Existe-t-il un « canon de la Septante » ?

  • Article de John D. Meade publié initialement sur le journal Didaktikos et republié récemment sur le Logos Academic Blog (23 mars 2018). Traduction : Guillaume Bourin.

 

Dans l’enseignement théologique, il est courant de se référer « la LXX » ou à la « Septante ». Les spécialistes de l’Ancien Testament / de la Bible hébraïque se réfèrent à la LXX comme à la plus ancienne traduction des Écritures hébraïques, et les érudits du Nouveau Testament et des premières études chrétiennes se réfèrent à la Septante comme l’un des textes que les auteurs du Nouveau Testament et les premiers pères de l’Église ont cité. Comment peut-on s’attendre à ce que les professeurs enseignant des disciplines théologiques plus larges utilisent le terme différemment, que ce soit dans leurs enseignements et leurs écrits ?

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Je voudrais faire un bref commentaire sur ce terme, « la Septante », à l’adresse de ceux qui enseignent dans de tels domaines, afin que nous puissions fournir une description à jour pour nos étudiants concernant cette partie très importante de l’histoire de la Bible.

Bien que ce terme, signifiant « les soixante-dix » (voire « soixante-douze ») désigne à l’origine la traduction grecque des cinq livres de la Torah (cf., la Lettre d’Aristée), il a rapidement englobé tout l’Ancien Testament, dès l’époque de Justin Martyr (165 ap. J.C.). Curieusement, dans la littérature secondaire, « la Septante » fait référence à un canon différent différent de celui de la Bible hébraïque[1], comprenant quatre ou six livres supplémentaires (Judith, Tobit, La Sagesse de Salomon, Siracide/Ecclésiastique, et 1-2 Maccabées).

 

La théorie du canon juif alexandrin et ses révisions

Sans aucun doute, ce point de vue sur le canon de la Septante est né de l’ancienne théorie dite du « canon alexandrin ». Cette dernière tentait d’expliquer comment les grands codex chrétiens des IVème et Vème siècles ap.J.C. nous sont parvenus via des groupes juifs d’Alexandrie et comptaient plus de livres que le canon juif palestinien de Josèphe (Contre Apion 1.37-42)[2]. Ainsi, le christianisme primitif a hérité d’un canon juif plus large, contenant certains livres sous des formes plus longues (par ex. Daniel) ainsi que de nouveaux livres (par exemple, la Sagesse de Salomon).

Cette théorie a été mise en difficulté par les travaux d’Albert Sundberg, soutenant notamment que les juifs d’Alexandrie et de Palestine avaient le même canon, et que ce sont les chrétiens qui ont formé leur propre canon de l’Ancien Testament, plus large, après s’être séparés des juifs autour de l’an 70 de notre ère.[3] Cependant, plusieurs chercheurs ont récemment tenté de construire certaines révisions de cette hypothèse, en replaçant notamment la formation du canon le plus grand en Egypte (et bien sur en la langue grecque).

L’un des principaux arguments est que les Nebiim (les « Prophètes ») palestiniens constituaient une collection de livres formée en réponse à une « chronologie biblique » alexandrine antérieure (les livres historiques + Judith et Tobit), devenant ainsi la base pour le reste des livres historiques de la LXX auxquels les livres poétiques et prophétiques auraient été ajoutés. Les chrétiens auraient hérité ces listes des juifs d’Alexandrie et auraient ainsi formé la Septante.[4]

Une autre approche cherche à réviser et à réactualiser la théorie du canon alexandrin non en se concentrant sur les codex externes, mais en faisant reposer l’argumentation sur une série de critères internes : (1) une composition grecque, (2) un corpus cohérent (notamment les similarités de langages partagées par tous les livres), et (3) une toile de fond historique partagée par toute la diaspora juive d’Égypte.[5]

 

Une réponse et une voie à suivre

Bien que ces révisions apportent certaines clarifications à l’ancienne hypothèse, un défi demeure : entre le Ier et le IVème siècle avant Jésus-Christ, ni les juifs ni les chrétiens ne connaissent ce « canon de Septante ». Josèphe prétend que tous les Juifs du monde possèdent « seulement 22 livres » (Contre Apion 1.37-42). Philon d’Alexandrie ne cite comme « Écriture » que les livres de la Loi et des Prophètes, et il n’y inclut pas les livres deutérocanoniques. Les auteurs du Nouveau Testament et les premiers écrivains chrétiens du IIe siècle ne citent que les livres contenus dans le canon hébreu.[6] De plus, les premières listes canoniques chrétiennes du IIème et les nombreuses listes du IVème siècle suivent étroitement le canon palestinien et ne comprennent pas les livres deutérocanoniques. En d’autres termes, les auteurs de ces premières listes ne connaissent pas de « canon de la septante ».[7]

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Même le cardinal Jiménez et les éditeurs de la Biblia políglota complutense (1517) ont tenu à clarifier l’étendue de la LXX en indiquant la mention « Traduction grecque de la LXX » sur tous les livres dont un texte hébreu existait par ailleurs. Mais lorsqu’ils en sont arrivés à des livres pour lesquels aucun texte hébreu n’était accessible, comme c’est le cas pour les livres deutérocanoniques, ils ont utilisé une mention différente — »Traduction grecque »— et n’ont pas spécifié que le livre était « traduit par la LXX ». A priori, les rédacteurs de la Complutense semblaient penser que le canon de la Septante était équivalent au canon hébreu.

Nous ferions donc bien de mettre en place un moratoire sur l’usage de l’expression « Canon de la Septante » —surtout si par là nous entendons un un canon incluant les livres du canon hébreu plus les six livres des Apocryphes. Les trois codex majeurs des IVème et Vème siècles comprennent Tobit, Judith, la Sagesse de Salomon, et Siracide/Ecclesiastique (y compris certains des livres des Maccabées, mais leur inclusion est incohérente dans ces manuscrits), et les chercheurs ont utilisé ces manuscrits comme une preuve en faveur de l’existence d’un »canon de la Septante » accessible dans l’église primitive.

Depuis 1935, avec la publication de l’édition de Rahlfs de la LXX (qui comprend les livres du canon hébreu + six livres deutérocanoniques + 3-4 Maccabées + les Odes de Salomon + les Psaumes de Salomon), définir le soit-disant canon de la LXX vis à vis des limites fixées par le canon palestinien s’est avéré être une source de confusion. Les témoignages de juifs de la période du Second Temple (par exemple Philon, Josèphe, voire les écrits du NT) et les déclarations claires des pères de l’église (par exemple Meliton de Sardes) n’apportent aucune preuve tangible d’un canon LXX plus étendu circulant parmi les juifs ou les premiers chrétiens. En réalité, les données appuient plutôt le canon hébreu. Ce faisceau de preuves devrait nous amener à reconsidérer les premiers codex et nous obliger à nous poser la question de manière différente : tous les livres placés dans un codex sont-ils automatiquement considérés comme faisant partie du canon ? Si la réponse est « non », alors dans ce cas comment expliquer ces données ?

Fort heureusement, une réponse existe. Nombre de premiers chrétiens décrivaient les livres que nous appelons « apocryphes » comme utiles, tout en n’étant ni canoniques ni apocryphes (voir par ex., Athanase, Lettres festales 39). Ceux qui ont commandé le Codex Sinaiticus, par exemple, n’auraient probablement pas eu de problème à regrouper les livres canoniques et les « livres utiles » dans le même recueil. Cependant, étant donné les listes de canons qui leur étaient accessibles, ils auraient probablement maintenu des distinctions conceptuelles claires entre ces catégories d’ouvrages.

Lorsque nous parlons des Écritures grecques, nous devrions donc nous référer au canon hébreu des traductions grecques , que les premiers chrétiens appelaient tout simplement « l’Ancien Testament ».

 

 

 

John D. Meade est professeur d’Ancien Testament à Phoenix Seminary, USA. Ses projets les plus récents se focalisent sur les listes canoniques datant du tout début de l’ère chrétienne. Voir par exemple The Biblical Canon Lists from Early Christianity: Texts and Analysis (Oxford University Press, 2017; coauthored with Edmon L. Gallagher).

 

 

 

 

Notes et références

  1. Timothy Michael Law, When God Spoke Greek: The Septuagint and the Making of the Christian Bible (Oxford: Oxford University Press, 2013).
  2. Henry Barclay Swete, An Introduction to the Old Testament in Greek (Cambridge: Cambridge University Press, 1914; Peobody, MA: Hendrickson, 1989), 197.
  3. Albert C. Sundberg, Jr., The Old Testament of the Early Church(Cambridge: Harvard University Press, 1964).
  4. Philippe Guillaume, “New Light on the Nebiim from Alexandria: A Chronography to Replace the Deuteronomistic History,” Journal of Hebrew Scriptures 5 (2004).
  5. Jan Joosten, “The Origin of the Septuagint Canon,” in Die Septuaginta—Orte und Intentionen, eds. Siegried Kreuzer, Martin Meiser, and Marcus Sigismund (Tübingen: Mohr Siebeck, 2016), 688–99.
  6. Oskar Skarsaune, “The Question of Old Testament Canon and Text in the Early Greek Church,” in Hebrew Bible/Old Testament: The History of Its Interpretation, vol. 1, part 1, ed. Magne Sæbø (Göttingen: Vandenhoeck & Ruprecht, 1996), 443–50, esp. 445.
  7. Edmon L. Gallagher and John D. Meade, The Biblical Canon Lists from Early Christianity: Texts and Analysis (Oxford: Oxford University Press, 2017).

 

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