir aussi Jonas 3.4 ; Actes 7.23, 30 ; 13.21.
(4) Comme l’a souligné Cristobal Sevilla Jiménez, Resena Biblica : Jonas (Editorial Verbo Divino : Estella [Navarra], 2002), 19. (retour)
(5) Blocher, Révélation des origines, pp. 46-47. (retour)





Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).

  • Excellent, à noter aussi le livre de Paulin Bedard (In six days God created) où il réfute lui aussi l’hypothèse cadriste. Un condensé de ce livre est disponible dans son article de la Revue Reformee (http://larevuereformee.net/auteur/bedard-paulin). Il faut aussi noter que l’apologete William L. Craig est lui aussi très sceptique sur l’hypothèse cadriste (podcast defenders). Merci Guillaume pour l’article !

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