« Je défends à la femme d’enseigner »

Cette série d’articles rend compte de mon intervention lors de la journée « Points Chauds » du 2 mai 2019 au Centre de Formation du Bienenberg. Pour obtenir davantage d’informations quant au journées-débats « Points chauds », visitez ce lien.

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Je poursuis la série sur le complémentarisme entamée le 2 mars 2019 à l’occasion du débat « Points Chauds » avec Marie-Noëlle Yoder. Si vous manqué les articles précédents, je vous encourage à ce stade à les reprendre du début :

  1. Qu’est-ce que l’image de Dieu a à voir avec le complémentarisme ? (Gn 1)
  2. Genèse 2 : la création de la femme et la responsabilité de direction de l’homme (Gn 2)
  3. Comment la chute a-t-elle modifié les relations entre les femmes et les hommes ? (Gn 3)
  4. Le complémentarisme et l’intertextualité (AT/NT ; Eph 5)
  5. L’homme est-il le « chef » de la femme ? (1 Co 11)
  6. « Que les femmes se taisent dans les assemblées ? » —Vraiment ?! (1 Co 14)

 

 

1 Timothée 2.9-15 et l’interdiction aux femmes d’enseigner

Il s’agit là encore d’un passage fortement débattu, peut-être le plus débattu du Nouveau Testament, et il va sans dire que je n’entends pas le commenter en détail. J’ai conscience que cet article, comme les deux précédents, va sans doute susciter de nombreuses questions de la part de ceux qui me lisent. N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez vérifier ou creuser une ou plusieurs de mes affirmations, je vous indiquerai alors les ressources adéquates à consulter.

Voici le texte, dans la version NEG79 :

Je veux aussi que les femmes, vêtues d’une manière décente, avec pudeur et modestie, ne se parent ni de tresses, ni d’or, ni de perles, ni d’habits somptueux, mais qu’elles se parent de bonnes œuvres, comme il convient à des femmes qui font profession de servir Dieu. Que la femme écoute l’instruction en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Eve ensuite; Adam n’a pas été séduit, mais la femme, séduite, s’est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans l’amour, et dans la sainteté.

 

Ce texte a suscité la perplexité de bien des générations d’interprètes, en particulier le v.15 dont la formulations est particulièrement obscure (comment comprendre la référence à la femme « sauvée en devenant mère » ?). Néanmoins, c’est bien le v.12 et son interdiction aux femmes d’enseigner qui demeure la section la plus disputée, et l’on comprend pourquoi.

Comme en 1 Corinthiens 11 et 14, la stratégie interprétative égalitarienne la plus courante est de restreindre la portée de ce passage à son contexte historique immédiat. Quelques personnes répandaient en effet un faux enseignement au sein de l’Eglise d’Ephèse, la ville où Paul avait laissé Timothée, et de nombreux spécialistes égalitariens soutiennent que l’interdiction de l’enseignement des femmes y est directement corrélée.

On sait peu de choses des faux docteurs, mais voici certains éléments que nous pouvons affirmer à leur sujet au regard de l’épitre :

(1) Ils produisaient des dissensions dans l’Eglise et s’occupaient de futilité
(2) Ils mettaient en avant une forme d’ascétisme qui incluait l’abstinence de certaines nourritures, du mariage, et peut être également de sexualité en général (encratisme).
(3) Apparemment, ces faux docteurs avaient persuadé de nombreuses femmes de les suivre
(4) Même si cela n’est pas affirmé directement et explicitement, de nombreux éléments indiquent que les faux docteurs rejetaient ce que nous pourrions appeler « la vision traditionnelle » de la relation homme-femme.

 

Deux questions se posent à la lecture de ce passage : (i) Le v.12 est-il correctement traduit ? (ii) Même si nous devons accepter la traduction « traditionnelle » du v.12, faut-il considérer que la prohibition qu’il contient s’applique aux chrétiens du 21ème siècle ?

 

 

 

 

 

Un problème de traduction ?

La NEG79 a-t-elle raison de traduire « Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme… » Pour répondre à cette question, il faut résoudre au moins cinq problèmes exégétiques très disputés.

1- La signification du mot « permettre » (epitrepo)

Il s’agit d’un présent et non un impératif, et par conséquent certains estiment qu’il introduirait un précepte « non normatif ». Une telle affirmation revient à faire dire beaucoup à bien peu de matière, et l’argument peine à convaincre. À mon sens, la seule conclusion que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est que Paul insistait sur cette prohibition au moment où il écrivait. Cela ne présume en rien de sa valeur normative ou contextuelle : les deux options sont possibles, et la syntaxe particulière de ce verbe n’y change rien.

2- Le sens « d’enseigner » (didaskein)

Il s’agit là d’un infinitif, qui désigne sans doute un état ou plus probablement une activité (l’activité d’enseignement). La référence à l’enseignement est globalement acceptée par tous, mais c’est le contenu et l’étendue de cet enseignement qui sont l’objet de désaccords. Si l’on en croit l’analyse sémantique de D. Moo (que j’avoue ne pas avoir pris le temps de vérifier), dans le NT didaskaio se réfère généralement à la transmission de la tradition apostolique relative à Jésus-Christ ainsi qu’à la proclamation et à l’exposition de la Parole de Dieu aux croyants à la lumière de cette tradition.  Autrement dit, ce ne sont pas toutes les formes d’enseignement qui sont désignées ainsi : par exemple didaskaio ne recouvre pas le sens  plus large « d’exhortation » ; ce que Paul entend ici se rapproche de ce que nous entendons généralement par « prédication » dans nos Eglises du 21ème siècle.

La Parole de Dieu —dont nous possédons la forme canonique via les manuscrits qui nous sont parvenus— a autorité sur la vie des croyants qui composent l’Église. C’est pourquoi l’activité d’enseignement de cette Parole confère une autorité à celui qui l’exerce dans l’Église, et celui qui prend une position d’enseignant prend de facto une position d’autorité sur ceux qui l’écoutent. L’enseignement est le moyen ordinaire par lequel les anciens exercent leur autorité dans l’Eglise (cf. 1 Tim 5.17).

 

3- Le sens du terme « homme » (andros)

Plus précisément, il s’agit de déterminer si le terme « homme » est l’objet du verbe « enseigner ». Il est indiscutable que le mot « homme » est l’objet de authentein (« prendre autorité »), mais puisque dans l’original, le verbe didaskaio est isolé en début de phrase, il est tentant d’y lire une prohibition générale, que les égalitariens estiment limitée dans le temps. Cependant, le contexte et la grammaire grecque permettent à andros (« homme ») d’être à la fois l’objet du verbe « enseigner » et du verbe « prendre autorité ». La traduction de la NEG79, « je ne permets pas à la femme d’enseigner ou de prendre autorité sur l’homme » est pleinement justifiée. En d’autres termes, ce ne sont pas toutes les formes d’enseignements qui sont prohibés aux femmes par l’apôtre, mais seulement celles qui conduisent les femmes à prendre une position d’autorité sur l’homme.

Reste à déterminer ce que Paul désigne précisément par le mot andros. Dans chaque camp, difficile de parvenir à un consensus à ce sujet. Comme en 1 Corinthiens 11, la relation intertextuelle que ce texte entretient avec Genèse 1-3  (voir ci-dessous) suggère que Paul fait simplement référence à l’ordre créationnel : il rappelle le principe initial selon lequel la responsabilité de direction est confiée à l’homme, qui en retour est appelé à exercer un leadership sacrificiel envers la femme, à l’aimer, à la chérir, et travailler conjointement avec elle à l’avancement du Royaume de Dieu. Il est donc peu probable qu’andros désigne ici une catégorie d’hommes en particulier ; la prohibition établie par 1 Tim 2.12 est destinée à manifester l’ordre créationnel dans l’Eglise d’Éphèse, qui l’avait largement abandonnée sous la pression de l’enseignement des faux docteurs.

 

4- Le sens de « prendre/avoir autorité » (authentein)

C’est l’un des points les plus débattus, tant en raison de l’étymologie que de la syntaxe d’authentein. L’on questionne généralement l’opportunité pour Paul d’user d’un tel mot pour exprimer l’idée d’autorité alors qu’il aurait très bien pu utiliser un dérivé d’exoucia, par exemple (voir notre article sur 1 Co 11).

C’est un terme difficile, un hapax legomenon (un terme qui n’apparait qu’ici dans le NT) peu courant dans la littérature extrabiblique. La majeure partie des spécialistes estime qu’il doit être traduit par « prendre/avoir autorité », mais certains ont récemment proposé des traductions comme « tyranniser » ou « agir en totale indépendance ». Sans rentrer dans les détails de cette discussion complexe, j’estime que la syntaxe de la séquence diskaio + oude + authenteo, le contexte de l’épître, et la référence à l’ordre créationnel aux versets 13-15 accréditent la traduction « prendre autorité ».

 

5- La syntaxe du passage lie-t-elle « enseigner » et « prendre autorité » en une seule et même activité ?

Autrement dit, peut-on traduire « je ne permets pas aux femmes d’enseigner en prenant autorité sur l’homme », ce qui impliquerait l’existence d’une forme d’enseignement qui ne prendrait pas autorité sur l’homme ? D’un point de vue strictement grammatical, cette lecture est possible, mais uniquement quand les deux termes ainsi joints par la conjonction oude (« ou », dans la version Segond) possèdent un sens très proche, ce qui n’est pas le cas ici.

Il est également tout à fait possible que la deuxième clause qualifie la première. Dans ce cas, l’on pourrait la paraphraser ainsi : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner, c’est à dire que je ne lui permets pas de prendre autorité sur l’homme ». Si cette compréhension est la bonne, alors Paul connecte le type d’enseignement qu’il proscrit aux femmes à l’exercice d’autorité, ce qui me conduit à penser qu’il s’agit du type d’enseignement réservé aux anciens —l’enseignement public de l’Eglise entière. Ce n’est donc pas un hasard si la section suivante traite des critères d’anciens et commence par la nécessité d’être un « homme d’une seule femme ».

 

 

Cette prohibition est-elle normative ?

Les théologiens égalitariens tentent généralement de lier cette prohibition à un élément précis du contexte historique d’Ephèse : une hérésie connectée au culte d’Artemis, un manque d’instruction ou d’éducation théologique des femmes, etc.  Il me semble cependant que les explications fournies par Paul s’enracinent davantage dans l’ordre créationnel, tout comme en Ephésiens 5 et 1 Corinthiens 11 & 14 :

  • « Car Adam a été formé le premier, Eve ensuite ». Il s’agit d’une référence à peine voilée à la création de la femme « de l’homme et pour l’homme » que nous avons rencontrée à plusieurs reprises, initialement en Genèse 1. Paul enracine sa prohibition dans l’ordre créationnel parfait antérieur à la chute, ce qui constitue une indication claire qu’il base sa prohibition sur le l’ensemble responsabilité de direction/subordination idéal.
  • « Adam n’a pas été séduit, mais la femme, séduite, s’est rendue coupable [de transgression] ». Maintes interprétations ont été avancées quant à cette clause. L’explication la plus probable est que Paul trace un parallèle entre les femmes d’Ephèse séduites par le faux enseignement qui les conduisaient à abandonner leur « rôle traditionnel » et la séduction d’Eve par le serpent. Paul, en quelque sorte, avertit les femmes d’Ephèses : « Prenez garde de ne pas rééditer la même erreur que votre ancêtre ; souvenez-vous des conséquences fâcheuses auxquelles vous êtes encore assujeties ».
  • « Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère… ». Parmi les nombreuses options interprétatives qui ont été proposées, il me semble qu’une allusion à Gn 3.15 est entièrement possible. Sans rentrer dans le détail de cette hypothèse, celle-ci contribue à appuyer l’argument de Paul sur un fondement créationnel. 

 

A aucun moment le lecteur ne peut distinguer un marqueur textuel explicite liant le commandment de Paul  au contexte spécifique de l’Ephèse du premier siècle. La référence à l’ordre créationnel, par contre, semble inévitable, malgré la difficulté que représente le v.15.

Le contexte Ephésiens a forcément joué un rôle dans la formulation de cette prohibition : si Paul doit la mentionner, c’est certainement en raison de la remise en question de cette «vision traditionnelle » de l’homme et de la femme (notez d’ailleurs que le même type de problèmes existait sans doute à Corinthe). Paul se voit donc dans l’obligation de rappeler ces fondements créationnels, non pour exercer une action coercitive limitée dans le temps, mais pour maintenir le plan éternel de Dieu pour son Eglise et sa création.

À suivre.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).