Comment l’Ancien Testament a-t-il pris une forme écrite ?

Comment les traditions rapportées dans l’Ancien Testament ont-elles pris forme écrite ? Derrière cette question d’apparence anodine se trouve celles des conventions littéraires et des habitudes scribales dans l’Israël antique, deux sujets actuellement à la pointe de la recherche vétérotestamentaire. Pourquoi ces sujets sont-ils si importants ? Les raisons sont multiples, et je me bornerai à n’en mentionner que quelques-unes.

Tout d’abord, certains récits de l’A.T. ne sont manifestement pas le fruit de témoignages oculaires (par ex., la création), contrairement aux évangiles. Il est fort probable que ces récits aient circulé sous des formes indépendantes combinant l’oral et l’écrit, et que la forme finale qui nous est parvenue soit le fruit d’un processus plus ou moins long de maturation scribale.

Je mentionnerais ensuite l’agencement des oracles prophétiques, dont la prose est toujours élevée —dans certains cas l’on peut même assimiler l’oracle à une forme de poésie. Il est peu probable que les prophètes se soient exprimés directement de cette manière ! Entre la proclamation de l’oracle et sa mise sous écrit, le contenu est passé par un processus d’adaptation dans lequel les scribes occupaient une place centrale.

Les variantes textuelles, lorsqu’elles sont importantes (par exemple entre LXX et TM sur Jérémie), peuvent parfois s’expliquer par des mécanismes d’écriture différents conduisant jusqu’à la coexistence de plusieurs éditions d’un même texte. Mentionnons également la réutilisation de textes antérieurs par des textes ultérieurs, phénomène qu’on appelle généralement « intertextualité ». Dans certains cas, l’on peut constater des variantes importantes dans le texte évoqué. Celles-ci peuvent s’expliquer par une modification consciente opérée par l’auteur le plus tardif, ou encore par le fait qu’il disposait d’un texte différent de celui qui nous est parvenu, soit parce que celui-ci n’était pas encore fixé en tous points, soit parce qu’il y fait allusion de mémoire (on parle alors de variante mnésique).

 

Si en matière de Nouveau Testament, les données sont suffisamment conséquentes pour établir des modèles concrets, les spécialistes de l’Ancien Testament en sont presque exclusivement réduits à des conjectures tirées d’études comparatives avec les données du Proche-Orient ancien. On ne sait presque rien des conditions entourant l’usage de la littérature dans l’Israël antique.

Face au faible niveau d’indices directs, dans quelles directions la recherche actuelle s’oriente-t-elle ? Voici un rapide survol des principales hypothèses de travail à ce jour (adapté de A. F. Campbell et M. A. O’Brien, Sources of the Pentateuch, Fortress Press, 1993, p. 203-204) :

 

(1) La cour royale, que ce soit celle de Samarie ou de Jérusalem, semble avoir été une source importante de documents administratifs et légaux, d’archives historiques, mais aussi de narrations servant au divertissement ou à l’entrainement des courtisans. Certaines des sources mentionnées notamment dans le livre des Chroniques pourraient être associées à ce milieu.

(2) Le temple de Jérusalem était sans aucun doute l’autre grande source de documents administratifs, de littérature, de régulations liturgiques, mais aussi de documents légaux (cf. la découverte du « rouleau de la loi » dans le temple, sous Josias, cf. 2 Chr 34). Peut-être y trouvait-on également des récits considérés comme sacrés (les différents cycles patriarcaux, par ex.), des histoires, de la littérature, ainsi que des prières et des Psaumes. De même, les sanctuaires situés en dehors de Jérusalem, par exemple ceux de Bethel, de Dan, de Gibeon, ou de Guilgal, devaient eux aussi contenir des textes associés à des légendes cultuelles ou à de la liturgie.

(3) Les collections privées ne doivent surtout pas être sous-estimées. On notera que la plupart de la littérature ougaritique provenant de Ras Shamra a été retrouvée dans une maison individuelle. De toute évidence, la maison de Shaphan était influente à Jérusalem ( 2 R 22; 2 Chr 34).

(4) Nous devons également prendre en compte les « écoles prophétiques », responsables de la mise par écrit des paroles et des actes des prophètes (cf. Es 8.16ss ainsi que le concept de transmission des écrits prophétiques dans son ensemble). L’histoire du rouleau de Baruch en Jérémie 36 reflète une certaine idée du processus d’écriture des paroles prophétiques et de leur préservation pour un usage public.

(5) Bien que nous n’ayons que peu d’indices directs de l’existence de guildes de conteurs, il s’agit d’une hypothèse fort répandue. Nous n’en connaissons toutefois ni les paramètres, ni les circonstances. Les meilleures reconstructions sociologiques laissent à penser que les traditions circulaient dans un contexte culturel mêlant écriture et transmission orale. Certains scribes remplissaient peut-être une fonction de proclamation publique (comp. 2 R 23.1-3 ; Né 8.1-8).

(6) De toute évidence, la pensée théologique était hautement développée dans l’Israël antique. Nous en connaissons les résultats et les textes qu’elle a générés. Cependant, nous ne ne pouvons pas retracer avec précision son orientation et ses développements.

(7) Le Sagesse dans son ensemble et la production d’un genre de littérature qui lui est associé doivent être également considérés. Les proverbes étaient énoncés, collectés, puis mis sous forme écrite. Ici encore, nous n’avons que peu de données concernant les processus littéraires et sociologiques qui y présidaient.

 

Vous l’avez compris, il n’est pas aisé de reconstruire les pratiques scribales ayant conduit à la mise à l’écrit des textes de l’Ancien Testament (inscriptuation). Cet aspect de la recherche est cependant essentiel, et les théories actuelles ne sont pas entièrement satisfaisantes. J’espère avoir l’occasion d’écrire davantage à ce sujet dans un futur proche.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).