Réponses aux réactions suite à mon article sur l’eucharistie

Il y a environ un mois, je publiais l’article “5 raisons pour lesquelles je ne crois pas à la présence réelle de Christ dans l’eucharistie“.

Les réactions, positives et négatives, ne se sont pas faites attendre.  J’ai essuyé de nombreuses critiques par mail, via les réseaux sociaux, ou indirectement par personnes interposées.
La plupart d’entre elles se portaient sur l’opportunité d’un tel article, et étaient essentiellement constituées d’arguments ad hominem.
Je ne chercherai pas à y répondre, attendu que j’ai largement justifié, à mon sens, l’opportunité d’un tel post (voir ma conclusion dans l’article initial, en particulier).

D’autres réactions, cependant, tendaient à répondre sur le contenu du billet.
Etonnamment, toutes portaient sur mon 5ème point : les développements historiques de la position réaliste.

Aucun commentaire sérieux n’est venu remettre en cause ma démarche exégétique, et personne ne s’est lancé dans une réfutation sur le fond, à mon grand regret.

Néanmoins, j’ai pris la décision de rédiger cet article pour clarifier ce que sont les principales positions historiques sur la Cène (ce qui ne semblait pas très clair, vu les commentaires), relever et répondre aux objections les plus pertinentes, et ajouter quelques considérations personnelles au sujet de la patristique.

 

 

Clarification : les principales approches doctrinales de la Cène

Il semble que pour certains, à la lecture de l’article, la distinction entre présence réelle et présence mystique ne soit pas très claire. Les quelques précisions ci-dessous devrait permettre à tout un chacun de s’y retrouver.

On peut classer les différentes positions sur le Repas du Seigneur en trois grandes catégories : réaliste, mystique, et symbolique.

– position réaliste : il s’agit de la position passée à la loupe dans mon article initial. C’est généralement l’approche des églises traditionnelles (catholiques, orthodoxes, etc..), mais pas uniquement. Certains pensent que, lorsque le prêtre bénit le pain et la vin, ceux-ci se transforment alors en vrai corps et vrai sang de Christ. Il n’y a plus alors que le corps et le sang de Christ dans ces éléments (“transsubstantiation“ catholique, “mystère“ orthodoxe, etc…).
D’autres pensent plutôt que, lors de la Cène, le pain et le vin conservent leurs substances propres avec lesquelles coexistent les substances du corps et du sang du Christ (on parle alors de “consubstantiation“, approche défendue par Duns Scott, Guillaume d’Ockham, Martin Luther, etc…)

– position mystique : c’est l’approche majoritaire chez les Réformateurs et leurs successeurs, les Puritains. Selon cette approche, au moment de la Cène, Christ est bien présent d’une manière spéciale dans les éléments, mais certainement pas corporellement. La confession de foi de Westminster, par exemple, déclare que “le corps et le sang de Christ sont alors [au moment de la Cène], non pas corporellement ou charnellement, dans, avec ou sous le pain et le vin, mais ils sont réellement et spirituellement présents pour la foi de ceux qui croient en cette ordonnance“ (Article 29:7). Les tenants de cette position se réclament généralement d’un héritage plus ancien que celui de la Réforme. Comme je l’ai indiqué à titre d’exemple, Calvin déclare s’appuyer sur les écrits de Jean Chrysostome (voir plus bas).
En ce qui me concerne, c’est la position dont je pense être le plus proche.

– position symbolique : C’est l’approche majoritaire chez les évangéliques d’aujourd’hui. La frontière avec la position mystique est souvent bien fine. L’approche symbolique tend à limiter la portée du Repas du Seigneur à un rôle de commémoration symbolique uniquement. Christ n’est pas davantage présent lors de ce repas qu’il ne l’est d’ordinaire. Cette position n’est pas récente, contrairement à ce que certaines critiques reçues laissent entendre : il est en effet attesté que Béranger de Tours la défendait déjà au 11ème siècle, et elle a certainement des racines plus anciennes encore.

 

 

Objection 1 : Il y aurait de nombreux pères de l’église défendant la position réaliste avant Paschase Radbert

Les différentes critiques peuvent être résumées en trois affirmations :

a) Ignace d’Antioche et Cyrille de Jérusalem tiendraient une position réaliste
b) Jean Chrysostome croirait également à la présence réelle
c) Certains des pères du 2ème siècle cités dans mon article croiraient à la présence réelle, contrairement à mes affirmations.


Quelques éléments de réponse :

a) J’ai traité les cas d’Ignace d’Antioche et de Cyrille dans la note 15 de l’article initial. Les écrits sur l’eucharistie de ces deux Pères sont sujets à débats, en particulier au regard des contradictions internes dans l’oeuvre de Cyrille.
MAIS, même si nous devions admettre qu’ils aient pu tous deux défendre une position réaliste, cela ne fait au bout du compte que deux théologiens défendant cette approche sur une période de 800 ans. Même ainsi, cela ne pencherait pas vraiment en faveur de la présence réelle, bien au contraire.

b) L’insistance de nos amis orthodoxes sur l’oeuvre de Chrysostome, en particulier sur ses écrits sur Jean 6, m’a amené à relire les homélies concernées (Commentaire sur Saint Jean, Homélies 43 à 47). Je n’y vois absolument rien qui puisse s’apparenter : 1/ à une transformation des éléments, 2/ à une compréhension autre que métaphorique-symbolique des paroles de Jésus.
Il en va de même pour son homélie sur 1 Cor. 11:28ss.
Comme je l’ai indiqué plus haut, certains Réformés invoquent Chrysostome pour appuyer leur propre approche mystique de la Cène, et il me semble bien que c’est légitimement qu’ils le font.
Ceci étant, je ne suis pas spécialiste de la littérature patristique, et bien que j’apprécie vraiment lire Chrysostome, il est tout à fait possible que certains de ses écrits eucharistiques ne me soient pas connus. Si donc un lecteur avisé m’indique les références prouvant l’adhésion de ce père à la doctrine de la présence réelle, je ne manquerai pas de les mentionner dans l’article.
Dans l’attente, et sauf démonstration du contraire, il est bien un appui à ma propre position.

c) J’ai reçu de nombreuses citations de différents pères de l’église du 2ème siècle sensées démontrer leur adhésion à la position réaliste.
Je refuse de me lancer dans une réponse sur chacune d’entre elles, essentiellement par manque de temps. Si un lecteur passionné souhaite les vérifier par lui-même, je serai très heureux de les lui faire suive.
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’aucune de celles qui me sont parvenues n’est réellement pertinente. J’ai en effet relevé 4 grands problèmes principaux :

1- Ces citations sont glanées sur des sites catholiques ou orthodoxes (et Luthérien, dans un cas seulement), et ne font l’objet d’aucune vérification de ceux qui les emploient… ce qui généralement est la cause des autres problèmes qui suivent ci-après.

2- Dans l’écrasante majorité des cas, elles ne prouvent rien en elles-mêmes. Elles sont comprises ainsi en raison du présupposé de celui qui les envoie. Mais un tenant de l’approche symbolique y verrait également un appui pour sa propre position.

3- Elles sont toujours déconnectées de leur contexte. Or bien souvent, une simple lecture du contexte immédiat de ces citations suffit à comprendre qu’elles n’appuient en rien la position réaliste.

4- J’ai remarqué des divergences importantes de traduction entre les citations qui m’étaient transmises, à mesure qu’on me les envoyait. J’ai vérifié celles qui auraient pu être pertinentes (et qui parfois m’ont surprises, avouons-le) : le moins que l’on puisse dire est que certains sites prennent de grandes libertés avec la traduction des citations qu’ils proposent. Après analyse, aucune d’entre elles ne s’est avérée réellement probante pour appuyer l’historicité de l’approche réaliste. Je tiens à disposition de ceux qui le souhaitent l’ensemble des références qui m’ont été transmises

Je reste donc sur ce que j’ai écrit : à l’exception d’Ignace d’Antioche, il n’y a aucun doute sur le fait que les pères du 2ème siècle n’adhéraient pas à la position réaliste.

Je terminerai sur ce point en invitant les lecteurs maitrisant l’anglais à regarder ce débat entre le Dr. James White, Réformé-Baptiste, et le Dr. Robert Sungenis, Catholique. Les deux sont reconnus comme des apologètes de haut niveau par les deux camps. Ce débat vaut donc le détour (si toutefois vous disposez de 3h35 devant vous…).

 

 

Objection 2 : Les grandes figures du monachisme Copte croyaient à la doctrine de la présence réelle

Certains Coptes Orthodoxes ont avancé le nom de Chenouté (ou Chénoutite) comme avocat de la doctrine de la présence réelle.
Je dois avouer avoir pris beaucoup de plaisir à faire quelques recherches (certes succinctes) sur cette figure du cénobitisme égyptien.

En effet, il semble que Chenouté (?-466) ait été un réformateur (!) infatigable, zélé et parfois violent. D’après certaines sources, il serait responsable de la destruction de temples pharaoniques dans la région de Thèbes, et avait l’évangélisation à coeur.
Faudrait-il y voir un Luther ou un Farel Egyptien ? 🙂

Chenouté a composé neuf tomes de sermons de discipline monastique, appelés Canons, qui ne nous sont parvenus qu’à l’état très fragmentaire à l’exception d’un volume (le Canon 8).

J’ai trouvé sur le web une traduction française d’une Catéchèse Christologique de Chenouté. Je ne suis bien sur pas en capacité d’évaluer l’original, qui est de toute façon introuvable, le traducteur ne donnant pas la référence du texte original). Ce n’est pas l’idéal, mais partons du principe que ce texte est authentique et bien traduit. L’intérêt est que sur la fin, la question de l’eucharistie y est clairement abordée.
Notons :

1- A première vue, Chenouté mentionne une transformation du pain et du vin consécutive à la “redoutable bénédiction“ (la consécration ?), ce qui semble appuyer une position réaliste. Le fait qu’il fasse un parallèle avec les récits créationnels de Dieu formant l’homme de la poussière de la terre semble également aller dans cette direction.
Cependant, il déclare tout suite après “Toutes les œuvres de Dieu sont une question de foi ; si tu as foi, alors tu possèdes la plénitude du mystère, si tu n’as pas foi, alors tu ne possèdes pas l’espérance dans le mystère et dans le Seigneur du mystère (Cf. Col 1, 26-27)“, sentence qui semble plutôt s’accorder avec une vue proche de la présence mystique.
Difficile de trancher en l’état, il nous faudrait davantage d’éléments de sa part.
Quoi qu’il en soit, on est loin d’un sacrement intrinsèquement efficace, comme le professent aujourd’hui orthodoxes et catholiques (ex opere operato), le rôle de la foi personnelle étant clairement mis en avant dans cet écrit de Chenouté.

2- Justement, sur la fin de sa Catéchèse, Chenouté se lance dans une explication du mystère, et mentionne notamment dans ce cadre Jean 6:56. Cependant, à cet endroit le récit devient incompréhensible car fragmentaire, de sorte qu’il devient impossible de réellement en saisir la pensée sur la base unique de ce document.

3- Il mentionne toutefois avoir écrit “beaucoup d’exposés au sujet du mystère“, ce qui peut laisser espérer que nous aurions d’autres traités eucharistiques de sa part qui nous seraient parvenus.

Par conséquent, j’ai écrit à Anne Boud’hors, la spécialiste des études Coptes au CNRS à l’origine de l’édition française du fameux Canon 8, afin de lui poser quelques questions.
Dans sa première réponse, celle-ci semblait ne pas connaître de textes où Chenouté aurait parlé de ce sujet.

Affaire à suivre, donc.
Je ne manquerai pas de publier dans cet article les éventuels éléments qui seraient portés à ma connaissance.

 

 

Conclusion : quelques pensées sur l’usage de la patristique

Il y a peu, mon ami Alexandre Sarran et moi-même avons entamé un débat cordial au sujet de nos positions respectives sur le baptême.
Le dernier article portant sur l’évolution des pratiques baptismales dans l’histoire, j’ai été amené à livrer quelques pensées qui me paraissent être également pertinentes pour le sujet qui nous occupe ici.

Car si l’histoire de l’Eglise et l’histoire de la controverse doctrinale ont un grand intérêt en général, et en particulier dans le domaine des études eucharistiques, elles ne peuvent pas constituer un élément déterminant quand il s’agit de pendre position théologiquement.

En effet :

1- Les sources historiques sont toujours sujettes à interprétation. Et, en la matière, la part que prend notre présupposé est déterminante. Si je pense que l’approche réaliste est LA position tenue par les apôtres, j’aurais forcément tendance à interpréter les données d’une manière complaisante envers ce présupposé. Si à l’inverse je crois que la position strictement symbolique est apostolique, mon interprétation des sources extra-bibliques en sera nécessairement influencée.

2- Nous sommes dépendants des sources qui nous sont parvenues. Or, nous ne sommes pas toujours assurés : 1) que ces sources soient exhaustives, 2) qu’elles soient conformes à l’originales, ou qu’elles n’aient pas été altérées, et 3) qu’elles soient réellement représentatives de la pensée majoritaire de leur époque.
A titre d’exemple, tout au long de l’histoire, il a été courant de détruire les documents “hérétiques“. Certaines doctrines rejetées durant les premiers siècles ne nous sont connues que par les écrits de ceux qui les réfutent.
D’autre part, certains pères de l’église ont parfois changé leurs vues sur certaines doctrines (c’est le cas, par exemple, d’Augustin dans ses Rétractations) ou se sont contredits (cf. Cyrille de Jerusalem).
Rien que pour ces raisons, notre approche des sources historiques doit se faire avec une grande circonspection.

3-  L’ancienneté d’une doctrine n’établit pas automatiquement son bienfondé. Il n’a pas fallu longtemps à l’église des premiers siècles pour tomber dans des hérésies comme le modalisme ou le pélagianisme. Dans les temps apostoliques mêmes, un gnosticisme de différentes formes faisait rage.
Or, ce n’est pas l’ancienneté de ces doctrines qui nous empêche de catégoriquement les rejeter.

4- Seule l’Ecriture est marquée du sceau de l’inspiration du Saint-Esprit. Elle déclare d’elle-même qu’elle est entièrement inspirée de Dieu (2 Tim. 3:16), et que les prophètes ne se sont pas exprimés “par une volonté d’homme“, mais qu’ils ont été conduits, “poussés par le Saint-Esprit“ et qu’ils ont ainsi “parlé de la part de Dieu“ (cf 2 Pie. 1:20-21).
Par conséquent, “aucune prophétie de l’Ecriture ne peut être un objet d’interprétation particulière“ : on ne peut pas l’interpréter premièrement sur la base d’oeuvres patristiques écrites ultérieurement.
C’est donc avec raison que la Confession de Foi de Westminster déclare que “L’Ecriture est la règle infaillible de son interprétation“ avant d’ajouter : “lorsque se pose une question au sujet du sens véritable et complet d’un texte quelconque de l’Ecriture (qui n’est pas incohérente, mais une), la réponse doit être cherchée et trouvée à l’aide d’autres textes (de l’Ecriture) plus clairs.“ (Westiminster, art. 1:8)

 

Dans ce débat, c’est bien le texte inspiré qui est le juge de paix, et non les développements historiques non-inspirés qui ont suivi sa rédaction.
Elle est et restera toujours “le juge suprême par qui tous débats religieux doivent être réglés, par qui toutes les décisions des Conciles, toutes les opinions des Pères, toutes doctrines humaines et toutes manières de voir particulières doivent être examinées“ (Westminster, art. 1:9).

Une saine réfutation de mon article initial devra donc nécessairement passer par une réponse à ses 4 premiers points.

 

GB

 

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