“Une autre chair” – Jude 7 et l’homosexualité

Suite à la décision de l’Eglise Protestante Unie de France d’ouvrir la bénédiction liturgique au couples du même sexe, nous avons pris la décision d’adresser certaines questions théologiques aux défenseurs de la position que nous appelons “homosexualité biblique” (1)

L’un des passages clés de ce débat se trouve en Jude 6-7 :

[Dieu] a réservé pour le jugement du grand jour, enchaînés éternellement par les ténèbres, les anges qui n’ont pas gardé leur dignité, mais qui ont abandonné leur propre demeure; [que] Sodome et Gomorrhe et les villes voisines, qui se livrèrent comme eux à la débauche et à des vices contre nature, sont données en exemple, subissant la peine d’un feu éternel.
(version NEG 1979)

L’écrasante majorité des traductions françaises de tendance protestante comprend l’expression grecque σαρκὸς ἑτέρας (sarkos heteras, en rouge dans le passage) comme une référence directe à la pratique homosexuelle. (2)

Quelques versions font exception. La NBS, par exemple, rend le verset 7 par :

De même, Sodome et Gomorrhe et les villes voisines – qui, d’une manière semblable se sont livrées à l’inconduite sexuelle et ont couru après des êtres d’une autre nature – sont données en exemple, soumises à la peine d’un feu éternel.

En réalité, σαρκὸς ἑτέρας signifie littéralement “chair différente”, une clause obscure sur laquelle deux approches exégétiques s’affrontent :

  1. La première est l’interprétation historique, celle retenue par la majorité des traducteurs : σαρκὸς ἑτέρας est compris comme une référence directe aux pratiques homosexuelles des habitants de Sodome et des villes environnantes. Ici donc, “chair différente” signifie “une chair différente de celle des femmes qu’ils étaient sensés désirer”.
    – 
  2. La deuxième doit beaucoup à l’influence de Richard Bauckham, le célèbre spécialiste du Nouveau Testament de l’université de Saint Andrews. Selon lui, Jude 6 fait allusion aux “veilleurs”, ces anges déchus qui auraient choisi de prendre des compagnes parmi les femmes humaines (cf. Gen. 1-4). Par conséquent, en comparant la situation de ces veilleurs à celle des habitants de la plaine de Sodome, Jude mettrait en évidence le désir de ces derniers d’avoir des relation sexuelles avec des anges. Ici, “chair différente” est donc compris comme “espèce différente”.

 

Suite à la sortie de son livre sur l’homosexualité, Kevin DeYoung a publié un article sur le site de la Gospel Coalition dans lequel il défend la première interprétation. Il avance 5 arguments qui l’amènent à se positionner dans ce sens.

En ce qui nous concerne, nous estimons que DeYoung a raison, et nous ajoutons 3 points supplémentaires qui contribuent à notre conviction sur cette question.

 

 

5 arguments de Kevin DeYoung.

Merci à Evangile 21 (TGC francophone) pour l’autorisation de traduction. 

 

 

1- Les écrits juifs du premier siècle

Cette interprétation est cohérente avec les normes juives prévalentes au premier siècle. Josèphe et Philon non seulement condamnent les relations qui sont “contraires à la nature”, mais ils comprennent explicitement Genèse 19 comme une référence à un acte homosexuel. (4)

 

 

2- Un exemple surprenant

Pour servir d’exemple percutant d’immoralité sexuelle (ce qui semble bien être le but de Jude des v.5 à 7), il aurait été certainement plus approprié, dans le contexte gréco-romain du premier siècle, d’avertir contre les comportements homosexuels plutôt que contre la tentation improbable d’avoir des relations intimes avec des anges (cf. également 2 Pi 2:6)

 

 

3- Une terminologie peu appropriée

Il semble étrange de penser que Jude, en parlant de “poursuivre une chair différente” se réfère à une tentative de relation sexuelle avec des anges.

De toutes les manières possibles de faire référence à un ange, le “sarx”, terme qui se focalise sur ce qui est physique, humain, et terrestre,  constitue un choix bizarre.

 

 

4- Violer des anges?

Les hommes de Sodome ne pouvaient définitivement pas savoir qu’ils étaient en train d’essayer d’avoir des relations sexuelles avec des être angéliques. (6)

Même si σαρκὸς ἑτέρας devait être pris dans le sens de “espèce différente” (ce que Kevin DeYoung ne croit pas), les hommes de Sodome n’avaient en réalité aucune idée de qui ils harcelaient.

Dès lors, ne serait-il pas plus convenable de penser qu’ils étaient en réalité coupable d’une tentative de viol sur d’autres hommes (tels qu’ils les ont perçus) plutôt que de considérer qu’ils cherchaient à violer des anges (ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre) ?

 

 

5- La destruction des villes de la plaine de Sodome

Si σαρκὸς ἑτέρας fait référence au fait de chercher à avoir des relations intimes avec des anges, quel sens donner au début du verset 7 qui condamne Sodome, Gomorrhe, et les cités alentours de ce péché ?

Les habitants d’Adma et de Tseboïm étaient-ils eux aussi coupables d’avoir recherché de telles relations sexuelles ?

Il semble bien plus convenable de penser que Sodome,Gomorrhe, et les cités alentours possédaient une réputation en matière immoralité sexuelle, et que la pratique homosexuelle y contribuait largement.

C’est pourquoi le passage parallèle de 2 Pi 2:7-8 dépeint un Lot grandement perturbé par la conduite sensuelle des habitants de ces villes.

Leur réputation de laxisme n’avait besoin d’aucun ange pour être mise en évidence.

 

 

 

3 arguments supplémentaires

 

 

1- Un jugement qui n’est pas uniquement motivé par la tentative de viol

Le jugement contre Sodome et Gomorrhe se focalise aussi sur des faits antécédents à l’incident décrit en Genèse 19.

Dès la séparation de Lot et d’Abraham, le lecteur est avertit que “les gens de Sodome étaient méchants, et de grands pécheurs contre l’Eternel” (Gen. 13:13).

Il s’agit probablement d’un commentaire éditorial, mais celui-ci nous instruit sur la perception générale que le compilateur de la Genèse avait de cette ville.

L’annonce du jugement de Sodome et la tractation qui suit entre Dieu et Abraham tend à démontrer que la ville est détruite en raison de péchés répétés, d’un style de vie (cf. Gen. 18:20-21).

Cela explique pourquoi les villes du ressort de Sodome ont été également annéanties : elles étaient participantes de la même iniquité ambiante.

Vu sous cet angle, il parait improbable que Jude lie leur destruction au seul incident de Gen. 19.

 

 

2- Un lien intertextuel ténu

Lier Jude 6-7 à Gen. 6:1-4 nécessite déjà un présupposé interprétatif important.

En effet, la connection que Bauckham établit entre les “veilleurs” et Jude 6 implique que les “fils de Dieu” de Gen. 6:2 soient effectivement des anges. Or, ce passage est difficile, et il a généré nombre de discussions tout au long de l’histoire de l’Eglise. (6)

Bauckham s’appuie essentiellement sur la ressemblance qui existe entre le passage de Jude et la littérature juive du 1er siècle (7), et argue en particulier pour une dépendance de Jude au premier livre d’Enoch. (8)

Que Jude, dans ce passage, fasse référence à des traditions juives semble relativement évident. Néanmoins, bien que de nombreux parallèles existent entre Jude 6-7 et 1 Enoch  6-19, parler de dépendance nous parait aller plus loin que les données en présence ne le permettent. (9)

D’autre part, bien qu’il en dresse une liste exhaustive, Bauckham choisit de ne pas retenir les sources juives du premier siècle qui identifient le péché de Sodome à la pratique homosexuelle (cf. note 4)

 

 

3- Une déduction peu évidente

Même si il devait s’avérer que Bauckham a raison en lisant Jude 6 via le prisme de l’interprétation angélique de Gen. 6:2, cela n’autorise pas automatiquement son interprétation de σαρκὸς ἑτέρας. (10)

Là encore, Bauckham s’appuie sur une dépendance supposée de Jude à la littérature du second temple, choisissant certains textes au détriment d’autres. (11)

 

 

 

Conclusion

Bien qu’à notre connaissance Richard Bauckham n’adhère pas à la position de “l’homosexualité biblique”, sa compréhension de Jude 6-7 le conduit à écarter ce passage du débat, et avec lui l’ensemble des références au péché de Sodome et Gomorrhe.

Cependant, dans notre article paru la semaine dernière, nous évoquions l’existence d’une via media permettant d’identifier la “chair différente” aux anges tout en considérant que ce passage condamne l’homosexualité. (12)

Néanmoins, cette approche nous parait être assujettie à une certaine lecture de la littérature du second temple, et il nous semble que les éléments en présence militent plutôt en faveur de l’interprétation traditionnelle de ce passage.

 

 

 

GB

 

 

 

 

Notes et références :

 

(1) Il s’agit de la position selon laquelle la Bible ne condamnerait pas la pratique homosexuelle per se,  les actes n’étant pas intrinsèquement immoraux. Comme l’exprime Dan Via, fervent défenseur de cette approche, les relations intimes avec des personnes du même sexe “sont, comme les actes hétérosexuels, bon ou mauvais en fonction du contexte qui les définit et qui leur donne du sens.” Dan O. Via and Robert A.J. Gagon, Homosexuality and the Bible: Two Views (Minneapolis: Fortress Press, 2009), p.1.

(2) La NEG 79 et la majeure partie des révisions Segond traduisent par “vices contre nature” (la Colombe parle “d’union contre nature”, la Ostervald de “péchés contre nature” et la Semeur de “relations sexuelles contre nature”.

(3) Bauckham, Richard J. 2 Peter, Jude. Vol. 50. Word Biblical Commentary. Dallas: Word, Incorporated, 1998, p. 45-55

(4) Voir par exemple Philon, De Quaest. Gen. 4:51; De Abrahamo 135-136; De Vita Mosis 2:58; Josèphe, Guerre des Juifs 5:566. La mention par Josèphe de “pratiques sodomites” en Antiquités Judaïques 1.194 est très probablement une référence directe aux pratiques homosexuelles des habitants de la plaine. Certaines sources parlent de l’immoralité sexuelle de Sodome en général, ce qui peut également appuyer ce point : cf. Jubilées 16:5–6; 20:5; Testament de Levi 14:6; Testament de Benjamin 9:1. Il est intéressant de noter que ces deux dernières sources font référence à une prophétie d’Enoch qui nous est inconnue. Nous reproduisons ici le passage écrit par Philon en De Abrahamo 135-136, qui nous parait être particulièrement décisif : “Les hommes [de Sodome] se convoitèrent les uns les autres … et ne regardèrent ni ne respectèrent leur nature commune… et, par étape, leurs hommes s’accoutumèrent à être traités comme des femmes et engendrèrent ainsi au milieu d’eux des calamités de femmes ainsi qu’un mal intolérable. Car non seulement, en ce qui concerne l’effeminement et la délicatesse, ils devinrent comme des femmes dans leurs personnes, mais ils rendirent également leurs âmes ignobles au plus au point, corrompant ainsi la voie de toute la race humaine autant que cela dépendait d’eux.”

(5) Lot lui-même ne le savait pas, et l’épître aux Hébreux en fait écho : “N’oubliez pas l’hospitalité; car en l’exerçant, quelques-uns ont logé des anges, sans le savoir.” (Hébreux 13:2)

(6) Trois principales positions sont à mentionner : a) les “fils de Dieu” ne seraient pas humains (anges, démons, esprits, etc.); b) l’expression “fils de Dieu” désignerait des hommes de rang supérieur, comme des rois ou des chefs; c) les “fils de Dieu” seraient en réalité les descendants de Seth alors que les filles des hommes seraient descendraient de la lignée de Caïn. Cf. Wenham, Gordon J., Genesis 1–15, Vol. 1. Word Biblical Commentary, Dallas: Word, Incorporated, 1998, p. 138-141. Voir également Waltke, Bruce K., Genesis: A Commentary, Grand Rapids: Zondervan, 2001, p. 115-117.

(7) Notamment 1 Enoch 6–19; 21; 86–88; 106:13–15, 17; Jubilées 4:15, 22; 5:1; Genèse apocryphe de Qumran (Cave 1) 2:1; Targum du Pseudo-Jonathan sur Gen. 6:1–4; Testament de Ruben 5:6–7; Testament de Nephtali 3:5; Apocalypse Syriaque de Baruch 56:10–14)

(8) Bauckham, p. 51.

(9) Le Nouveau Testament fait régulièrement référence à la littérature dite du “second temple”. Cependant, ce n’est parce qu’une allusion ou une citation de ce type est faite par les auteurs néo-testamentaires que ces derniers adhèrent de facto aux conclusions des auteurs juifs du premier siècle. Par exemple, dans un autre contexte, Paul, Etienne, et l’auteur de l’Epître aux Hébreux évoquent les traditions juives relatives à la promulgation de la loi par des anges (cf. Gal. 3:19; Ac. 7:38, 53; Héb. 2:2), mais ils ne semblent jamais réellement liés ni par le détail de ces récits, ni par les conclusions de leurs auteurs. Cf. Guillaume Bourin, Angels and the Law in Galatians 3:19d (en cours de traduction).

(10) Davids, par exemple, accepte l’interprétation de Bauckham sur Jude 6, mais rejette sa compréhension de σαρκὸς ἑτέρας en Jude 7. Voir Davids, Peter H., The Letters of 2 Peter and Jude, The Pillar New Testament Commentary, Grand Rapids, MI: William B. Eerdmans Pub. Co., 2006, p. 52.

(11) L’interprétation de Bauckham s’appuie largement sur le Testament de Nephtali 3:4-5, dans lequel les gens de Sodome sont décrits comme “s’étant éloignés de l’ordre de la nature” de la même manière que les veilleurs l’auraient fait. Ce texte ne dit pas explicitement que les Sodomites auraient tenté de s’unir sexuellement à des anges, même si la déduction de Bauckham est possible. En réalité, le poids de la question repose sur l’étendue de la comparaison établie par Test. Nepht. (faut-il y lire une équivalence de pratique, ou bien une simple illustration?) et la la portée du parallèle entre cet écrit et Jude 7. Davids estime que Test. Nepht. est cohérent avec le rapport de Philon dans De Abrahamo 134-136.

(12) cf. Via & Gagnon, p. 58. Voir également l’article “Prof. Robert Gagon’s Response to Prof. L. William Countryman’s Review: On Careful Scholarship.”

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada), et le fondateur du site leboncombat.fr. Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).