Comment la chute a-t-elle modifié les relations entre les femmes et les hommes ?

Je poursuis la série d’articles que j’ai entamée le 1er mars 2019 avec l’objectif de clarifier ma position complémentariste, que beaucoup de mes amies et amis ne comprennent pas. Après avoir mis en évidence de quelle manière la doctrine de l’image de Dieu est pertinente dans cette discussion, j’ai ensuite survolé les principaux indices qui militent en faveur d’une différence significative de rôle entre l’homme et la femme dans leur état de perfection (voir l’article ici). Cette semaine, j’aimerais me concentrer sur la chute et ses conséquences.

Les défenseurs de l’approche égalitarienne rejettent la conclusion que je formule dans le précédent article, à savoir que  la création de la femme à partir de l’homme entraîne de facto sa subordination fonctionnelle (et non ontologique) à l’homme. Par exemple, pour Marie-Noëlle Yoder avec qui je débattais le 2 mars dernier, Genèse 2 ne décrit pas un « ordre créationnel » mais plutôt un « ordre procréationnel » qui n’implique aucune relation d’autorité/subordination entre Adam et Ève. Selon elle, la « domination masculine » apparaît uniquement après la chute : il s’agit d’un désordre, d’un dérèglement introduit par l’entrée du péché dans le monde. Ainsi, la plupart des théologiens égalitariens rejettent la distinction entre la notion de « responsabilité de direction » et celle de « domination abusive » que j’estime pourtant clairement marquée dans les trois premiers chapitres de la Genèse (là encore, voir le précédent article).

Le texte clé de cette discussion se trouve en Genèse 3.16, un passage obscur qui n’est pas des plus simples à traduire :

A la femme, [Yahvé] dit : Je multiplierai la peine de tes grossesses. C’est dans la peine que tu mettras des fils au monde. Ton désir se portera vers ton mari, et lui, il te dominera. (NBS)

 

 

Le jugement de la femme entraîne de profondes souffrances

Genèse 3.16 fait partie de la série de jugements prononcés par Dieu sur le serpent, la femme, et l’homme suite à la chute. Pour la femme, ce jugement possède deux aspects : (i) une grande souffrance dans la relation à l’enfantement; (ii) une souffrance dans la relation qu’elle entretien avec son mari. Or, comme c’est le cas des autres jugements ces deux souffrances impliquent un renversement de l’ordre parfait qui existait avant la chute.

La première clause du verset, « Je rendrai très-grandes la souffrance de tes grossesses », est relativement simple à interpréter : la femme est frappée par le jugement divin dans l’un des aspects de sa mission d’aide-ezer : l’engendrement. Il s’agit d’un bouleversement de l’ordre parfait tel qu’établi avant l’incident de l’arbre. L’élément nouveau n’est pas que la femme doive enfanter, mais plutôt le fait qu’elle le fasse désormais dans de grandes souffrances.

L’interprétation de la deuxième clause est bien plus ardue. Cependant, de nombreux spécialistes notent la grande similitude qui existe entre ce verset et celui de l’épisode de Cain et Abel en Gen 4.7, lui aussi notoirement difficile : « le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui ». Si Genèse 4.7 fait bien référence à Genèse 3.16, ce que j’ai tendance à penser, alors la perspective négative des « désirs de la femme » semble être établie, attendu que la même expression sert à désigner les « désirs du péché » dans l’épisode de Cain. De la même manière que le péché désire faire ce qu’il entend de Caïn, en Genèse 3.16 le jugement de la femme la conduit à désirer faire de l’homme ce qu’elle entend. Oui mais voilà, dit Yahvé à la femme : « [ton mari] dominera (mashal) sur toi ».

Le verbe mashal apparait ici pour la première fois en relation avec l’homme et la femme. Il véhicule l’idée d’autorité, mais deux interprétations sont possibles :

(1) Mashal sert à indiquer la responsabilité de direction de l’homme. Selon cette hypothèse, les désirs de la femme la pousseront à vouloir contrôler son mari, mais lui devra agir conformément à la responsabilité de direction qui était établie par Dieu avant la chute.

(2) Mashal sert à indiquer une domination dure, immorale, une sujétion sévère tendant à l’exploitation. Selon cette interprétation, les désirs de la femme la pousseront à chercher à contrôler son mari, mais lui en réponse, dominera abusivement sur elle et, pour ainsi dire, l’écrasera.

 

C’est, à mon sens, la deuxième interprétation qui est la bonne, et elle rend compte de la situation dramatique que nous connaissons aujourd’hui, avec par exemple d’une part un féminisme occidental complètement déconnecté des valeurs chrétiennes et qui cherche à « prendre le contrôle sur l’homme », et de l’autre une exploitation horrible des femmes qui se manifeste dans toutes les sphères de la société (asservissement, prostitution, violences conjugales, mais aussi disparités de salaires, manque de considération et abus en tous genres, etc.). Ces phénomènes sont la conséquence directe de la chute et du jugement divin qui pèse sur les descendantes d’Ève. Et il est évident en tant qu’en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas nous en satisfaire.

La plupart des défenseurs de la position égalitarienne pourraient souscrire à cette conclusion. Nos désaccords se situent davantage sur la distinction entre autorité et domination et sur le lien de direction/subordination entre l’homme et la femme établi par Dieu avant la chute. Cependant, en Genèse 3, plusieurs indices supplémentaires me paraissent renforcer les observations que nous avons faites au chapitre 2.

 

 

Indices en Genèse 3 accréditant la thèse de la responsabilité de direction confiée à l’homme

Tout d’abord, notez que dans toute la littérature inspirée ultérieure, c’est Adam, et seulement lui, qui est présenté comme responsable de l’entrée du péché et de la mort dans le monde (cf. Rm 5.12) alors que c’est bel et bien la femme qui a chuté la première (1 Tim 2.14). Cette responsabilité masculine dans la communication des conséquences de la chute à l’ensemble de l’humanité souligne le rapport d’autorité/subordination que nous avons identifié au chapitre 2.

D’autre part, c’est à Adam, et à non à la femme, que Dieu s’adresse en tout premier lieu lorsqu’il vient se promener dans le jardin, juste après la chute (Gn 3.9). Pourquoi Dieu ne demande-t-il pas à Adam et la femme de se présenter ensemble, alors qu’ils sont tous deux cachés ? L’explication la plus logique est qu’il se tourne vers celui à qui il avait confié la responsabilité de direction au sein du couple « image de Dieu ». Notez au passage que Dieu prend ainsi le contrepied de satan qui avait choisi de s’adresser à la femme pour tenter le couple. Ce n’est pas qu’elle était moralement plus faible qu’Adam, comme certains commentateurs patristiques semblaient le penser, mais plutôt qu’en agissant ainsi, le serpent attaquait l’ordre créationnel établi par Dieu.

La « chaîne de direction » est également très bien établie lorsque Dieu entame ce que l’on pourrait appeler non sans ironie « l’arbre des causes » : il interroge d’abord l’homme, puis la femme, et enfin il parle au serpent (sans l’interroger). Une nouvelle fois, tout pointe ici vers la responsabilité de direction de l’homme. À l’inverse, les différents jugements suivent la chaîne de responsabilité établie par cette direction : d’abord le serpent, qui est maudit, qui « rampera sur son ventre », et qui « mangera de la poussière », ensuite la femme, dont la postérité sera le produit d’une grande souffrance, même si celle-ci règlera le problème du péché en triomphant de la postérité du serpent, et enfin l’homme, dont le travail sera pénible et dont l’existence sera finalement couronnée par la mort. Notez également que le sol, qui à mon avis représente ici l’ensemble de la création, est maudit à cause du péché d’Adam, et non de celui de la femme. Ici encore, la responsabilité de direction de l’homme est soulignée.

Autre élément au sein même du jugement d’Adam : Dieu ne se limite pas à lui reprocher d’avoir mangé de l’arbre interdit, mais il commence par une remarque introductive : « parce que tu as écouté la voix de ta femme ». Il ne s’adresse pourtant pas à la femme de manière semblable (par exemple en commençant par « parce que tu as écouté la voix du serpent »). Le fait d’avoir péché en ayant choisi de suivre sa femme semble constituer une circonstance aggravante pour Adam. Là encore, l’explication la plus logique est que sa passivité constitue en elle-même une défaillance par rapport à la responsabilité de direction qui lui était confiée avant la chute.

Enfin, seul Adam reçoit la sentence de mort. Pourtant la femme est elle aussi est frappée par la mort. Bien plus, il semble que tous les êtres humains, hommes et femmes, sont sous la coupe du jugement d’Adam : ils sont tous frappés par la même mort, ils expérimentent eux aussi la dureté du travail, et le sol qui est maudit l’est pour l’ensemble de la création, y compris les animaux.  Une fois encore, le fait que ces jugements s’appliquent à l’ensemble de la création témoigne de la responsabilité de direction qui incombait à Adam avant la chute. En péchant, il a tout simplement entraîné l’ensemble de la création avec lui.

 

 

Conclusion

Les récits de Genèse 1-3 établissent clairement la responsabilité de direction de l’homme et la subordination volontaire et heureuse de la femme comme un principe antérieur à la chute, voulu par Dieu, et pleinement satisfaisant pour les créatures à l’image de Dieu Cela implique d’emblée une nette distinction entre le rapport responsabilité de direction/subordination existant avant la chute et la domination/sujétion introduite à cause de la désobéissance d’Adam.

Avant la chute l’homme et la femme exerçaient de concert une forme de domination positive et dénuée de péché sur l’ensemble des autres êtres vivants. Après la chute, la domination masculine abusive et pécheresse qui frappe la femme est sans aucune commune mesure avec celle qui s’exerçait sur les animaux avant la chute. J’irais même plus loin : la confusion actuelle qui semble exister dans certains cercles, notamment féministes, entre « responsabilité de direction » et « domination abusive » est elle aussi la conséquence de la chute. Le leadership biblique N’est PAS une forme de domination.

En Christ, muni d’un mandat rédemptif, nous devrions chercher à manifester dans nos familles et dans l’Eglise ce qu’était cette relation parfaite homme/femme avant la chute.

 

À suivre.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).