Complémentarismes vs. égalitarismes : questions qui reviennent toujours

Cette série d’articles rend compte de mon intervention lors de la journée « Points Chauds » du 2 mai 2019 au Centre de Formation du Bienenberg. Pour obtenir davantage d’informations quant au journées-débats « Points chauds », visitez ce lien.

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Nous voici arrivés à la fin de cette série d’articles sur le complémentarisme (retrouvez en  la liste ci-dessous). Pour rappel, celle-ci reprend les grandes lignes de mon intervention lors du débat que Marie-Noëlle Yoder et moi avons-eu le 2 mars 2019. Au passage, nous avons tous deux particulièrement apprécié cette rencontre et nous rééditerons d’ailleurs l’expérience le 15 février 2020 en Suisse, au Bienenberg (infos & inscription ici).

Dans ce dernier article, j’aimerais aborder quelques unes des questions courantes que ma position suscite. Certaines de ces questions m’ont été posées par le public lors du débat de 2019. D’autres correspondent à celles je reçois habituellement. Si vous avez d’autres questions que celles auxquelles je réponds ci-dessous, n’hésitez pas à m’en faire part (ici), et j’essaierai de les ajouter au fur et à mesure à cet article.

La position complémentariste classique

Pour rappel, la position que je défends peut être qualifiée de « complémentarisme classique ». Tout au long des neufs articles de cette série, je l’ai résumée par les deux affirmations suivantes :

(1) En Genèse 1-2, avant l’évènement dramatique de la chute, l’homme et la femme sont créés ontologiquement égaux mais avec des fonctions différentes. Au sein du couple primordial, l’homme hérite de la responsabilité de direction tandis que la femme lui est subordonnée de manière fonctionnelle. La chute renverse et dérègle cette relation idéale qui unit l’homme et la femme créés à l’image de Dieu. Genèse 1-3 constitue le socle de la théologie biblique de la masculinité et de la féminité

(2) L’ensemble des passages de l’Écriture ultérieurs à Genèse 1-3 touchant directement aux questions de masculinité et de féminité font systématiquement référence aux récits bibliques des origines.

Si vous n’avez pas suivi cette série, je vous encourage à reprendre les articles dans leur ordre de parution (voir ci-dessous), car dans le cas contraire vous pourriez ne pas comprendre certains raccourcis que je m’autoriserai dans certaines des réponses ci-dessous.

Questions qui reviennent toujours

Les termes « complémentarisme » et « égalitarisme » sont-ils réellement appropriés pour rendre compte de ce débat ?

C’est une interrogation courante, et ce n’est pas le seul « point chaud » sur lequel de tels questionnements sémantiques se posent. Bien entendu, deux termes polarisés ne peuvent pas rendre compte de toutes les nuances qui existent au sein d’une même famille de positions. Voici un exemple vécu : dans sa récente (et excellente) exposition des chapitres 12 à 14 de la première épître aux Corinthiens, mon ami Gaétan Brassard défend l’idée qu’en certains cas les femmes peuvent accéder à une fonction pastorale, si elles sont chapeautées par un « pasteur senior » (il s’agit là d’une position très semblable à celle d’Alfred Kuen). Pour Gaétan, cette position est clairement complémentarienne ; pour moi, elle est égalitarienne ! 😁 Dans nos discussions informelles, Gaétan a fini par qualifier sa position de « complémentarisme modéré » tandis que je préférais parler « d’égalitarisme modéré ».

Ce bel exemple de subjectivité sémantique témoigne de la nécessité de ne pas rester en surface et de ne pas se limiter aux titres. Je reste attaché, à titre personnel, à la taxonomie standard complémentatisme/égalitarisme, d’une part parce que je ne vois aucun couple de termes qui serait plus approprié, d’autre part parce qu’il s’agit de la désignation en vigueur dans les débats évangéliques anglo-saxons d’où sont issus l’écrasante majorité des ouvrages qui font autorité, d’un côté comme de l’autre. Des nuances peuvent bien sur être apportées ici et là.

Si quelqu’un veut proposer une autre catégorisation que celle-ci, qu’il le fasse : là encore il nous faudra de toute façon ne pas se limiter aux titres et aux labels, et discuter des détails de chaque position.

Qu’entendez-vous concrètement par « soumission » ?

Tout au long de cette série d’articles, j’ai tenté d’éviter ce terme qui est souvent associé aux abus dont sont victimes les femmes dans nos sociétés modernes et qui est particulièrement stigmatisé dans certains cercles féministes extrêmes (par ex., l’association « Ni p*** ni soumises »). J’ai préféré parler de subordination volontaire ou de différence fonctionnelle, expressions qui ne satisferont sans doute pas mes amis égalitariens.

Néanmoins, c’est bien de soumission qu’il s’agit, et c’est ainsi que la plupart des versions rendent le verbe upotasso qui fait tant polémique. J’apprécie particulièrement la définition qu’en donnent Piper et Grudem au regard du complémentarisme :

« La soumission fait référence à l’appel divin de la femme d’honorer et d’affirmer le leadership de son mari et de l’aider à le mettre en oeuvre en fonction de ses dons. Il ne s’agit pas d’un abandon absolu de sa volonté propre. Nous parlons plutôt de sa disposition à suivre les conseils de son mari et sa direction. Christ est l’autorité absolue d’une femme, pas son mari. Elle se soumet par égard pour Christ (cf. Ép 5.21). L’autorité suprême du Christ qualifie l’autorité de son mari. Une femme ne devrait jamais suivre son mari dans le péché. Néanmoins, même lorsqu’elle doit se tenir avec Christ contre la volonté pécheresse de son mari (cf. par ex., 1 Pi 3.1, où elle ne doit pas céder à l’incrédulité de son mari), elle peut toujours être animée d’un esprit de soumission. Elle peut montrer par son attitude et son comportement qu’elle n’aime pas résister à sa volonté, qu’elle aspire à ce qu’il abandonne le péché, et qu’il exerce sa direction dans la justice afin que sa disposition à l’honorer comme chef puisse à nouveau produire l’harmonie. » (Recovering Biblical Manhood and Womanhood, p.61) »

Comment les femmes s’épanouissent-elles dans une église complémentarienne comme la votre?

C’est une question qui revient souvent, et qui m’étonne toujours autant : pourquoi donc les femmes seraient-elles moins épanouies si elles n’y remplissent pas de fonction pastorale ou si elles choisissent volontairement de suivre la direction de leur mari ? Certainement, derrière cette question, la frustration de de nos soeurs est belle et bien palpable, qu’elle soit justifiée ou non.

Il me semble que la réponse à cette question se trouve dans la pleine suffisance des Ecritures, et plus spécifiquement dans la pleine satisfaction qu’elles confèrent : Dieu révèle dans sa Parole tout ce dont l’homme et la femme créés à son image ont besoin pour être heureux. Vu sous cet angle, les commandements de Dieu —y compris en matière de masculinité et de féminité—sont tous des dons de la grâce profondément rafraîchissants et satisfaisants pour ceux qui s’y soumettent, car ils émanent d’un Dieu ayant à coeur les meilleurs intérêts de ses créatures. C’est là le moteur de la satisfaction et de la joie des soeurs de mon Eglise qui adhèrent pleinement à l’approche complémentarienne.

Je crois également que cette question dérive d’une surévaluation de la fonction pastorale. Souvent, dans les discussions de ce type, le pastorat ou le rôle d’enseignant sont vus comme un but à atteindre, une sorte de graal de tous les ministères, un sommet spirituel auquel il faudrait se hisser. Il est vrai que l’enseignement de l’Eglise entière est un aspect central de la vie d’une communauté, mais il est loin d’être le seul et surtout il y a d’autres opportunités d’enseigner (et je ne parle pas ici uniquement des enfants en bas-âge). Certaines femmes de mon Eglise possèdent un don d’enseignement indéniable, et c’est mon travail et celui des autres anciens de leur offrir l’opportunité de l’exercer selon les paramètres bibliques. C’est ce que nous tentons de faire, par la grâce de Dieu. A mon sens, le pastorat et l’enseignement ne sont pas les appels le plus élevés au sein d’une Eglise locale. C’est plutôt le discipulat qui l’est : cet appel, directement donné par Christ à l’Eglise en Mt 28.18-20, est universel (il s’adresse à tous les croyants), irrévocable, et inconditionnel. C’est l’appel le plus glorieux, celui qui me procure, à titre personnel, le plus de plaisir et de satisfaction.

Je suis favorable à ce que des femmes puissent intervenir ici et là lors de réunions de groupes (réunions de quartier, groupes d’études spécifiques, discipulat, etc.) et prennent dans l’Eglise des responsabilités impliquant un enseignement récurrent. Les seuls segments d’enseignements strictement réservés aux anciens sont ceux qui sont ouverts à l’Eglise entière (cultes, études bibliques, formations, etc.) ou qui impliquent clairement une dimension de direction de l’ensemble de l’Eglise.

Que répondez-vous aux femmes qui pensent avoir reçu un appel pour enseigner dans l’Eglise ?

Comme pour tout autre appel, je leur répond que nous devons l’évaluer ensemble avec les anciens.

D’un point de vue pratique, je distingue l’appel objectif (ou »extérieur ») de l’appel subjectif (ou « intérieur »). Laissez-moi illustrer cette distinction par un exemple concret : lorsque l’Eglise de Montréal, où je sers actuellement, m’a appelée au pastorat, c’était un appel objectif. Il venait en effet d’une association d’Eglise, puis a été confirmé par un vote de l’Eglise locale. Cependant, de mon côté, d’un point de vue subjectif, je n’étais pas du tout sûr que c’était là ma place, d’autant que ce n’était pas le seul « appel objectif » que je recevais ! Plusieurs éléments m’ont conduit à discerner l’appel subjectif de Dieu : un intérim d’été dans l’Eglise, l’avis de celle qui allait devenir ma femme, les conseils de mes mentors et amis, et des perspectives plus pratiques (Aurais-je le temps de me consacrer à mon doctorat ? Pourrons-nous vivre une vie de famille équilibrée sur place ? etc).

Souvent, quand une personne vient au-devant de moi pour me parler de « son appel », il s’agit d’un appel strictement subjectif. Mon rôle est alors de conduire cette personne à évaluer l’objectivité de cet appel. Parmi les éléments d’analyse, on retrouve des critères comme l’opinion d’autres membres de l’Eglise locale, des anciens en particulier, la possibilité d’exercer ce ministère localement, etc. L’appel objectif est communautaire : en Actes 13, Paul et Barnabas sont mis à part pour un service particulier (et l’appel se fait par une révélation spéciale, ce qui est très particulier!), mais il est bon de noter que les autres prophètes et docteurs ont participé au processus objectif d’appel et d’envoi.

Concrètement, si c’est une soeur qui exprime ainsi son appel subjectif à l’enseignement, nous le prendrions tout aussi sérieusement que si c’était un homme qui venait nous solliciter. Néanmoins, à titre personnel, j’estime que l’accès aux positions d’enseignement s’opère dans un contexte beaucoup plus serein lorsqu’il procède premièrement d’un appel objectif.  Ecoutez cet excellent épisode de Coram Deo avec mon ami Micael Beaulieu, pasteur à Acton Vale : dans l’idéal, je souhaiterais que tous les appels objectifs à la position d’enseignant, quelle qu’elle soit, puisse se produire de la même manière.

A quelles fonctions les femmes de votre Eglise peuvent-elles prétendre ?

J’ai déjà partiellement répondu à cette question plus haut. En réalité, à l’exception des offices d’ancien et de diacre, que les Ecritures restreignent aux hommes, toutes les fonctions dans l’Eglise sont potentiellement ouvertes aux femmes. Là encore, l’appel objectif prévaut.

Chaque Eglise est particulière et offre des opportunités de services différentes. L’Eglise qui possède un collège de responsables solide et mature saura encourager chacun, y compris les femmes, à participer au service d’une manière ou d’une autre.

Pourquoi considérez-vous la position complémentarienne comme une doctrine centrale ?

Ce n’est pas une doctrine fondamentale, j’entends par là que le salut d’un individu ne dépend pas de son adhésion au complémentarisme. Néanmoins, j’estime que c’est une doctrine centrale, pour plusieurs raisons :

(1) Divergences herméneutiques. Notre approche des textes clés de ce débat est caractéristique de notre approche des Ecritures en général. Force est de constater qu’en bien des points, nous ne lisons pas du tout la Bible de la même manière

(2) Divergences ecclésiologiques. Il va de soi que nous n’abordons pas les questions d’organisation de l’Eglise de la même manière et que les paramètres bibliques sont interprétés très différemment en fonction des positions. Certes, chaque situation locale est spécifique, et tous les complémentarismes/égalitatismes ne se valent pas, mais il est souvent très difficile d’harmoniser les deux visions au sein d’une même communauté.

(3) Divergence en matière de lecture de l’histoire de la rédemption. C’est à mon sens la raison la plus marquante. En effet, comme cette série d’articles le souligne, les égalitariens estiment que la rédemption implique une certaine libération de la femme vis-à-vis des carcans traditionnels, tandis que pour les complémentatiens, il s’agit plutôt de les maintenir de manière harmonieuse en tendant vers l’ordre créationnel tel qu’il était avant la chute.

Ces divergences, parmi d’autres, sont significatives, mais elle ne sont pas insurmontables. Elles soulignent par contre le caractère central de cette question qui s’accompagne également d’un débat de société, comme le souligne Matthieu Sanders dans cet excellent article.

Seriez-vous prêt à collaborer avec des responsables ayant une position différente de la votre, y compris des femmes pasteur ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Il faut définir ce que l’on entend par « collaboration » et clarifier la position de la personne avec laquelle cette collaboration aurait lieu. Dans un certain sens, en débattant avec Marie-Noëlle Yoder dans le cadre du centre de formation où elle enseigne, j’accepte une certaine forme de coopération. Autre exemple : à maintes reprises, j’ai été invité à prêcher dans de le contexte d’Eglises locales acceptant une forme plus ou moins marquée d’égalitarisme. Cela ne m’a jamais posé de problème, tant que ma position était connue et acceptée par ceux qui m’invitaient. Pour ma part, je décide de chaque situation au cas par cas.

Bien entendu, j’aurais beaucoup plus de mal à inviter une femme à prêcher lors du rassemblement dominical de mon Eglise, quand bien même celle-ci serait ordonnée pasteur. Par contre je pourrais inviter un homme qui tient une position égalitarienne modérée. Il m’arrive d’ailleurs de collaborer, parfois étroitement, avec des personnes ayant un tel profil 😁

Retrouvez l’ensemble des articles de cette série :

  1. Qu’est-ce que l’image de Dieu a à voir avec le complémentarisme ? (Gn 1)
  2. Genèse 2 : la création de la femme et la responsabilité de direction de l’homme (Gn 2)
  3. Comment la chute a-t-elle modifié les relations entre les femmes et les hommes ? (Gn 3)
  4. Le complémentarisme et l’intertextualité (AT/NT ; Eph 5)
  5. L’homme est-il le « chef » de la femme ? (1 Co 11)
  6. « Que les femmes se taisent dans les assemblées ? » —Vraiment ?! (1 Co 14)
  7. « Je défends à la femme d’enseigner » (1 Tim 2)
  8. La Bible contient-elle des exemples de femmes vouées à diriger le peuple de Dieu ?

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).