Naomi a-t-elle demandé à Ruth de se livrer à l’immoralité ?

Dans mon exposition du chapitre 3 du livre de Ruth, ainsi que dans un récent épisode de “Que dit la Bible ?”, j’affirme que la stratégie de Naomi pouvait éventuellement être comprise par les premiers lecteurs comme une référence à celle des filles de Lot (Gen. 19) et celle de Tamar (Gen. 38). À plusieurs égards, Naomi cherche à manipuler Boaz. Elle emploie également un langage terriblement ambigüe, au point que certains commentateurs estiment qu’elle souhaitait encourager sa belle fille à se livrer à une relation sexuelle illicite avec son proche parent.

Ce passage est à ce jour l’un plus débattus du livre de Ruth.

Naomi avait-elle de telles intentions ?  J’avoue ne pas être en mesure de répondre avec certitude. Au moment où j’écris ces lignes, je m’aligne plutôt sur la position de Daniel Block, qui note les marques d’ambiguïté sexuelle mais conclut que Naomi n’avait aucune intention immorale en donnant ces conseils à sa belle fille. Retrouvez ci-dessous ses arguments, issus de son récent commentaire dans la série ZECOT.

Daniel I. Block, Ruth: A Discourse Analysis of the Hebrew Bible (Zondervan, 2015), p. 171-172. Merci à Elodie Méribault pour l’aide dans la traduction.

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Veillant à ce que Boaz ne remarque pas sa présence, Ruth ne devait rien faire jusqu’à ce qu’il ait fini de dîner et se soit allongé pour dormir (versets 3e-4b). Après une journée de travail, « manger et boire » lui permettrait de se relaxer et il s’endormirait assez rapidement. Cette référence au fait de manger et de boire juste avant une rencontre entre un homme et une femme rappelle Genèse 19:30-38, passage dans lequel les filles de Lot enivrèrent leur père afin d’avoir une relation sexuelle avec lui. Il est possible que « boire », dans le cas de Boaz, désigne également un breuvage alcoolisé.

Puisque Ruth la Moabite était une descendante de Lot, par l’aînée de ses filles, le lecteur peut légitimement se demander si elle ne cherchera pas à profiter de Boaz. Le narrateur n’indique en aucune manière que Boaz ait pu être saoul, ou susceptible d’entreprendre des choses qu’il n’aurait pas faites en état de sobriété. Au contraire, il présente Ruth comme l’antithèse de la Moabite type ; elle incarnait les standards israélites du hesed, cette « bienveillance emplie d’amour ». En se faufilant non loin des gerbes de blé, Ruth guettait l’endroit où Boaz s’allongerait après avoir mangé.

Au verset 4, Naomi avait expliqué à Ruth tout ce qu’elle aurait à faire après que Boaz se soit endormi […]. Elle devait s’avancer à l’endroit où Boaz était couché, découvrir ses pieds, s’allonger, et attendre qu’il lui parle. La forme vervale ouva’t, « entrer », suggère que Boaz dormait dans une tente ou sous un abri.

Peu de choses, dans ce livre ont autant soulevé d’interrogations que cet ordre de « découvrir ses pieds ». Nombreux sont ceux qui ont interprété ce passage comme une invitation à d’adopter un comportement séducteur voire immoral ; la raison en est qu’au temps de la moisson, l’aire de battage devenait souvent un lieu de comportement sexuel illicite. Sachant que les hommes passaient la nuit dans les champs, les prostituées sortaient à leur rencontre pour leur offrir leurs services. Un prophète du VIIIème siècle avant J.C., Osée, a fait référence à cette pratique :

Ne te réjouis pas, Israël,
Ne sois pas transporté d’allégresse, comme les peuples,
Alors que tu t’es prostitué en abandonnant ton Dieu,
Alors que tu as aimé un salaire impur
Sur toutes les aires à blé !
(Osée 9.1, NBS)

Au vu de ses origines moabites (Genèse 19:30-38) et de l’expérience passée de ce peuple avec Israël (Nombres 25:1-5), certains Israélites n’auraient pas été choqués outre mesure d’apprendre que Ruth ait pu feindre d’être une prostituée pour s’assurer une faveur sexuelle de la part d’un « proche parent », comme l’avait fait Tamar la Canaanite en Genèse 38.

Puisque les trois mots hébreux qui constituent le verset 4f-g sont porteurs d’une connotation sexuelle, nous ne pouvons pas ignorer cette interprétation. La racine glh, « découvrir » se retrouve parfois dans des contextes ouvertement sexuels tels que « découvrir la nudité de quelqu’un », ou « relever la robe de quelqu’un », lesquels sont des euphémismes désignant le fait d’exposer les parties génitales. Tout comme on peut dire en français « coucher avec quelqu’un », le verbe final, sakav, (s’allonger) était souvent connoté de manière sexuelle. Le nom placé entre ces verbes, margelot, « place de ses pieds » provient du terme regel (pied), lequel, au nombre duel et pluriel peut parfois faire référence de manière euphémique aux parties génitales. Que Naomi parle de son entrejambe ou de son sexe, la connotation suggérait un dessein délicat et dangereux[1].

Toute l’ambiguïté de cette situation provient du fait que les termes employés par Naomi sont effectivement provocateurs[2]. Cette jeune Moabite devait se laver, se parfumer et sortir en pleine nuit pour se glisser auprès d’un homme riche endormi et découvrir ses « pieds ».

 

Bien que cela ressemble à ce pourrait faire une prostituée, cette interprétation largement sexuelle des instructions de Naomi semble aller plus loin que ce qui est effectivement suggéré par le texte.

Premièrement, chacun des trois mots peut être interprété de manière parfaitement innocente. Ni glh (découvrir), ni sakav (s’allonger) ne laisse supposer d’un comportement sexuel. Certes, Naomi avait précédemment montré des signes de compromis théologique (cf. 1:15) et de cynisme (1:20-21), mais contrairement aux filles de Lot en Genèse 19, qui utilisèrent le dernier terme comme un acte sexuel, le portrait que dresse le narrateur de Naomi est en général plus positif. Dans tous les cas, elle a, dans ce contexte, évité tout langage sexuel explicite.

Deuxièmement, l’utilisation du terme margelot (« place de ses pieds ») plutôt que du terme regel ou regelaim (« pied » ou « pieds ») paraît intentionnel et dans le but d’exclure toute interprétation sexuelle. Par analogie avec mera’ashot, « place de sa tête, chevet » en Genèse 28.11, margelot peut faire référence à l’endroit où se trouvaient les pieds de Boaz alors qu’il dormait[3]. En dehors du contexte présent, ce mot n’apparaît dans la Bible hébraïque qu’en Daniel 10.6, passage dans lequel, juxtaposé avec le terme zero’ot (bras), margelot désigne les « membres inférieurs », comprenant les pieds, les jambes et les cuisses. Il semble donc plus vraisemblablement que Naomi ait conseillé à Ruth de découvrir simplement ses membres inférieurs, sans découvrir son sexe, avant de s’allonger près de lui pour voir ce qui allait arriver. Elle ne précise pas si Ruth doit s’allonger à ses côtés ou bien à ses pieds. À la lumière de cette interprétation, nous voyons que le choix du terme margelot détourne notre attention des parties génitales pour la faire considérer les membres comme un tout.

Troisièmement, l’affirmation du verset 8 signalant que Boaz s’est réveillé pour trouver Ruth couchée « à la place de ses pieds » (margelot) rend peu probable l’interprétation sexuelle ; imaginer que Ruth était effectivement allongée sur l’entrejambe de Boaz est ridicule.

Enfin, en dehors de la retenue dont fait preuve Noami dans le choix de ses mots, l’interprétation ouvertement sexuelle exagère largement le sens de ses instructions au verset 3 et détone avec la manière dont sont caractérisées Ruth et Naomi dans l’histoire. Comment le narrateur pourrait-il dire que Boaz, un homme vertueux, a béni Ruth pour son action (v.10) et l’a qualifiée de femme de valeur si elle agissait comme une prostituée ? Ni Ruth, ni Naomi n’avaient alors exprimé d’intérêt pour les relations sexuelles ou leur descendance jusqu’alors. Ce qui inquiétait Naomi était la sécurité de Ruth qu’elle, en tant que belle-mère, était incapable de lui offrir. Seul un mari pouvait lui assurer une protection à long-terme et le soutien dont elle avait besoin. Une tentative de séduction, d’autre part, aurait nui à la réussite du projet.

 

 

 

Notes et références

[1] Cf. Trible, God and the Rethoric Sexuality, 182, et 198, n°23 ; Davis et Parket « Who Are You, My Daughter », 71.

[2] Harm observe une série de double sens dans le chapitre. H. J. Harm, « The Function of Double Entendre in Ruth Three », Journal of Translation and Textlinguistics 7 [1995] : (19-27).

[3] Cf. Halot, 631 ; Hubbard, Ruth, 203 ; V.P. Hamilton, « רגל », NODOTTE 3.1048-49.

 

 

 



Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).


  • dan

    Pour expliquer pourquoi elle découvre les pieds de Boaz, il faut commencer par se poser la question de savoir pourquoi Marie lave les pieds de Jésus, et pas ses mains…

    • ii

      Que sous-entendez vous par là ?

      • dan

        trouvez-vous naturel qu’on embrasse les pieds ? cela vous viendrait-il à l’esprit ?

        • ii

          Non, pas plus qu’il me viendrait à l’esprit de laver les pieds de mes amis.
          Cela fait partie des bizarreries qui doivent trouver sens dans le contexte sociologique de l’époque. Enfin, j’imagine.

          • dan

            la question suivante est : à quoi servent les pieds ? à quoi servent les mains ?
            les pieds servent à marcher (sur le chemin de la religion)
            les mains servent à prendre (la nourriture, la richesse)
            Ainsi les pieds servent notre réalité éternelle
            et les mains notre réalité temporelle
            C’est pour cela que Marie lave, parfume et embrasse les pieds de Jésus : c’est symboliquement la partie la plus utile de notre corps.
            En ce qui concerne Boaz c’est plus subtile mais c’est le même principe qui s’applique

          • Ca–

            J’ai l’impression que vous versez dans une allégorie que je trouve plutôt arbitraire (mais ce n’est que mon avis). Par exemple, les mains peuvent tout autant servir à donner. Les pieds peuvent être utilisés tout autant pour marcher sur les gens et les écraser. Qu’est-ce qui donne le sens des symboles ? « Ce qui nous vient à l’Esprit ? ». Dans ce cas, chacun trouve le sens qui lui plaît, et ce n’est pas forcément celui que veut faire passer l’auteur du texte

            Une autre approche peut consister à regarder le : « contexte sociologique de l’époque »
            Embrasser les pieds, c’était le geste de soumission du vassal à son Suzerain
            Laver les pieds, c’était la tâche de l’Esclave quand les invités arrivaient dans une maison après avoir marché dans le sable, les déjections des troupeaux etc. Donc Marie se fait servante de Jésus, Jésus se fait servant de ses disciples. En ce qui concerne Boaz c’est plus subtile mais c’est le même principe qui s’applique 😉

          • dan

            Essayez de gagner votre vie sans vos mains, ou de faire un pèlerinage sans vos pieds.
            Ma remarque n’est pas allégorique, elle présente une lecture symbolique.
            Dieu présente en effet la seule réalité de ce monde comme intangible, et le non-réel comme tangible. Ainsi, la seule manière de pouvoir lire Sa Parole est de passer par une compréhension globale. Il faut impérativement prendre du recul. La symbologie le permet.
            NB : « le contexte sociologique de l’époque » est une grossière erreur. En effet, le Jésus historique n’a laissé aucune trace de son passage. Le temps est une illusion, aussi tenace soit-elle.

          • dan

            PS : mystiquement le pied est relié au cœur (talon d’Achille)

          • dan

            c’était une perche pour vous laisser ajouter : Genèse 3.15 : la tête du serpent et le talon de la femme…

          • dan

            Jean-Baptiste dit « je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. » (Jean 1:27)

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