Que désigne le mot “Adam” en Genèse : une personne ou l’humanité ?

La question de l’historicité d’Adam est centrale, et elle a déjà fait l’objet de plusieurs billets sur notre blog. (1) L’un des arguments principaux invoqués par les spécialistes rejetant l’historicité d’Adam est qu’en Gen 1-3, le terme original désignerait l’humanité dans son ensemble, et non un personnage individuel et historique.

Matthieu Richelle, dans son récent commentaire sur la Genèse pose le problème ainsi :

Une autre donnée biblique à laquelle le lecteur doit faire face est la polyvalence du terme adam, qui sert tantôt de nom propre, tantôt de terme générique désignant « l’humain » ou collectivement « les humains ». […] En fait, la première occurrence où le texte consonantique est de manière non équivoque dépourvu d’article défini, et indique donc un nom propre , apparait en 4:25. (2)

Dans une note de bas de page, Richelle reconnait qu’en Gen 2:5, ʾādām est dépourvu d’article défini, mais il l’explique à juste titre par la formulation négative de la clause “il n’y avait pas d’Adam”. Il relève également l’absence d’article sur l’une des occurrences de ʾādām en Gen 2:20, mais affirme que l’original non vocalisé se prête aux deux lectures. Cette deuxième affirmation nous parait davantage sujette à caution.

 

Notons tout d’abord que Matthieu Richelle ne semble pas prendre en considération l’occurrence de Gen 1:26, dépourvue d’article défini. C’est pourtant une donnée importante, puisqu’il s’agit de la toute première mention de ce terme dans la Genèse. Or, dans ce verset, l’usage est très probablement générique malgré l’absence d’article.

Ensuite, la problématique de vocalisation de Gen 2:20 se retrouve également en Gen 3:17 et en Gen 3:21. En réalité, chaque fois que le terme ʾādām est précédé d’une préposition inséparable (3), le texte vocalisé ne retient pas la présence d’un article.

A première vue, donc, la vocalisation Massorètique, semble adopter une approche consistante du pointage des voyelles en Gen 1-3.

Gordon Wenham en tire la conclusion suivante :

En omettant l’article avec la préposition ל (lamed, l’équivalent Hébreu de la lettre ‘L’), ʾādām se comporte comme le mot ʾĕlōhîm, “Dieu”. Au chapitre 5, ʾādām est utilisé sans article défini comme un nom propre. Mais à la lumière de la comparaison entre 4:1 et 4:25, il est évident que, même avec un article défini, “Adam” est certainement la traduction la plus adéquate, de même que hāʾĕlōhîm (le terme “dieu” précédé d’un article défini) peut très bien être traduit par “Dieu”. Cette fluidité entre la forme définie et indéfinie a pour conséquence de rendre difficile l’identification de la première occurrence du nom propre “Adam”. […] L’absence d’article défini pourrait être délibérée. […] Adam, en tant que premier homme créé, est le représentant de l’humanité. (4)

En d’autres termes, le caractère défini ou indéfini du terme ʾādām ne peut pas permettre à lui seul de statuer. Le contexte est crucial : la tentation et la faute sont individuelles, l’alternance entre narration et dialogue en Gen 2-3 laisse présager un homme et une femme uniques (5), et la personnalisation des sanctions en Gen 3:14-19 tend à accréditer que l’auteur de Gen 2-3 décrivait bel et bien un seul individu nommé “Adam”.

D’autre part, la consistance de la vocalisation Massorétique et le fait que ʾādām soit systématiquement pointé de manière indéfinie lorsqu’il est précédé d’une préposition inséparable suggère que les Massorètes y voyaient un nom propre. (6)

C’est aussi le cas de la Septante, qui alterne entre nom propre et nom commun, sans réellement tenir compte du caractère défini ou indéfini de l’original hébreu. Qui plus est, le nom commun est systématiquement mis au singulier et semble régulièrement connecté (voire interchangeable ?) avec le nom propre. (7)

 

Dans tous les cas, l’argument consistant à nier l’historicité d’Adam sur la base du terme original employé Gen 2-3 parait peu convaincant.

 

 

GB

 

 

 

 

Notes et références

(1) Voir Adam a-t-il réellement existé ? et Pourquoi la Bonne Nouvelle devient-elle mauvaise sans Adam ?

(2) Matthieu Richelle, Comprendre Genèse 1-11 aujourd’hui (Charols: Excelsis,2013), 77-78. Précisons d’emblée que Matthieu Richelle adhère à l’historicité d’Adam, d’une part en raison de l’unité littéraire de Gen 2-3 (cf. p. 78), et d’autre part en raison de l’étiologie constituée par la faute individuelle du première homme (cf. p. 106)

(3) En Hébreu, il est fréquent que les articles, les conjonctions, les prépositions soient ajouté à des noms ou à des verbes  sous la forme de préfixes.

(4) Gordon J. Wenham, Genesis 1–15, Word Biblical Commentary (Dallas: Word, Incorporated, 1998), Genesis 1–15, 32.

(5) Ce qui peut également très bien expliquer l’alternance entre article défini singulier et pluriel en Gen 1:27 relevée par Richelle (cf. p.78), si toutefois l’on considère que Gen 1-3, et non Gen 2-3 seulement, constitue une unité littéraire.

(6) Umberto Cassuto, A Commentary on the Book of Genesis (Part I): from Adam to Noah (Varda Books, 2012)

(7) L’exemple de Gen 2:18-19 est particulièrement frappant : “Καὶ εἶπεν κύριος ὁ θεός Οὐ καλὸν εἶναι τὸν ἄνθρωπον μόνον· ποιήσωμεν αὐτῷ βοηθὸν κατʼ αὐτόν. καὶ ἔπλασεν ὁ θεὸς ἔτι ἐκ τῆς γῆς πάντα τὰ θηρία τοῦ ἀγροῦ καὶ πάντα τὰ πετεινὰ τοῦ οὐρανοῦ καὶ ἤγαγεν αὐτὰ πρὸς τὸν Αδαμ ἰδεῖν, τί καλέσει αὐτά, καὶ πᾶν, ὃ ἐὰν ἐκάλεσεν αὐτὸ Αδαμ ψυχὴν ζῶσαν, τοῦτο ὄνομα αὐτοῦ.”

 

 

 

 

<p>Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l’un de ses administrateurs actuels. Il s’intéresse particulièrement à l’intertextualité et à l’exégèse de l’Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat en Ancien Testament à l’Université d’Aberdeen (Ecosse).</p>

  • Merci pour ce moment avec Adam.

    Y aurait-il une inadvertance dans le troisième paragraphe :
    … ne semble pas prendre en considération l’occurrence de Gen 1:26, dépourvue d’article indéfini ?

    En effet, l’hébreu (qui est une langue primitive), n’a pas d’article indéfini. Au départ tous les noms propres y sont des noms communs ; ils se forment non d’après un bruit arbitraire, mais dérivent de mots ayant un sens, et c’est par l’usage que le son de leurs syllabes devient synonyme d’un individu particulier.

    La présence ou l’absence de l’article défini devant un nom propre dépend de la langue qui l’emploie ; ainsi dans le grec biblique on dira : le Pierre, le Paul, le Jésus ; cela nous choque, parce qu’en français (qui est une langue évoluée), l’article défini appelle la possibilité de son contraire indéfini : un Pierre, un Paul, un Jésus, tandis que la raison d’être du nom propre est d’identifier un individu unique.

    Par conséquent s’attacher à l’article devant Adam dans le texte hébreu pour en déduire si dans la pensée de l’auteur il s’agit d’un nom propre ou d’un nom commun, me paraît une règle hasardeuse : Parlait-on hébreu dans le jardin d’Eden ? et assez couramment pour qu’Adam y soit déjà devenu un nom propre ?

    Par contre, il est assez facile de savoir quand un traducteur entend un mot comme nom propre ou comme nom commun, car on ne traduit pas un nom propre, on le transcrit. Ainsi quand les Septante comprennent l’individu Adam, ils mettent Αδαμ et quand ils comprennent le terme générique homme, ils mettent Άνθρωπος (et nous faisons de même en français). Il est donc absolument certain que pour les Septante la première occurrence du nom propre Adam se trouve Gen 2:16 :
    Le Seigneur fit ensuite un précepte à Adam, disant : Tu te nourriras de tous les arbres du paradis.

    En réalité, derrière ce pointillisme à propos d’une seule lettre, se cache la bataille sans doute la plus importante pour les évangéliques en ce début de 21° siècle : vont-ils tenir bon sur la personne d’Adam, ou bien le vendre à biologos pour trente médailles d’argent ? Dans sa bonté, le Seigneur fit à Adam une aide semblable à lui, qui aujourd’hui encore reste sa meilleure alliée. En effet, avec ou sans article, Ève fut créée après Adam, ce qui restera toujours incompatible avec une interprétation symbolique ou simiesque de la Genèse.

    • C’est exact, Claude, il s’agit d’une faute de frappe que nous corrigeons immédiatement.

%d blogueurs aiment cette page :