Réflexions suite à la polémique sur la photo de Marcello Tunasi

Mardi dernier, nous avons publié un épisode de Coram Deo enregistré avec François Turcotte, le directeur de SEMBEQ. Ce podcast portait sur les défis du pasteur qui expérimente succès et célébrité, et sur les défis de celui qui n’expérimente pas. La photo que j’ai choisi (car il s’agit de ma décision) pour accompagner ce post à fait couler beaucoup d’encre numérique et a suscité un certain nombre de réactions disproportionnées.

Il n’en faut pas plus pour que je revienne sur cet “incident” dans le présent billet.

 

 

Que s’est-il passé ?

Mardi 8 janvier autour de 7h00 du matin, heure de France, je publiais sur notre site l’article Le pasteur superstar en question avec une photo de mon ami Gaétan Brassard (pasteur au Québec). L’article, qui présentait le podcast enregistré avec François Turcotte, contenait un premier paragraphe humoristique dans lequel je faisais passer Gaétan pour une superstar mondiale tout en expliquant que je préférais utiliser sa photo plutôt que celle de Pascal Denault dont la renommé s’arrêtait à quelques maisons de retraite (!). J’avais prévenu Gaétan la veille que je ferais une telle blague, il l’a découverte le matin et a répondu sur les réseaux sociaux (nous sommes plutôt coutumiers de la taquinerie sur Facebook).

Plus tard dans la matinée, des membres de l’équipe de Gaétan ont fait valoir que mon trait d’humour pourrait ne pas être perçu comme tel, ce que j’ai tout de suite intégré : j’ai immédiatement retiré le paragraphe en question de l’article, enlevé les posts sur les réseaux sociaux, et réfléchi à une nouvelle photographie pour illustrer l’article.

Deux options se présentaient alors devant moi : je pouvais “dépersonnaliser” l’article en y mettant une photo neutre, ou je pouvais choisir “d’incarner” cet article en y plaçant la photo d’un pasteur objectivement célèbre, puisque le thème du podcast s’étend largement sur la notion de célebrité pastorale. J’ai choisi la deuxième option, un procédé courant sur Le Bon Combat (et ailleurs) qui rend les articles “tangibles” pour de nombreux auditeurs (non, ce n’est pas du clickbait, mais de la personnalisation).

J’ai rapidement passé en revue les grands classiques : John Piper, Paul Washer, peut-être aussi Tim Keller, tous des pasteurs qui drainent des centaines de milliers de followers sur les réseaux sociaux. Mais cela ne me paraissait pas satisfaisant. “Quel pasteur francophone”, pensais-je, “peut se targuer d’une influence semblable à celle d’un Piper ou d’un Washer à l’échelle de la francophonie ?”. Sans aucun doute, en matière d’audience, Marcello Tunasi, pasteur charismatique basé à Kinshasa, RDC, constituait le candidat idéal.

Sans trop réfléchir, j’ai récupéré une de ses photos publiques, et c’est ainsi que le pasteur Tunasi se retrouvait à la une du Bon Combat. Et que les problèmes ont commencés.

 

 

Les réactions

Très sincèrement, je n’ai pas anticipé les réactions que cet article a générées. Presque immédiatement les accusations de calomnie ont fusées. Manifestement, la photo de Monsieur Tunasi associée au mot “superstar” contenu dans le titre a été la sources de bien des incompréhensions, malgré le contenu relativement neutre de l’article et du podcast et malgré le texte d’explication sans aucune ambiguïté qui accompagnait l’article sur les réseaux sociaux. Puis sont venues les attaques sur nos motivations : nous étions “jaloux” du ministère et du succès de M. Tunasi, nous aurions voulu “autant de likes que lui”, nos intentions étaient “impures”, etc.

Plus grave, des accusations de racisme à peine voilées sont venues se greffer aux commentaires : “Pourquoi avez-vous choisi la photo d’un pasteur noir et pas celle d’un blanc québécois”, nous demandait une internaute. Une autre, qui soutenait avoir écouté le podcast intégralement, nous reprochait d’y avoir insulté et calomnié le pasteur Tunasi, alors qu’il n’y est en fait jamais mentionné (à part la photo d’illustration, aucune référence n’est faite de ce pasteur).

Autour de ces attaques, certaines voix plus raisonnées se sont élevées pour critiquer la forme de l’article : pourquoi avoir choisi la photo d’un individu là où nous aurions pu simplement mettre une illustration neutre ? Comme le soulignaient certains amis du blog, cela aurait évité bien des déboires.

 

 

Ma première réaction

J’ai moi-même été profondément affligé et irrité pendant une bonne partie de la journée. Et, chose que j’aurais probablement dû éviter, j’ai désorganisé mes plans de travail du jour pour répondre aux commentaires et tenter d’expliquer à la foule en colère que ni l’image, ni le post, ni l’article ne contenaient la moindre attaque contre Marcello Tunasi. D’autres se sont spontanément joints à moi dans cette entreprise : peine perdue, la liste des commentaires déconnectés de la réalité s’est allongée, et les réactions de colères se sont accentuées. Et moi même, j’ai réagi assez vivement dans certains cas, surtout face aux accusations de racisme.

Puis, rapidement, j’ai mis les choses à plat : fallait-il enlever cette image ? Cela n’aurait-il pas coupé court à ce style de réaction ? Plusieurs de mes amis m’y enjoignaient. Mais j’avais beau tourner le problème dans tous les sens je ne voyais pas en quoi l’usage de cette image constituait une faute morale. À l’inverse, les réactions de certains internautes me paraissaient franchement surréalistes et paradoxalement conformes à ce qu’elles entendaient dénoncer…

Pour tout vous dire, j’aurais voulu enlever cette photo immédiatement, simplement pour faire taire cette polémique infondée, mais la tournure que prenait les circonstances m’en empêchait : d’une part enlever la photo n’aurait pas fait cesser les critiques (l’article avait déjà été partagé des dizaines de fois sur Facebook), et d’autre part, surtout, cela aurait donné raison aux attitudes profondément déplacées auxquelles nous assistions.

Il était hors de question pour moi de céder à de pareilles attaques alors même que le choix de la photo avait été fait en toute bonne conscience et qu’aucune critique de Monsieur Tunasi ne s’y dissimulait.

 

 

Un deuxième niveau de réflexion

J’ai fini par retirer la photo de Marcello Tunasi trois jours après la publication de l’article, une fois tues toutes ces réactions décalées. Cela signifie que lorsque l’article sera à nouveau posté sur les réseaux sociaux dans les mois qui viennent, l’image tant décriée ne l’accompagnera plus.

Cet incident me donne toutefois l’occasion de clarifier ma démarche initiale et d’apporter quelques réflexions complémentaires.

 

(1) Le Bon Combat n’a aucun problème à s’excuser pour ses erreurs de communication

Lorsque Matt Massicote a publié son témoignage dans nos colonnes en 2017, il s’intitulait initialement Voici comment j’ai été délivré du parler en langues. Là encore, cet article avait déclenché une levée de bouclier immédiate que nous n’avions pas anticipée : pour nous, parler de « délivrance » se référait à l’abandon d’une pratique que nous jugions non-biblique. Pour nos amis charismatiques, il s’agissait d’une référence à la démonologie et à l’identification du parler en langue de type glossolalie à une pratique satanique.

Bien évidement, aucun d’entre nous ne pense que le parler en langues charismatique est une expérience occulte ! Nous avons donc changé le titre de cet article et, alors que je n’en était pas l’auteur, j’ai publié un billet dans lequel je présentais mes excuses au nom du blog et j’apportais quelques précisions supplémentaires visant à clarifier notre position en général.

Les erreurs de communication arrivent, et puisque nous avons pris le parti de ne pas nous imposer de limite quant aux sujets que nous traitons, il y a fort à parier que nous en commettrons d’autres. Pour autant, je ne m’excuse pas d’avoir utilisé la photo de Marcello Tunasi. Je continue de penser qu’il représentait la meilleure illustration possible pour ce podcast. La seule et unique raison pour laquelle, si je pouvais revenir en arrière, je n’utiliserais pas cette photo serait de m’éviter tout le tracas et les attaques qui ont suivi.

Et j’ai plutôt honte, à vrai dire, de confesser que j’aurais pu céder à la “pression populaire” sur ce point…

 

(2) La forme importe plus qu’on ne le pense

Oui, ceux qui ont souligné que la forme des articles que nous publions importe ont raison. Nous en sommes conscients, et c’est justement pour cela que nous publions des articles “personnalisés”, avec des photos d’accroche représentant de manière personnelle les sujets que nous diffusons (et donc parfois en utilisant des personnes physiques qui les représentent le mieux).

Voici quelques exemples typiques et critiques, qui n’ont pourtant pas soulevé les foules comme lors de notre article du 8 janvier :

Faut-il utiliser la littérature extra-biblique ? Une critique de John Piper (je suis très étonné qu’aucun lecteur n’ait réagi à l’association de cette image et du titre ouvertement critique)

Revue critique du Traité d’athéologie de Michel Onfray (qui n’a gêné personne dans nos rangs, peut-être est-ce parce que ce monsieur est un athée militant ?)

Le jour où Florent Varak a chassé plus de 100 démons !! (Florent est un ami du blog et un collègue, ce qui n’a échappé à personne, et pourtant nous sommes prêts à le mettre en avant de la sorte)

 

Comprenez que le podcast du 8 janvier va particulièrement bien marcher justement parce qu’il est tangible pour les internautes. Les statistiques dont nous disposons à ce stade démontrent que la polémique n’a pas nuit à l’écoute de l’épisode ni à notre audience, bien au contraire.

C’est un aspect à double tranchant de la personnalisation prononcée des articles : si celle-ci rend le message davantage tangible et accélère la diffusion de nos ressources, pour d’autres c’est un frein à la compréhension des messages que nous souhaitons diffuser. C’est un risque à courir, mais de manière générale l’effet est souvent bénéfique en terme d’audience, bien que négatif en terme de polémique.

Or, autant vous le dire sans ambages : je suis personnellement usé par les polémiques et j’aurais franchement tendance à vouloir les éviter. Certains de nos lecteurs ont suggéré que la polémique sur ce post du 8 janvier était prévisible et que j’aurais pu l’anticiper. Je ne le crois pas : il me semble que l’article sur John Piper ci-dessus était bien plus exposé, et nous n’avons rien constaté de tel. Il semble plutôt que ce soit l’affection très particulière que certains portent à M. Tunasi qui soit en cause ; et cela, j’étais honnêtement incapable de le prévoir.

 

(3) La critique est un exercice difficile, mais nécessaire

Ce qui ne changera pas, sur Le Bon Combat : nous continuerons de discuter de doctrine chrétienne (car c’est ce à quoi notre blog s’intéresse) et donc d’évaluer les contenus théologiques qui connaissent une certaine influence. L’exercice critique n’est pas forcément négatif, mais il est souvent polarisant : lorsque vous prenez position en faveur d’une chose, ceux qui défendent la chose contraire n’apprécieront pas toujours vos affirmations, même si elles sont formulées de la manière la plus irénique qui soit.

J’aimerais mentionner un exemple particulièrement éclairant. Très récemment, j’ai rédigé une réflexion sur l’approche de Henri Blocher sur Genèse 1–3 que j’estime incompatible avec son adhésion à l’inerrance. Je n’avais pas mis de photo spécifique sur cet article (jugez-en vous-mêmes) et je me suis cantonné à pointer certaines difficultés que soulèvent ses conclusions. À la suite de cette publication, j’ai reçu par mail plusieurs réactions semblables à celles mentionnées plus haut : j’étais un “calomniateur”, une personne ne respectant pas “le fructueux ministère du professeur Blocher”, je “[déformais] sa position de manière honteuse”, alors que Henri Blocher avait “tellement fait pour le mouvement évangélique en France”. La seule critique constructive que j’ai reçue m’a amené à rajouter une source dont j’ignorais l’existence au crédit de H. Blocher, mais celle-ci n’a en rien infirmée mes conclusions.

Et absolument rien dans l’article en question ne justifiait ces remarques émotionnelles et irrationnelles reçues par email.

 

 

Conclusion : que penser ?

Que faut-il donc penser de telles réactions, dont nous commençons malheureusement à avoir l’habitude ? Elles sont précisément la marque, à mon avis, du phénomène de “starisation” des pasteurs et des responsables chrétiens dont nous parlons dans le podcast du 8 janvier dernier. Lorsque notre admiration pour une grande figure, quelle qu’elle soit, prend une telle place dans nos esprits que nous en venons à la soutenir de manière irrationnelle, en dépit voire en contradiction des faits, nous ne pouvons pas dire que la relation que nous entretenons avec elle est saine.

Nous ne sommes d’ailleurs pas seuls à recevoir ce type de réactions suite à une étude critique : j’en trouve régulièrement sur les pages de confrères, même chez ceux qui ont une approche réputée plus “ouverte” que la notre.

Ainsi donc, nous continuerons à personnaliser nos articles, n’en déplaise à certains. Nous tâcherons de prendre garde et d’anticiper les éventuelles incompréhensions. Mais croyez bien que ces réactions ne nous font pas plaisir et que nous préfèrerions voir davantage de modération chez certains de nos lecteurs.

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).