Dieu a-t-il offert à Caïn de se racheter par ses propres oeuvres ?

Au sein du récit dramatique de Caïn et Abel, en Genèse 4:6-7, nous retrouvons l’affirmation suivante (traduction NBS) :

Le SEIGNEUR dit à Caïn : Pourquoi es-tu fâché ? Pourquoi es-tu renfrogné ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte, et son désir se porte vers toi ; à toi de le dominer !

 

En l’état, le verset 7 semble indiquer que Dieu propose à Caïn de se racheter après le rejet de son offrande en « agissant bien ». Ce verset, cependant, est particulièrement difficile à interpréter : on y retrouve plusieurs problèmes de syntaxe –peut-être certaines clauses ont-elles été déplacées– et, d’autre part, certains termes ne sont pas des plus aisés à appréhender. Otto Procksch, célèbre commentateur critique de l’Ancien Testament, est bien d’accord : pour lui, « il s’agit-là du verset le plus obscur de la Genèse. »

Essayons d’y voir plus clair.

La première parole de Yahweh au v.6 est assez simple : « Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il tombé ? ». Je traduis ici littéralement la deuxième clause, cependant l’idée du « visage qui tombe » est correctement rendue par l’idée d’être « renfrogné » (NBS). Notons que, comme il fait avec Adam dans le jardin après la chute, Yahweh vient poser à Caïn des questions dont il connait bien la réponse. Nul doute que ces questions rhétoriques ont un but d’instruction, elles introduisent une leçon que le créateur/rédempteur veur offrir à Caïn.  Et la leçon en question semble se trouver au verset 7 : « Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte, et son désir se porte sur toi ; à toi de le dominer. » (NBS).

 

 

Quelques problèmes exégétiques

Premier problème : les traductions NEG79 et S21 rendent cette première partie du verset par une affirmation (« Certainement si tu agis bien, tu relèveras la tête ») alors qu’il s’agit plutôt d’une question, comme le rend la NBS (« Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? »).

Deuxième problème : l’expression « relever la tête » traduit un seul mot, se’eth, qui, nous allons le voir, possède une multitude de sens. La traduction « relever la face » implique une démarche interprétative : en effet, normalement pour avoir ce sens, l’expression devrait être composée de deux mots : se’eth mais aussi paneh (face). Ainsi, pour traduire de la sorte, les exégètes suppléent le mot paneh, considérant sans doute que la face qui est « tombée » au v.6 est « relevée » au v.7. On notera cependant que le terme ne se retrouve dans aucun manuscrit. Cette traduction est possible, mais elle n’est pas la seule.

Troisième problème, davantage théologique : si, manifestement, Caïn a vu son offrande rejetée à cause de ses mauvaises oeuvres (cf. 1 Jn 3.12), cette traduction implique que Dieu agrée Caïn de bonnes oeuvres, à minima, de meilleures oeuvres. Si tel est le cas, ce verset entrerait en contradiction avec l’ensemble des données bibliques, en particulier avec la promesse de grâce de Genèse 3.15 (voir cet article).

 

 

Une autre voie

Pour ma part, j’estime qu’une autre voie est possible. Le terme se’eth dérive de la racine verbale ns’, dont le sens premier est bien « porter, lever » mais qui peut tout à fait véhiculer la notion de pardon, surtout dans le contexte de l’offrande refusée de Caïn. Or, si l’on ne supplée pas le mot « face », ce qui demeure de toute façon une interprétation spéculative, et si l’on suite l’option du pardon, alors deux possibilités semblent envisageables :

(1) Dieu pardonne Caïn. Ainsi, il faudrait plutôt traduire : « Si tu agis bien, n’auras-tu pas/ne recevras-tu pas le pardon ? » (ainsi, Targum Onquelos)
(2) Dieu recevra finalement Caïn et son offrande. Ici la traduction serait : « Si tu agis bien, ton offrande ne sera-t-elle pas acceptée ? » (ainsi, Vulgate ; Calvin, etc.)

 

Dans le contexte de pardon divin et de réconciliation que nous observons à la fin du chapitre 3 (voir ici) ; dans le contexte où l’offrande d’Abel est agréée en raison de sa foi (voir ici) ; et dans le contexte où celle de Caïn est rejetée par absence de foi et à cause de ses mauvaises oeuvres, il me semble que la première option est la plus plausible. Je paraphraserais donc ainsi ce difficile v.7 :

« Si tu agis bien, si tu crois en ma promesse et si en conséquence tu obéis à mes instructions, ne seras du pas pardonné, Caïn ? Mais prends garde, car le péché est couché à ta porte, il te guette. Fais-moi confiance, domine sur lui »

 

Cette interprétation est appuyée par le fait que Caïn, lorsqu’il s’éloigne dans la contrée de Nod (litt. « vagabondage »), affirme que son châtiment est trop grand pour être « portée » (ns’), sans doute une référence au fait qu’il ne peut pas être « pardonné ». Ce jeu sur le sens de ns’  suggère que, jusqu’au bout, Caïn s’endurcit contre la grâce de Dieu et s’enferme ainsi dans sa culpabilité.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).