Pourquoi l’homme et la femme n’avaient-ils pas « honte » d’êtres nus, avant la chute ?

Nos contemporains entretiennent une relation ambiguë à la nudité en général et à la sexualité en particulier. Ce n’est, bien sur, pas une nouveauté : du point de vue du texte sacré, cette ambiguïté —parlons plutôt de dysfonctionnement– perdure depuis la chute. Le thème de la nudité revient à plusieurs reprises en Genèse 1-3, mais la formulation la plus étonnante est sans doute celle de Genèse 2.25.

Voici le texte en question (ma traduction) :

« L’homme et sa femme étaient tous les deux nus, et ils n’en étaient pas embarrassés. »

 

Comment devons nous comprendre cette curieuse insertion à la fin du récit de la création de l’homme et de la femme et de leur union « une seule chair » ? Quelques éléments de réponse.

 

Quel type de honte ?

Ce verset possède une fonction narrative importante : il conclut le chapitre 2 et sert de transition vers la narration de la chute dans laquelle la notion de nudité joue un rôle important. Genèse 2.25 explique notamment le contexte de nombreuses actions du chapitre 3, comme par exemple la confection de ceintures de feuilles de vigne par Adam et sa femme ou le fait de se cacher dans des buissons quand il entendent Dieu approcher (3:7-11). Ce verset souligne que, dans l’état primordial, les êtres humains ne réagissaient pas de cette façon : « Ils n’en avaient pas honte. »

La « honte », pour nous lecteurs du 21ème siècle, évoque une forme de culpabilité, un déshonneur ou un sentiment d’humiliation ou d’infériorité devant autrui. Ce n’est cependant pas ce que le terme hébreu bws signifie le plus souvent : par exemple, dans les textes de Juges 3.25; 2 Rois 2.17; 8.11, c’est plutôt l’idée d’embarras que l’on retrouve. En réalité, rares sont les passages où bws indique un sentiment intérieur de culpabilité. En Gn 2.25, il faut donc plutôt comprendre, « l’homme et la femme étaient nus et n’en étaient pas embarassés ».

 

La signification de cette nudité primordiale

Pour certains, la nudité serait un symbole de pauvreté et de besoin (Haag) auquel Dieu viendrait remedier en leur faisant des vêtements de peu de bête (Gn 3.21). Il est vrai que la nudité est associé à la pauvreté dans de nombreux passages de l’AT, notamment dans Job (Job 24.7, 10; 31.19; cf. aussi Ez 18.16). Cette explication, cependant, fait fi du renversement de situation dramatique introduit par la chute au chapitre 3.

D’autres lisent dans cette nudité un symbole d’imperfection, de « non-complétude » : Coppens, par exemple, trace un parallèle entre ce passage et la faute morale que constitue l’action de « découvrir la nudité » en Genèse 9.20-27 ou encore le soin que les prêtres devaient prendre à ne pas exposer leurs organes génitaux quand ils offraient des sacrifices en hauteur sur un autel (Ex 20.26). Là encore, cette explication tend à ignorer l’état de perfection que l’auteur décrit en Gn 1 et 2.

Il semble plutôt qu’en Genèse 2.25 la nudité désigne l’état d’innocence de l’homme et de la femme dans le jardin. Il ne s’agit nullement d’une forme d’idéalisation de la nudité elle-même ou de l’indication qu’il manquerait élément clé dans la création (en l’occurence, le vêtement). Bien au contraire, cette conclusion/transition suggère que l’homme et la femme étaient pleinement  satisfaits et comblés par les provisions de Dieu et que le vêtement ne leur était pas nécessaire.

Dans l’Ancien Testament, la nudité est le plus souvent associée à l’embarras sexuel, comme cela semble être le cas en Genèse 3 après la chute. La transition de l’innocence à la déchéance est soulignée par la gêne que la chute introduit et qui pointe implicitement vers la distorsion de la sexualité qui frappe notre monde marqué par le péché.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).