Qui a enlevé Philippe : l’Esprit ou l’ange ?

Hier, je discutais des parallèles entre les figures de Philippe et de Jésus dans les écrits de Luc. J’ai appris entre temps que cette technique est nommée synkrisis par les spécialistes (MA: Matthieu Giralt).

Dans cet article, je relevais la fin particulièrement abrupte et surprenante du récit du baptême de l’eunuque. Or, cette section précise comporte une difficulté textuelle sur laquelle je vous propose que nous nous arrêtions : au v.39, à la place de « l’Esprit du Seigneur enleva Philippe, et l’eunuque ne le vit plus”, certains manuscrits lisent “le Saint Esprit tomba sur l’eunuque, mais l’ange de l’Eternel prit Philippe« .

Alors, qui a enlevé Philippe ? « L’Esprit du Seigneur » ou « l’ange » que nous rencontrons au v.26 ?

Ceux qui défendent la deuxième option notent la propension de Luc d’utiliser « ange » et « esprit » de manière interchangeable. Cette observation est cohérente avec le reste de la révélation : les anges sont des « des esprits au service de Dieu, envoyés pour exercer un ministère en faveur de ceux qui doivent hériter du salut ». (Hé 1.14).

 

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à défendre « l’option de l’Esprit ». Voici pourquoi :

(1) Tout porte à croire cette variante textuelle est un cas d’expansion scribale, l’oeuvre d’un copiste ayant cherché à combler certains blancs significatifs du récit. Le même phénomène est en jeu au v.37, une autre interpolation venant suppléer à l’absence de profession de foi explicite de la part de l’eunuque.

(2) Du point de vue de la critique textuelle, il s’agit d’un cas assez clair de lectio brevior potior, « la leçon la plus brève est la meilleure ». Cette règle, même si elle ne se vérifie pas dans chaque cas, part du principe qu’un copiste a d’avantage tendance à gloser qu’à réduire un texte sur lequel il travaille.

(3) Comme je l’ai mentionné dans mon article d’hier, l’enlèvement de Philippe par l’Esprit constitue l’un des nombreux points de contact entre cette histoire et celle de Jésus abordant les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs. En effet, dans un contexte similaire de sacrement, Jésus va disparaître devant-eux : « Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux.” (Lc 24:30-31)

(4) Certains précédents dans lesquels des prophètes sont enlevés par l’Esprit de Dieu existent dans l’AT, notamment dans le cycle d’Elie (1 R 18.12 ; 2 R. 2.16). D’ailleurs, certains estiment que la référence au chariot de l’eunuque pourrait être réminiscent de l’enlèvement  d’Elie sur un char de feu.

(5) Parce que l’expression “Esprit du Seigneur” (pneuma kuriou) est typique de Luc. Aucun autre évangéliste ne l’utilise et on la retrouve abondamment chez Paul, dont on sait l’influence sur son « médecin bien aimé ».

 

Pour toutes ces raisons, j’estime légitime de privilégier les manuscrits faisant mention d’un enlèvement par l’Esprit de Dieu.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).