Pourquoi l’Ancien Testament interdit-il de cuire un chevreau dans le lait de sa mère ?

Certaines lois contenues dans l’Ancien Testament peuvent paraître étranges au lecteur moderne. C’est le cas de celle-ci, qui s’y retrouve trois fois :

« Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère.« 

 

Pourquoi l’Ancient Testament interdit-il cette pratique ? D’ailleurs, à quoi fait-elle référence ? Et surtout, pourquoi voit-on ce commandement répété par trois fois (Ex 23.19; 34.26; Dt 14.21) ? Essayons d’y voir plus clair.

 

À quoi cette pratique fait-elle référence ?

Apparement, elle désigne le fait de faire bouillir un chevreau nouveau né directement dans le lait maternel. Cependant, dès la période patristique, certains doutent de cette traduction.

Augustin, suivi par Luther dans sa version de la Bible en allemand, propose de traduire le verset différemment : « Tu ne feras pas bouillir un chevreau qui en est encore au lait maternel ».  Cette traduction, parfois critiquée par les hébraïsants, est pourtant techniquement possible [si le sujet vous intéresse, lisez Stefan Schorch, “‘A Young Goat in Its Mother’s Milk’? Understanding an Ancient Prohibition”, Vetus Testamentum 60, Fasc. 1 (2010), en particulier p.123-125]. Cependant, la loi permettait de sacrifier les nouveaux-nés du troupeau dès le huitième jour, alors qu’ils en étaient encore au lait maternel (Ex 22.29; Lv 22.27; Dt 22.27; 1 Sam 7.9), ce qui conduit logiquement à écarter la proposition d’Augustin.

Sasson (“Ritual Wisdom?: On ‘Seething a Kid in Its Mother’s Milk,’”) suggère que le texte hébraïque est mal vocalisé et qu’il faudrait lire helev (« gras ») au lieu de halav (« lait »). Il s’agirait alors d’une prescription de sagesse visant avant tout la préservation des troupeaux (en ne tuant pas la mère et sa progéniture en même temps). Dans ce cas le commandement se rapprocherait de celui de Dt 22.6-7 (lois sur la préservation des oiseaux sauvages). Néanmoins, si tel est le cas, on comprend mal son insertion au milieu de régulations rituelles sur la fête des prémices (Ex 23.19; 34.26) ou sur les animaux morts (Dt 14.21). Les règles encadrant la préservation des animaux sauvages sont très différentes de celles portant sur les animaux domestiques et le contexte cultuel semble bien établi dans chacun des passages où la cuisson d’un chevreau dans le lait de sa mère est proscrite.

Ainsi, ces prohibitions font sans doute référence à une pratique rituelle bien établie ; il ne s’agit pas d’un principe général.

 

 

Pourquoi l’Ancien Testament proscrit-il cette pratique ?

Les spécialistes sont loin de s’accorder sur ce point.

Haran (« Seething a Kid in Mother’s Milk ») reprend une vieille interprétation de Philon qui met le commandement en parallèle avec les lois sur les premiers nés (Ex 22.28-29; Lv 22.27-28; Dt 22.6-7). Selon cette interprétation, au final très proche de celle de Sasson ci-dessus, il s’agit avant tout de ne pas briser la relation mère-progéniture avant un temps déterminé. Cependant, cette proposition ne peut être satisfaisante : comme indiqué ci-dessus, on pouvait sacrifier la progéniture alors qu’elle se nourrissait encore de lait maternel et, dans le cas des oiseaux sauvages (Dt 22.6-7), s’il est vrai qu’on ne pouvait prendre l’oisillon et la mère ensemble, on pouvait très bien en emporter un et laisser l’autre !

Milgrom (“You Shall Not Boil a Kid in Its Mother’s Milk”) propose une autre voie. Selon lui, le fondement de cette prohibition est l’idée de confusion entre la vie et la mort : « Le lait maternel, cette nourriture qui maintient la vie, ne devrait jamais être associé à la mort [de la progéniture] » (p. 741). Même si cette interprétation a du sens, surtout au regard des règles de pureté rituelles du Lévitique associées à l’idée de préservation de la vie, elle n’est, au mieux, qu’un aspect de la solution. Elle n’explique pas, par exemple, pourquoi c’est le lait de sa mère (et non le lait maternel en général) qui est visé. Enfin, si cette explication semble cohérente avec le contexte des lois sur l’impureté des animaux morts (Dt 14.21), elle ne dit rien quant à l’association de cette prohibition avec les lois sur la fête des prémices.

L’interprétation avancée par Douglas Stuart  (Exodus, p. 539) paraît plus convaincante :

« Le culte de la fertilité propre aux Cananéens ne fait qu’imiter les pratiques que l’on retrouve un peu partout dans le monde antique. Il s’agissait notamment de « marier » différentes semences lors de la plantation d’un champ (Lv 19.19 ; Dt 22.9), s’appuyant ainsi sur la théorie qu’un tel rituel stimulerait comme par magie les capacités de procréation de la nature et produirait des récoltes plus fertiles. Puisque c’est le lait maternel qui assurait la croissance des chevreaux nouveaux-nés, cette même logique rituelle conduisait à penser que le lait de chèvre employé dans le processus d’un sacrifice donnerait davantage de force au reste du troupeau, le rendant plus fertile. De telles absurdités, si elles avaient été acceptées par les Israélites, auraient pu les amener à conclure que le pouvoir de façonner leur destinée et de vivre une vide d’abondance se trouvait dans les pratiques magiques des cultes de fertilité plutôt que dans le seul vrai Dieu. Même si tous les peuples qui les entouraient s’adonnaient à de tels rituels, les Israélites ne pouvaient les imiter. En tant que peuple de Yahweh, ils se devaient d’être au-dessus de telles choses, attribuant toute forme de vie à Celui qui en est l’unique source. »

 

Cette explication, qui se base donc sur une polémique entre Yahweh et les cultes de fertilité, est bien plus complète et plus convaincante : en Exode 23.19, la prohibition précède immédiatement un ensemble de loi à l’encontre des pratiques cultuelles canaanites (v.20-33). En Exode 34.26, il est entouré de prescriptions rituelles qui tendent à mettre à part les pratiques propres au culte de Yawheh. De même, les lois de Deutéronome 14 visent à mettre à part le peuple d’Israël au milieu des peuples qui l’entourent, cf. Dt 14.2 : « …car tu es un peuple saint pour Yahweh, ton Dieu; et Yahweh, ton Dieu, t’a choisi, pour que tu sois un peuple qui lui appartienne entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre. »

L’intention polémique de la prohibition est donc bien établie par le contexte de chacun de ces passages, ce qui rend l’interprétation « de la fertilité » la plus plausible.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).