L’expression « libre arbitre » n’est pas appropriée en théologie chrétienne

Au sein de toutes les confessions, les chrétiens se divisent sur la possibilité de l’existence d’un « libre arbitre » dans la Bible. Le camp protestant ne fait pas exception : point n’est besoin de rappeler ici la longue tradition de controverses entre calvinistes et arminiens. Il fut un temps où les théologiens calvinistes cherchaient à rejeter toute référence au libre arbitre dans la Bible (un peu comme le fait Spurgeon dans cette prédication). Arminius lui-même, d’ailleurs, semblait ne pas l’accepter (voir ici).

Cependant, aujourd’hui, en philosophie chrétienne, il est plutôt d’usage d’accepter la notion de libre arbitre, en contrastant le « libre arbitre compatibiliste » (position calviniste) avec « le libre arbitre libertarien ». Vous pouvez, à ce sujet, écouter cette émission avec Guillaume Bignon.

À titre personnel, j’estime que cette évolution témoigne d’un certain flou, et la notion de libre arbitre, bien qu’ancienne, n’est sans doute pas appropriée rendre compte de ce que les textes sacrés décrivent. Selon moi, elle prête plutôt à confusion, surtout au regard de l’histoire des discussions théologiques en la matière. Je ne suis d’ailleurs pas le premier à penser de la sorte, comme cette citation de Jean Calvin le démontre :

« Les scolastiques reconnaissent que l’homme n’a point dit avoir le libre arbitre parce qu’il aurait le choix entre le bien et le mal, mais parce qu’il agit selon sa volonté et non par contrainte : ce qui est bien vrai. Mais n’est-ce pas se moquer de donner un nom si solennel à quelque chose de si limitée ? Quelle belle liberté de dire que l’homme n’est point obligé de pécher, mais qu’il est cependant en esclavage volontaire, puisque sa volonté est retenue captive par les liens du péché ! Je déteste toutes les querelles de mot, dont l’Eglise est troublée sans profit et je suis d’avis qu’il faut éviter tous les termes qui peuvent être cause d’erreur. Or, quand on reconnaît à l’homme le libre arbitre, beaucoup croient immédiatement qu’il est maître et de sa raison et de sa volonté, ce qui lui permet de se tourner, par sa propre force, d’un côté ou de l’autre.

On objectera que ce danger sera écarté, si on avertit correctement le peuple du vrai sens du terme « libre arbitre ». Je crois, au contraire, qu’étant donné que nous sommes naturellement enclins à accueillir ce qui est faux et mensonger, nous saisirons l’occasion de trébucher sur un seul mot plutôt que de nous laisser instruire par le long commentaire qui l’accompagnera. Nous avons déjà plus d’expérience que nécessaire qu’il en est ainsi à propos du libre arbitre ! Après l’avoir inventé, en effet, on l’a tellement employé qu’on n’a pas tenu compte des explications données par les Anciens et il a servi de point de départ à un orgueil démesuré et ruineux. »

– Jean Calvin, IRC, II.2, §7, Kerygma / Excelsis 2009, p.208-209

 

Calvin démontre notamment que, durant la période patristique, certains —Chrysostome notamment—ont fait appel à ce concept pour désigner une doctrine proche de celle qu’il défend dans l’Institution. Le problème soulevé ici est donc fort ancien.

À mon sens, il est préférable de bannir ce terme, surtout s’il est utilisé dans son sens populaire (l’homme maître de sa raison et de sa volonté). À défaut, il convient de le définir très précisément, en particulier si la discussion a lieu dans le cadre de la philosophie chrétienne.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).