Le Baptême en Questions – #4 Le baptême dans l’histoire de l’église

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Question :
L’histoire de l’église peut-elle permettre de statuer sur cette question ?

 

 

Position pédobaptiste (Alexandre Sarran)

 

On trouve très tôt dans l’histoire de l’Église chrétienne des indices se rapportant aux deux pratiques : celle qui consiste à baptiser les bébés (pédobaptisme), et celle qui consiste à retarder l’âge du baptême (téléobaptisme) (1).

Au IVè siècle, la pratique la plus courante semble avoir été de baptiser les adultes. Plusieurs pères de l’Église, bien qu’ils soient nés de parents chrétiens, ont eux-mêmes reçu le baptême à un âge relativement avancé, comme Grégoire de Nazianze, fils d’évêque, baptisé pourtant à l’âge de 30 ans environ, vers l’an 360. On peut également citer les exemples de Basile le Grand (baptisé à l’âge de 27 ans), Jean Chrysostome, Saint Ambroise (baptisé après avoir été nommé évêque !), Saint Augustin, et d’autres. (2)

Toutefois, si l’âge habituel auquel on recevait le baptême à cette époque était plutôt avancé, c’était en raison de l’émergence d’une compréhension erronée de l’efficacité de ce sacrement. Le baptême était perçu comme un moyen efficace de purification des péchés passés, mais pas des péchés futurs, et donc on s’appliquait à attendre le plus tard possible pour l’administrer aux croyants. Le témoignage de Saint Augustin dans Les Confessions (fin du IVè siècle) à cet égard est éloquent (3).

C’est donc sous l’influence d’une mauvaise théologie que l’âge du baptême des enfants de croyants a commencé à être retardé, et cela, à partir du IIIe siècle. Tertullien, par exemple, préconise dans son Traité du baptême (fin du IIe siècle, début du IIIe) de différer l’âge du baptême, mais ce faisant, il révèle justement que de son temps, c’était chose courante d’administrer le baptême aux nourrissons. (4)

À l’époque des pères de l’Église, la nouveauté c’est donc le téléobaptisme et non le pédobaptisme. C’est ce que confirment certaines instructions d’Hippolyte de Rome (170-235) contenues dans un traité dont le titre, “La Tradition apostolique“, n’est pas anodin (5), ou encore certaines affirmations d’Origène (185-253) (6) ou un peu plus tard, de Saint Augustin (354-430). (7)

L’histoire de l’Église nous livre donc, sur ce sujet, des indices probants. Le pédobaptisme, pour autant qu’on puisse l’observer, précède le téléobaptisme. On a des raisons de croire que la pratique qui consiste à administrer le baptême aux croyants et à leurs enfants remonte aux apôtres, comme le dit Saint Augustin.

 

Ceci dit, même si l’histoire de l’Église est utile au débat théologique, ce qu’elle nous enseigne demeure subordonné à l’Écriture sainte, seule règle infaillible de foi et de vie.

 

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Position crédobaptiste (Guillaume Bourin)

 

Non, l’histoire de l’église ne peut pas permettre de trancher définitivement. Il y a plusieurs raisons à cela :

Les données historiques sont sujettes à interprétation. Or, en la matière, la part que prend notre présupposé est déterminante. Si je pense que le baptême des croyants et de leurs enfants (pédobaptisme) est LA position apostolique, j’aurais forcément tendance à interpréter les données d’une manière complaisante envers ce présupposé.

Notre connaissance des doctrines de l’église est dépendante des sources à disposition. Or, nous ne sommes pas toujours assurés : 1/ que ces sources soient exhaustives et 2/ qu’elles soient réellement représentatives de la pensée majoritaires de leur époque. Tout au long de l’histoire, il a été courant de détruire les documents “hérétiques“. Certaines doctrines rejetées durant les premiers siècles ne nous sont connues que par les écrits de ceux qui les réfutent.
Enfin, certains pères de l’église ont parfois changé leur position (c’est le cas, par exemple, d’Augustin dans ses Rétractations) ou se sont contredits (voir cette note sur Cyrille de Jerusalem).

–  L’ancienneté d’une doctrine n’établit pas automatiquement son bienfondé. Il n’a pas fallu longtemps à l’église des premiers siècles pour tomber dans des hérésies comme le modalisme (8) ou le pélagianisme (9). Dans les temps apostoliques mêmes, un gnosticisme (10) de différentes formes faisait rage. Ce n’est pas l’ancienneté de ces doctrines qui nous empêche de catégoriquement les rejeter.

 

Toutefois, certains indices intéressants méritent d’être relevés :

1- La Didachè, l’un des écrits chrétiens les plus anciens, ne semble pas envisager le baptême de nourrissons. (11)

2- Autour du début du IIIè siècle, Tertullien écrit le tout premier traité sur le baptême qui nous soit parvenu. C’est la première mention d’une pratique pédobaptiste, et c’est en fait un rejet de celle-ci. (12)

3- L’un des grands aspects historiques de cette question est de regarder comment la relation entre foi et baptême a été comprise au fil des siècles, du point de vue pédobaptiste (13). Jeffrey Johnson relève au moins 8 sortes de pédobaptisme différents dans l’histoire (14). La compréhension qu’en ont les Eglises Réformées d’aujourd’hui (un baptême de nourrissons précédent leur éventuelle foi future) ne commencera réellement qu’avec Zwingli (1484-1531)

4- L’archéologie peut également se révéler utile à notre discussion. Frédéric Bühler a consacré une bonne partie de son existence à l’étude des baptistères paléochrétiens (15). Voici l’un de ses schémas décrivant l’évolution des installations baptismales au travers es siècles.

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 On y voit clairement une évolution générale de la taille des baptistères à mesure que le baptême d’enfants par affusion (aspersion) se généralisait. F. Bühler en fait quelques déductions intéressantes.

 

La porte reste donc ouverte à la discussion, bien que chaque camp y trouvera certainement ce qu’il veut bien y rechercher. Mais le coeur de débat se focalisera autour des textes inspirés.

 

 

Notes et références :

(1) Pour être précis, j’utilise ici le terme de “téléobaptisme“ (littéralement, “baptême d’adulte“) au lieu de “crédobaptisme“ (“baptême de croyant“), car le premier désigne exclusivement la pratique, sans faire référence aux raisons qui la motivent. Comme on va le voir, les raisons invoquées pour justifier le baptême d’adultes au IVe siècle n’étaient pas les mêmes que celles invoquées aujourd’hui par le crédobaptisme. -AS (retour)
(2) Joachim Jeremias, Infant Baptism in the First Four Centuries, Eugene (Oregon), Wipf & Stock, 1960, p. 88. -AS (retour)
(3) “Un jour qu’une subite fièvre […] faillit m’emporter, vous avez vu […] avec quelle ardeur, avec quelle foi je demandai le baptême de votre Christ, mon Seigneur et mon Dieu […]. Mais soudain je me trouvai mieux. On remit donc à plus tard de me purifier comme si je ne pouvais échapper à de nouvelles souillures en survivant. Apparemment on pensait qu’une rechute dans l’ordure du péché, après le bain du baptême, serait plus grave et plus périlleuse. […] D’où vient que maintenant encore j’entends dire partout des uns et des autres : Laissez-le faire, il n’est pas encore baptisé ?“ - Saint Augustin, Les Confessions, ch. XI, Paris, Flammarion, 1964, p. 26-27. -AS (retour)
(4) “Eu égard à l’état, à la disposition et à l’âge, il est plus expédient de différer le baptême que de le donner d’abord surtout aux petits-enfants.“ - Tertullien, Traité du baptême, XVIII. -AS (retour)
(5) “On baptisera en premier lieu les enfants ; tous ceux qui peuvent parler pour eux-mêmes parleront ; quant à ceux qui ne le peuvent pas, leurs parents parleront pour eux ou quelqu’un de leur famille.“ - Hippolyte de Rome, Tradition apostolique. Voir ce lien-AS (retour)
(6) “L’Église a reçu des apôtres la tradition d’administrer le baptême même aux petits enfants.“ - Origène, Commentaire sur l’Épître aux Romains, sur le ch. 6, v. 5-7. Cf. Joachim Jeremias, Infant Baptism in the First Four Centuries, Eugene (Oregon), Wipf & Stock, 1960, p. 65. -AS (retour)
(7) “L’usage où l’Église, notre mère, est de baptiser les enfants, doit être pris en sérieuse considération : il ne faut ni le regarder comme inutile, ni croire qu’il n’est pas une tradition des Apôtres.“ - Saint Augustin, De la Genèse au sens littéral, XXIII, 39. -AS (retour)
(8) Modalisme : doctrine selon laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont différents “modes“ ou aspects de l'Être divin, plutôt que trois “hypostases“ ou personnes distinctes. Cette doctrine, typiquement, ne nous est connue que par les écrits de ses adversaires. (IIIè siècle) -GB (retour)
(9) Pélagianisme : enseignée par Pélage puis par Julien d'Eclane, cette doctrine soutient que l'homme peut, par son seul libre arbitre, s'abstenir du péché. Elle nie également toute notion de péché originel. (milieu du IVè siècle) -GB (retour)
(10) Gnosticisme : ce terme ne désigne pas un mouvement précis, mais plutôt un ensemble de doctrines hérétiques enseignées des les premiers temps de l'église. Le dénominateur commun de ces doctrines se retrouve autour de la notion de connaissance. -GB (retour)
(11) Il recommande en effet aux catéchumènes de jeûner un ou deux jours avant le baptême. Cf. Didachè, 7. Rédigé vers la fin du 1er siècle ou au début du 2ème siècle, Il s’agit de la plus ancienne oeuvre chrétienne extra-biblique que nous possédions, le plus ancien texte extra-canonique du christianisme primitif (presque contemporain des livres qui composent le Nouveau Testament). -GB (retour)
(12) CF. Tertullien, De Baptismo, Paragraphe 18. Notons qu'il s'écoule plus de 150 ans entre les premiers écrits du Nouveau Testament, et la première mention explicite d'une pratique pédobaptiste. J'attire votre attention sur l'importance de l'évolution doctrinale qui peut se produire en un tel laps de temps.
Certains on pu accuser Tertullien de vouloir retarder le baptême en raison d'une mauvaise compréhension de sa part. C'est probablement partiellement vrai, mais il y a matière à débat ici : Tertullien voulait-il retarder le baptême en pensant uniquement que celui-ci purifiait les péchés, ou parce qu'il nécessitait une compréhension et un engagement personnel avant de le recevoir ? Personnellement, en lisant son paragraphe 18, je ne peux que pencher vers la deuxième option. Au lecteur d'en juger. Cependant, il est vrai qu'un baptiste moderne aura bien du mal à s'appuyer sur Tertullien pour justifier sa position, en particulier lorsqu'il conseille d'attendre le mariage avant de recevoir le baptême (!). Quoi qu'il en soit, celle-ci comporte indéniablement un aspect historique déterminant. -GB (retour)
(13) A cet égard, certaines citations de pères ultérieurs au 2è siècle sont âprement débattues par les spécialistes des deux camps. Quelques unes d'entre elles sont relevées dans cet article. -GB (retour)
(14) Jeffrey Johnson, “The Fatal Flaw of the Theology Behind Infant Baptism“, Solid Ground Books. -GB (retour)
(15) Voir la synthèse de ses travaux disponible chez nos amis du CRIE :  “Le Baptême, aspects Historiques, Archéologiques, et Biblique”. Le schéma reproduit ici se retrouve en pages 54-55. -GB (retour)

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