Comment considérer la grande tribulation ?

Comment faut-il considérer la « grande tribulation » dont il est question à plusieurs reprises dans l’Apocalypse (Ap 2.22; 7.1, 14) ? Est-ce un évènement unique, futuriste, ou faut il y voir autre chose.

Voici la réponse de G.K. Beale ci-dessous. Pour bien vous familiariser avec le langage de ce post, un peu plus technique qu’à l’accoutumée, nous vous conseillons de lire cette brève introduction à la lecture de l’Apocalypse.

 

« Daniel 12:1 est généralement accepté comme l’arrière-plan du concept de « grande tribulation » : « Ce sera un temps de détresse tel qu’il n’y en a pas eu depuis qu’il existe une nation jusqu’à ce temps là » (NBS).

La « grande tribulation » apparaît aussi en Mt 24.22, où la référence à Daniel 12.1 est plus complète et plus explicite. Dans la tribulation de Daniel, l’opposant eschatologique persécute les saints en raison de leur loyauté à Dieu et à son alliance (cf. Dn 11.30-39, 44 ; 12:10). Certains tomberont dans l’apostasie et persécuteront ceux qui demeurent loyaux, cherchant notamment à faire déchoir ces derniers de leur fermeté (11.32, 34 ; 12.10). La même idée se retrouve en Apocalypse 7, puisque les chapitres 2 et 3 ont révélé que trois des églises auxquelles les lettres sont adressées (Éphèse, Sardes, Laodicée) sont en danger de perdre leur identité de véritable peuple de Dieu et que deux autres sont en train de compromettre sérieusement leur loyauté envers Christ (Pergame et Thyatire). Une idée semblable apparaît à nouveau en Ap 7.3-8, où seul un reste terrestre parmi la communauté professante de la nouvelle alliance, l’Église, reçoit un sceau pour rester fidèle.

La tribulation consiste donc en une pression à abandonner la foi. Celle-ci vient à la fois de l’intérieur de la communauté ecclésiale, notamment par un enseignement séducteur, et de l’extérieur par une forme d’oppression directe. Parfois, le langage semble indiquer que la persécution agit sur le plan économique. Mais quelle qu’en soit la nature, cette tribulation survient toujours en réponse au témoignage fidèle des croyants (cf. 1.9 ; 6.9). La « grandeur » de la tribulation est l’intensité de la séduction et de l’oppression par laquelle les croyants passent. Certains suggèrent que megalè (« grand ») fait référence à la totalité des tribulations qui ont eu lieu durant le cours de l’histoire de l’Église, ce qui est possible bien que cela ne soit pas mis en avant.

Cette période est également un temps de punition pour les incroyants (2.22). Dans le grec, l’usage d’un article défini souligne qu’il s’agit bien de la tribulation prophétisée par Daniel et Christ. Mais cette tribulation ne survient pas seulement à la toute fin de l’histoire. L’épreuve a déjà débutée du temps de Jean (cf. 1.9; 2.9–10, 22; voir également Jn 16:33; Ac 14.22; Rm 5.3; 8.35–36; 2 Tim. 3.12; 21 des 23 occurrences de thlipsis [“tribulation”] dans la littérature paulinienne décrivent une réalité présente). Ailleurs, Jean comprend les prophéties eschatologiques de Daniel comme ayant déjà commencé à s’accomplir (1.1, 13, 19; notez que Jean 5.24-29 voit la résurrection des saint prédite par Dn 12.2 inaugurée durant le ministère de Christ). Si l’article de 7.14 a une fonction anaphorique (c’est à dire, s’il pointe vers un antécédent), il pourrait se référer à la grande tribulation qui devait frapper l’église de Thyatire de manière imminente (2.22).

La « grande tribulation » a donc commencé avec les souffrances du Christ, en particulier par l’aspersion de son sang. Tous ceux qui le suivent souffrent d’une manière semblable.

Cette compréhension idéaliste-historique de la tribulation semble être antérieure aux premiers documents apocalyptiques chrétiens. L’auteur de 1 Macc. 9.27 estime que la grande tribulation de Dn 12.1 a déjà commencée au IIème siècle av. JC. La midrash du Ps 119.31 applique la tribulation de Dn 12.10 aux afflictions d’Israël à travers l’histoire. La même midrash cite également Ps 79.10, comme le fait Ap 6.10, et l’applique à un contexte où les membres de l’alliance questionnent Dieu sur le temps d’attente avant qu’il n’exerce sa vengeance.

« L’heure de la tentation » d’Ap 3.10 fait allusion à Dn 12.1, 10, et elle semble inclure le temps complet s’écoulant entre le ministère de Jésus (voire même avant) et la parousie. Si c’est bien le cas, notre analyse de la tribulation de 7.14 s’en trouve renforcée. Bien entendu, certains notent ce parallèle entre 3.10 et 7.14 mais lisent ces deux passages comme une référence à une épreuve ultime prenant place à la toute fin de l’Histoire. Mais la tribulation a bien commencé dans le présent et elle s’intensifiera en sévérité à la fin de l’Histoire.

En défense d’une approche exclusivement futuriste d’Ap 7.14, Charles en appelle au Pasteur d’Hermas, notamment Vision 2.2.7-8 qu’il affirme avec raison être basé sur Ap 7.14 et 3.8, 10. Cependant, le contexte démontre sans ambiguïté que cette tribulation future n’est que la continuité de celle qui a déjà commencée. Vis 2.3.1 décrit Hermas lui-même endurant d’ores et déjà de « grandes tribulations », tout comme ses coreligionnaires (Vis 3.2.1). Et Vis 2.3.4 affirme que « les tribulations vont venir » sur d’autres s’ils rejettent le Seigneur. Autre exemple, en Vis 4.3.4-6, la grande tribulation décrit la réalité présente de Hermas. Ces textes font allusion non seulement à Dn 11.35 et 12.10, mais aussi très probablement à la tribulation de Dn 12.1. Ceci suggère que les références antérieures de Hermas sont elles aussi basées sur 12.1, tout comme l’est Ap 7.14.

Certains prétéristes estiment que la grande tribulation a eu lieu avant la chute de Jérusalem en 70 ap. JC. Mais ils n’expliquent pas de manière adéquate comment les églises d’Asie mineure pourraient être affectées par une tribulaton se limitant à Jérusalem ou à la Palestine. »

 

 

  • Traduit et adapté de G.K. Beale The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text. New International Greek Testament Commentary. Grand Rapids, MI; Carlisle, Cumbria: W.B. Eerdmans; Paternoster Press, 1999, p. 303-304.

 

 

Gregory K. Beale est professeur de Nouveau Testament à Westminster Theological Seminary (Pennsylvanie, USA). Grand spécialiste de l’intertextualité, notamment en matière d’usage de l’Ancien Testament par les auteurs du Nouveau, son commentaire sur l’Apocalypse dans une perspective évangélique est l’un des plus influents.

 

 

 

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