Non, le « pain de vie » n’est pas une référence au repas du Seigneur

Cette association se trouve dans nos prières, dans nos chants (exemple, « Romps-nous le pain de vie »), mais aussi dans nos formulations théologiques. Pourtant, non non  et non, le discours de Jean 6:53-56 ne fait pas référence à la Cène, pas plus que l’expression « Je suis le pain de vie » en Jean 6:35.

Quelques réflexions.

 

 

1- Ce passage s’inscrit dans un contexte global

Il s’agit du contexte de l’Evangile de Jean, bien-sûr, mais plus précisément celui consécutif à la multiplication des pains pour les 5’000 hommes (Jean 6:1-15). La foule à laquelle Jésus s’adresse dans la péricope qui nous intéresse (Jean 6:22-71) est composée partiellement ou totalement des ces 5’000, témoins du miracle de la multiplication des pains et des poissons. Ces derniers étaient passés de l’autre côté de la mer de Galilée pour rejoindre Jésus et le suivre (cf. Jean 6:22, 26), non pas tant en raison des miracles qu’il faisait que pour la nourriture qu’il leur avait permis de manger et qui les avait rassasiés (Jean 6:12, 26).

L’évangile de Marc insiste sur le fait que les disciples eux-mêmes n’avaient pas compris le sens du miracle des pains (Marc 6:52). Il n’est pas étonnant, dès lors, que les foules n’en aient pas non plus saisi la portée, et c’est la raison pour laquelle Jésus va s’attacher à leur en expliquer la signification.

 

 

2- Il n’y a aucun lien textuel avec l’instauration de la Cène

La connexion textuelle la plus immédiate est, comme nous l’avons dit, le miracle de la multiplication des pains. D’autres passages sont cités lors de l’échange entre Jésus et la foule : ceux qui font référence à la manne donnée à Israël (Exode 16 ; Deutéronome 8 ; Néhémie 9:15, 20 ; Psaume 78:24 ; Psaume 105:40 ; etc.), et probablement également une référence aux pains de proposition (Lévitique 21). Quelqu’un cherchant à donner une signification eucharistique à ce passage s’attendrait logiquement à y trouver quelque mention de la Pâques des enfants d’Israël (Exode 12) : peine perdue, il est impossible d’y trouver la moindre référence.

Soyons clairs : aucun élément textuel ne peut laisser penser que Jésus lie le contenu de ses Paroles avec l’instauration de la Sainte Cène qui aura lieu bien plus tard (et qui n’est d’ailleurs pas explicitement détaillée dans l’Evangile de Jean comme elle l’est dans les synoptiques, cf. Jean 13).

 

 

3- Que veulent dire les expressions « manger ma chair » et « boire mon sang » ?

Les quelques notes ci-dessous, certaines directement empruntées au commentaire de Jean de Don Carson, éclairent la signification de ces deux expressions.

(1) L’expression « Je suis le pain de vie » est la première de 7 proclamations similaires : ce sont les 7 fameux « Je suis » de Jean.Certaines de ces 6 autres proclamations interviennent clairement dans un contexte parabolique (parabole du Bon Berger, du Cep et des Sarments…), de sorte que le caractère métaphorique de ces expressions n’est pas à démontrer. Il ne sera pas long au lecteur de constater qu’il en est de même pour chacune d’entre elles, même quand elles interviennent dans un contexte différent (par exemple, un enseignement en privé de Jésus à ses disciples, cf. Jean 14). Vu sous cet angle, s’il nous fallait prendre littéralement la première clause (je suis le pain de vie), pourquoi dans ce cas ne pas en faire de même pour les 6 autres ? Or, personne n’aurait l’idée de penser que Jésus est littéralement une porte, un cep, ou qu’il a été berger durant son ministère terrestre. Et si les 6 occurrences suivantes sont métaphoriques, pourquoi la première seule ferait-elle exception ?

(2) La nature essentiellement symbolique de l’expression “pain de vie“ et des différentes expressions connexes dans ce discours est mise en évidence par l’alternance d’éléments métaphoriques et non métaphoriques. Par exemple : Jésus est le pain de vie, mais c’est la personne qui vient à lui qui n’aura plus jamais faim, et non celle qui le mange. De même, c’est la personne qui croit en lui qui n’aura plus jamais soif, pas celle qui le boit (cf. v. 35). Ainsi, lorsque le langage devient plus pleinement métaphorique à partir du verset 49, le sens de la métaphore a déjà été solidement établit auparavant.

(3) Les défenseurs de la présence réelle lient les Paroles de Jésus en Jean 6:51le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde“, avec celles instituant le Repas du Seigneur “Prenez, ceci est mon corps“ (cf. Marc 14:22 et parallèles). Cependant, l’argumentation se heurte à un problème linguistique de taille : le fait que Jean utilise le terme “chair“ (sarx, σάρξ) plutôt que “corps“ (sōma, σῶμα), qui se trouve partout ailleurs dans le Nouveau Testament, quand il est question du repas du Seigneur. Le lecteur averti de l’Evangile de Jean n’aura pas manqué de remarquer, par contre, le parallèle implicite avec Jean 1:14 : “Et la Parole a été faite chair (sarx), et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.“
C’est bien en tant que Parole incarnée que Jésus vient donner sa chair pour la vie du monde.

(4) Les versets 54 et 40 sont clairement deux proches parallèles : entre “Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour“ (v.54) et “quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour“ (v.40), la différence se situe uniquement dans le fait que l’un parle de manger la chair et boire le sang de Christ, tandis que l’autre parle de voir le Fils et croire. La conclusion apparaît évidente : le v.54 est une manière métaphorique de faire référence au v.40. La structure entière du discours appuie un tel lien. Et ce n’est donc pas sans raison qu’Augustin d’Hippone, commentant ce passage, a écrit : “Croire en lui, c’est manger le pain vivant. Crois, et tu as mangé“ (10)

(5) Le style employé dans les versets 53 et 54 est tel que, si nous devons les interpréter dans une perspective défendant la présence réelle, dans ce cas : (a) nous devrons conclure que la seule chose nécessaire à la vie éternelle est la participation à la table du Seigneur, et (b) cette interprétation nous amènerait à contredire l’ensemble du discours qui a précédé, en particulier le v.40.
Une approche respectueuse de ce texte dans l’ensemble de son contexte sera de le comprendre comme une répétition des vérités déjà exprimées, en particulier aux versets 29 et 40, mais sous une forme métaphorique.

(6) Si nous partons du principe que les auditeurs des propos de Jésus sont des Juifs et des Juifs prosélytes, ce qui semble être une évidence, un certain nombre de points vont venir étayer cette perspective métaphorique des paroles de Jésus : (a) le caractère “cannibalistique“ de la métaphore était particulièrement agressif pour eux. En effet, faisant écho à Genèse 9:4, la loi de Moïse interdisait de boire du sang comme le fait de manger de la viande avec le sang encore en elle. Boire le sang du Fils de l’homme était donc, dans leur perspective, une notion particulièrement ignoble. (b) La référence symbolique essentielle vers laquelle, dans la Bible, le sang renvoie n’est pas la vie mais la mort violente. Typiquement, le sang répandu fait référence à une vie violemment interrompue par un sacrifice (11). Il parait difficile que, dans les décennies qui ont suivi la mort de Christ sur la croix, les lecteurs aient pu comprendre autre chose qu’une référence explicite à son grand sacrifice. (c) Si l’idée même de boire le sang du Fils de l’homme était une abomination pour ses auditeurs, que penser de sa mort sur la croix elle-même ? Les disciples qui avaient entendu le discours de Jésus étaient tout aussi scandalisés que la foule : “cette parole est dure, qui peut l’écouter ?“ (v. 60). Ce à quoi Jésus répond : “Cela vous scandalise t-il ? Et si vous voyez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?“ Si même les disciples n’avaient pas pu supporter l’image particulièrement agressive que Christ avait utilisé, comment allaient-ils réagir lorsque la métaphore allait laisser la place à ce qu’elle était sensée signifier : la mort violente de Christ sur la croix ? Cette idée était insultante, flirtant avec le blasphème, un “scandale pour les juifs“ et une “folie pour les païens“ (1 Corithiens 1:23)

(7) Prendre littéralement les paroles de Christ dans ce passage sans pénétrer leur signification symbolique est absolument inutile. C’est manquer le sens que leur donne Jésus, car “la chair ne sert à rien“ (v.63). Ce n’est pas que la chair soit sans importance, car après tout, la Parole s’est faite chair (Jean 1:14). Mais quand toute l’attention des auditeurs ou des lecteurs se focalise sur la chair, ils passent alors complètement à côté du sens du discours de Christ.

(8) Ce n’est pas la chair qui donne la vie, “c’est l’Esprit qui vivifie“ (v. 63). C’est un thème récurrent dans l’Evangile de Jean : l’Esprit est à l’origine de la Nouvelle Naissance (Jean 3), et déjà dans l’Ancien-Testament c’est l’Esprit qui est l’auteur de la vie (Genèse 1:2, Ezechiel 37:1ss, etc.). Or Jésus lui-même est porteur de cet Esprit de vie (cf. Jean 1:32), il est celui à qui Dieu a donné le Saint-Esprit sans mesure (Jean 3:34). C’est pourquoi Jésus peut désormais dire : “Les paroles que je vous ai dites sont Esprit (elles sont le produit de cet Esprit donnant la vie) et vie(si les Paroles de Christ sont correctement entendues et absorbées, elles génèrent la vie, cf. Jean 5:24)“ (v. 63). Les éléments de cette dernière partie du v. 63 font naturellement penser à Jérémie 15:16, “J’ai recueilli tes paroles, et je les ai dévorées ; Tes paroles ont fait la joie et l’allégresse de mon cœur.“ Ce que dit Jérémie des Paroles de Dieu est la même affirmation que ce que Jésus fait maintenant au sujet de ses propres Paroles. Personne ne peut prétendre se nourrir de Christ s’il ne se nourrit pas des Paroles de Christ. Ne pas croire aux Paroles de Christ, c’est ne croire ni en Christ, ni en son oeuvre (Jean 5:46-47). “L’homme ne vit pas de pain seulement, mais [..] de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel“ (Deutéronome 8:3) : c’est également le cas de Jésus lui-même, précisément parce qu’il est cette Parole de Dieu incarnée (cf. Jean 1:1-18 et cf. 5:19-30)

 

L’ensemble des considérations ci-dessus met en évidence l’usage métaphorique que Jean fait de la chair et du sang du Christ, dans ce passage. Le caractère essentiel de ce qu’il tend à communiquer, depuis le miracle de la multiplication des pains jusqu’au dénouement final de son discours sur le pain de vie, est sa mort à la croix et sa résurrection.

Et c’est finalement ici le seul lien que l’on pourra trouver entre ce passage et le Repas du Seigneur : l’un comme l’autre pointent vers l’oeuvre du Messie souffrant, chacun depuis une perspective temporelle différente. Le discours sur le pain de vie annonce d’avance la croix, tandis que la Cène, devant être observée après la croix, a vocation à la rappeler jusqu’à ce que Christ revienne (1 Corinthiens 11:26).

 

 

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, auteur, et fondateur du blog Le Bon Combat dont il est l'un des administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse). Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale.