Faut-il revenir aux racines juives de l’Evangile ?

Faut-il revenir aux “racines hébraïques de l’Evangile” pour pouvoir correctement en comprendre toute la profondeur ? C’est en tout cas ce qu’affirment de nombreux groupes messianiques ou judaïsants. Cependant, derrière cette affirmation se trouve une vision quelque peu biaisée d’un Jésus totalement juif, ne parlant que la langue hébraïque, et rejetant les coutumes grecques des envahisseurs. Tout ceci est peu probable : d’une part, il y a de solides raisons de penser que la langue maternelle de Jésus était l’araméen. Mais il est de plus tout à fait possible que Jésus maîtrisait le grec et l’utilisait à l’occasion.

Mon ami Peter J. Williams a récemment ouvert un compte Twitter sur lequel il est très actif, ouvrant régulièrement des fils de discussion sur des sujets académiques des plus pointus. L’un de ces fils discute des indices démontrant que Jésus parlait le grec, certes pas en permanence mais de manière sporadique. Je ne vais pas reproduire l’ensemble des pièces qu’il verse au dossier (elles sont nombreuses!), mais j’ai décidé de traduire l’extrait d’un ouvrage de Stanley Porter qui synthétise toutes les données du Nouveau Testament à ce sujet.

Selon Porter, il existe huit évènements clairs lors desquels Jésus a probalement interagi en Grec avec ses interlocuteurs :

Haute probabilité :
(1) Jésus et ses disciples discutent sur des sujets théologiques à Cesarée de Philippes (Mc 8.27–20; Mt 16.13–20 ; Lc 9.18–21)
(2) Jésus répond aux interrogations de Pilate (Mc 15.2–3 ; Mt 27.11–14 ; Lc 23.2–4 ; Jn 18.29–38)
(3) Jésus discute avec un centurion romain (Mt 8.5–13 ; Jn 4.46–54)
(4) Jésus discute avec une femme syrophénicienne ou cananéenne (Mt 7.25–30 ; Mt 15.21–28)

Probabilité raisonnable :
(1) Jésus échange avec des pharisiens et des hérodiens au sujet de la monnaie et des taxes romaines (Mc 12.13–17 ; Mt 22.1–22 ; Lc 20.20–26)
(2) Jésus appelle Lévi/Matthieu (Mc 2.13–14 ; Mt 9.9 ; Lc 5.27–28)

Probabilité plus faible :
(1) Jésus échange avec une femme samaritaine (Jn 4.4–26)
(2) Jésus échange avec un lépreux samaritain, en particulier avec celui qui revient guéri (Lc 17.11–19)

 

Williams note que le Grec avait imbibé la société juive du premier siècle à un point tel que le conseil de gouvernement s’appelait le sanhédrin (sun(h)edrion). La langue grecque était frappée sur les pièces, et il s’agissait de la principale langue pour les inscriptions officielles. P. Williams réagit également à la phrase “il nous faut revenir au véritable Jésus hébraïque” en remarquant avec raison que quiconque lit la Mishnah ou le Talmud constatera de lui-même que ces sources sont remplies de mots grecs…

Certes, Jésus parlait Araméen, par exemple lorsqu’il s’est adressé à une jeune fille (Mc 5.41), à un homme muet (Mc 7), ou lors de ses dernières paroles sur la croix. Mais c’est une erreur que de considérer la quête du Jésus historique comme “la rédécouverte des racines juives de l’Évangile”, surtout si c’est pour imposer sur les pratiques chrétiennes le calque d’une forme bien plus tardive de rabbinisme.

 

 

Ces articles pourraient vous intéresser :

 

 

Abonnez-vous au Bon Combat

Recevez tous nos nouveaux articles directement sur votre boîte mail ! Garanti sans spam.

Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).