Pour en finir avec Junia

S’il est un personnage biblique qui a fait couler beaucoup d’encre ces dernières années, c’est bien celui de Junia (Ιουνια, en grec non accentué). Cette femme —ou cet homme, selon votre position— n’est mentionnée qu’une seule fois dans l’ensemble de la Bible (Rm 16.7). Il s’agit d’un proche parent de Paul, converti(e) avant lui, emprisonné(e) avec lui à un moment de son ministère, et qui jouit apparement d’une solide réputation.

Le personnage de Junia a récemment déchainé les passions dans la blogosphère évangélique francophone avec la republication par Point-Théo (FLTE de Vaux-sur-Seine) d’une partie d’un article plus large initialement écrit par Valérie Duval-Poujol pour le blog Servir Ensemble. Puisque V. Duval-Poujol est une bibliste reconnue, spécialiste de la critique textuelle, il est normal que sa prise de position ait connu un certain retentissement. L’article, partagé un peu partout sur les réseaux sociaux, nous est revenu à plusieurs reprises par certains de nos lecteurs qui nous demandaient d’y répondre. C’est finalement la question d’un collègue complémentarien, troublé par la qualité des arguments de V. Duval-Poujol, qui m’a conduit à cette réponse.

La question est celle de l’accentuation des manuscrits du Nouveau Testament —les plus anciens n’ont été accentués que tardivement. Si vous placez un accent circonflexe sur le nom (Ἰουνιᾶν) comme le fait NA27, c’est que vous en avez une compréhension masculine. Si par contre vous y placez un accent aigu (Ἰουνιάν) comme le fait NA28, c’est qu’il s’agit d’un nom féminin. Bien entendu, V. Duval-Poujol opte pour la deuxième option

Voici les arguments qu’elle avance :

(1) Les manuscrits grecs les plus anciens, lorsqu’ils sont accentués témoignent d’une lecture féminine du nom.

(2) L’écrasante majorité des manuscrits usant d’une écriture cursive (minuscules) du 9ème au 14ème siècles adoptent également cette lecture

(3) Les versions (traductions) les plus anciennes de la Bible témoignent d’une compréhension féminine du nom.

(4) L’ensemble de la tradition patristique (que V. Duval-Poujol étend jusqu’à Pierre Abélard!) adhère également à cette lecture féminine.

(5) V. Duval-Poujol concède le témoignage d’Épiphane (315–403), qui lit le nom sous une forme masculine et qui apporte quelques précisions quant à son histoire (il serait devenu évêque d’Apamée, en Syrie). Mais elle doute de la crédibilité de cet auteur, qui affirme également que Priscille était un homme !

(6) Selon V. Duval-Poujol, la lecture masculine serait en réalité une correction éditoriale très tardive, probablement initiée autour du 13ème siècle puisque c’est à ce moment seulement qu’une telle accentuation peut se retrouver.

(7) Elle note que, dans la Rome antique, Junia était un patronyme très courant tandis que Junias est absolument inconnu.

(8) Enfin, elle rejette sur une base lexicographique la traduction alternative “bien connu(e) des apôtres”, que Piper et Grudem privilégient, arguant que le mot episēmoi ne recouvre jamais le sens de “notoire/ bien connu”.

 

Que penser des arguments de V. Duval Poujol ? Voici une ébauche de réponse.

 

 

1- La critique textuelle

Les arguments (1) à (3) sont tout à fait valides. Personne ne les conteste (je note toutefois que Piper et Grudem les ignorent…). A vrai dire, je pourrais même ajouter de l’eau au moulin égalitarien : la plus ancienne copie de Romains 16:7 que nous possédons (P46) lit Julia à la place de Junia, ce qui est incontestablement un prénom féminin.

Néanmoins, comme le note V. Duval-Poujol, l’accentuation de ces manuscrits anciens est un acte éditorial bien plus tardif que leur rédaction initiale. Au mieux, donc, ses observations témoignent d’une tradition scribale ultérieure soutenant la lecture fémine, ce qui demeure un argument très significatif.

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2- La tradition patristique

Le poids de la tradition patristique, par contre, est très exagéré (arguments 4 et 5). D’une part les témoignages statuant sur cette question ne sont pas aussi nombreux que V. Duval-Poujol ne le laisse entendre (et, comme je l’indiquais, elle élargit considérablement la période patristique jusqu’au Moyen Âge classique) ; d’autre part ils sont loin d’être en faveur de ses conclusions. Chrysostome, par exemple, est bien porteur d’une lecture féminine, mais il semble comprendre le titre d’apôtre conféré à Junia comme une comparaison honorifique (Homélies sur Romains, XXXI.7). Dans tous les cas, son opposition drastique à la prédication des femmes dans l’Église est attestée dans de multiples sources, preuve que Romains 16.7 n’entrait pas en ligne de compte à ses yeux.

S’il est légitime que V. Duval-Poujol doute du témoignage d’Épiphane, elle omet toutefois de mentionner Origène (185–253), dont le commentaire sur Romains nous est parvenu via la traduction latine de Rufin d’Aquilée (345–411). Selon cette source, Junias est un homme : le nom est au masculin nominatif singulier (cf. J. P. Migne, Patrologia Graeca, vol. 14, col. 1289). Si la traduction de Rufin est correcte —et il n’y a aucune raison de penser le contraire— alors Origène, tout comme Épiphane, était adepte de la lecture masculine.

Certes, ces deux sources sont marginales au sein du témoignage patristique, mais elles témoignent néanmoins de l’ancienneté de l’interprétation masculine.

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3- L’origine de l’accentuation masculine

Je n’ai pas fait de recherche sur le point (6), que V. Duval-Poujol a probablement emprûnté à l’ouvrage d’Eldon Jay Epp, Junia Among the Apostles (c’est apparement le premier a avoir introduit cette idée). Tout comme Scott McKnight et d’autres penseurs égalitariens, Epp estime que l’accentuation masculine procède d’une sorte de “conspiration patriarcale” initiée à l’époque médiévale tardive.

À titre personnel, je doute profondément de cette reconstruction, ne serait-ce qu’à cause des deux témoignages patristiques que je viens de mentionner. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire cet article de Peter Gurry (en anglais) ou encore la solide évaluation de Junia Among the Apostles de John Hunwicke (toujours en anglais).

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4- L’inexistance du prénom masculin Junias dans la Rome antique

Ici encore, je n’ai pas pu vérifier les chiffres avancés par V. Duval-Poujol (argument 7), n’ayant pas accès aux sources (qu’elle ne cite pas, d’ailleurs). Toutefois, devant l’affirmation absolue que “pas un seul document, aucune inscription ni monument public n’atteste [du nom masculin Junias]”, je renvoie les lecteurs à la traduction de Ruffin mentionnée plus haut.

D’autre part, l’argument implique un cheminement interprétatif important : Paul transmet ses salutations en grec à une personne qui demeure à Rome, mais cela ne signifie pas qu’elle était d’origine romaine, surtout si elle était “en Christ” avant Paul. Autrement dit, rien n’indique que Paul a translitéré un prénom latin en grec , comme V. Duval-Poujol semble pourtant le penser. Certes, l’étude de Richard Cervins (“A Note Regarding the Name ‘Junia’ in Romans 16.7”, NTS 40, 1994) a démontré de manière convaincante que, si une translitération du latin au grec a eu lieu, celle-ci partait très probablement d’un prénom féminin. Mais peut-on être sûr qu’une telle translitération soit en jeu ici ? Ne pourrait-il pas s’agir d’un prénom grec, même rare ?

Afin d’enquêter sur cette éventualité, Piper et Grudem (Recovering Biblical Manhood and Womanhood, 72), ont effectué une recherche exhaustive de ce nom dans la littérature hellénistique ; les indices obtenus sont maigres et peu concluants. Il en ressort que Junia/Junias n’étaient pas des prénoms courants dans la langue grecque (outre le NT, seuls trois exemples sont connus dans toute la littérature héllénistique ancienne, cf. p. 72–73).

À mes yeux, l’hypothèse d’une translitération est probable, mais je me garderais de l’affirmer avec certitude.

 

 

 

 

5- La traduction de episēmoi

Je dois reconnaître que c’est ici l’argument qui me déçoit le plus. V. Duval-Poujol passe très rapidement sur le sens du mot apôtre, alors qu’il s’agit en réalité du coeur du débat, et elle restreint les questions de traduction à l’analyse lexicographie d’un seul terme (argument 8).

Tout d’abord, il est erroné d’affirmer qu’episēmoi ne peut avoir le sens de “notoire” ou de “bien connu”. Au contraire, BDAG (un dictionnaire majeur pour l’étude du NT) liste un certain nombre de cas où ce terme possède indubitablement cette signification (avec le plus souvent, il est vrai, une portée négative).

Ensuite, l’argument se porte davantage sur la syntaxe du passage plutôt que sur le sens d’un mot seulement. En effet, en Romains 16.7, episēmoi est suivi de la préposition en puis du mot apostolos au datif pluriel. Michael Burer et Daniel Wallace ont analysé toutes les occurrences existantes de cette construction, et ils concluent que, lorsqu’elle est en jeu, la personne qualifié de episēmoi ne fait pas partie du groupe présenté au datif. En dautres termes, dans un tel cas, la préposition en ne peut pas être traduite par “parmi”.

En ce qui concerne Rm 16.7, cela signigie qu’Andronicus et Junia/Junias ne faisaient pas parti du groupe appelé “apôtres”. Comme vous pouvez l’imaginer, cet article a donné lieu à de nombreuses réfutations dans le monde académique anglo-saxon (par ex. Richard Bauckham dans Gospel Women, p. 172–180). Cependant, très récemment, Michael Burer a apporté de nouveaux éléments, à mon avis décisifs, en faveur de sa thèse (cf. “Επίσημοι ἐν τοῖς ἀποστόλοις in Rom 16:7 as ‘Well-Known to the Apostles’, Further Defense and New Evidences”, JETS 58/4, 2015, p. 731–55, à consulter ici).

L’aspect principal de la discussion que V. Duval-Poujol occulte est celui de la multitude de sens du mot apostolos dans la littérature paulinienne. De mon point de vue, il y en a au moins cinq différents, et il est tout à fait possible d’affiner ces catégories :

(1) Les douze apôtres, qui doivent avoir été témoin du ministère de Jésus depuis son baptême par Jean jusqu’à son ascencion (Ga 2.8–9; comp. Ac 1.21–22)

(2) Paul s’attribuait également le titre d’apôtre des païens (Rm 1.1; 13; Ga 2.8) parce qu’il avait été commissioné comme tel par le Seigneur Jésus (Ac 22.21). Les fruits de son travail (1 Co 9:1–2), les signes et les prodiges accompagnant sa prédication (2 Co 12:12) rendaient tangible cet apostolat spécial.

(3) En 1 Co 15.6–8, Jésus ressuscité apparait successivement à Pierre, aux douze, à 500 frères, à Jacques, puis à “l’ensemble des apôtres”, et enfin à Paul. Il est possible que cet “ensemble des apôtres” élargisse l’apostolat à tous ceux qui étaient témoins d’une apparition post-résurrection. Mais le plus probable est que Paul présente une pénultième séquence lors de laquelle Jésus serait apparu à l’ensemble des douze en même temps (ainsi, Thiselton, 1 Corinthians, 1208).

(4) Barnabas, Silas, Timothée, et Appolos semblent être implictement qualifiés d’apôtres (1 Co 9.5–6 ; 1 Th 1.1, 2.7 ; 1 Co 4.9). Ici, le sens est sans doute celui d‘envoyés des Églises pour une mission spécifique de proclamation de l’Évangile.

(5) C’est probablement ce même sens d’envoyé que Paul entend lorsqu’il utilise l’expression “apôtres des Églises” (2 Co 8.23–19) ou lorsqu’il appelle Epaphrodite l’apôtre de l’Église de Philippe (Ph 2.25). Les premiers étaient désignés pour aider Paul dans sa tâche de collecte de fonds, tandis que le deuxième était “envoyé” pour le soutenir et le réconforter durant son emprisonnement.

 

Quel sens recouvrait le mot apostolos en Rm 16.7 ? Dieu le sait ! (et Paul aussi). Mais, même si je devais accepter qu’Andronicus et Junia/Junias faisiaient bien partie du groupe appelé “apôtres”, il me paraît peu probable que Paul cherchait à leur conférer ainsi une autorité autre que celle d’envoyés pour une mission particulière.

C’est là d’ailleurs l’opinion majoritaire, défendue par la frange la plus modérée de l’organisation CBE (Christians for Biblical Equality, voir par exemple cet article de Michael F. Bird)

ÉCOUTEZ >> Pourquoi les apôtres ont-ils tiré au sort le remplaçant de Judas ?

 

 

6- Que faut-il conclure ?

Ἰουνιάν ou Ἰουνιᾶν ? Femme ou homme ? Reconnaissons que cette querelle d’accent a quelque chose de consternant… Quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas la flèche la plus aiguisée du carquois égalitarien.

Ιουνια était-elle une femme ? Très probablement.
Ιουνια était-elle apôtre ? Je ne le pense pas. Elle était certainement bien connue des apôtres, mais elle ne faisait pas partie des douze ou d’un cercle d’apôtre plus étendu (si une telle chose existe), ni d’un groupe d’envoyés d’Église pour une cause précise.

Pourquoi être aussi absolu dans mes conclusions, alors que c’est précisément ce que je reproche à V. Duval-Poujol ? À vrai dire, les travaux de Burer et Wallace sont suffisament convaincants, mais c’est surtout le flux rhétorique de Romains 16 qui ne me paraît exclure de facto son interprétation. En effet, si Andronicus et Ιουνια sont “éminents parmi les apôtres”, pourquoi Paul a-t-il besoin de le préciser ? N’étaient-ils pas bien connu de l’Église de Rome, surtout s’ils exerçaient cette fonction/autorité sur place ? (Rappelons qu’au moment de la rédaction de Romains, Paul n’avait jamais mis les pieds à Rome, cf. Rm 1.13). D’ailleurs, s’ils sont si estimés, pourquoi ne se retrouvent-ils pas en début de liste ?

À l’inverse, si, comme je le pense, Paul rédige en Rm 16 un additif à la lettre qu’il avait conclut en Rm 15.30–33, son but est probablement de montrer les liens qui unissent son propre réseau de croyants à celui de l’Église de Rome (cf. 16.3–4, 7, 9, 11, 13, 21–23). La recommandation de Phoebé, mais aussi plus implicitement celles de Prisca et Aquilas, d’Urbain, d’Appelès, et de Tryphène et Tryphose rentre parfaitement dans ce cadre. Or, il me semble que c’est exactement ce que Paul cherche à faire avec Andronicus et Junias : mettre en avant le fait qu’il connait très bien ces personnes, et qu’elles sont également recommandées par les apôtres (que je comprends dans le sens des douze).

Peter Williams, du même avis que moi, paraphrase cette position de manière humoristique :

“Quel est le plus probable ?

Paul : Vous, les gars à Rome, saluez Andronicus et Junia (qui sont avec vous), mes coreligionnaire (Juifs) et mes compagnons de captivité. Ah ! Et j’oubliais ! Ils sont aussi des apôtres très célèbres ! Hum, j’aurai peut-être dû les mettre un peu plus haut sur ma liste de salutation.

Ou

Paul : Vous, les gars à Rome, saluez Andronicus et Junia (qui sont avec vous), mes coreligionnaires (Juifs) et mes compagnons de captivité, qui sont d’ailleurs très appréciés par les gars qui sont au top du top (les apôtres).

 

La position égalitarienne “dure” sur Rm 16.7 est basée sur trop d’incertitudes pour être recevable. Bien sur, je n’ai pas abordé les autres passages des Écritures qui rendent l’interprétation de V. Duval-Poujol hautement improbable. Je crois sincèrement que Jésus et les apôtres accordaient une grande liberté aux femmes du 1er siècle ; mais je ne crois pas que Rm 16.7 suggère qu’elles avaient accès à l’apostolat.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, auteur, et fondateur du blog Le Bon Combat dont il est l'un des administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse). Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale.