Quel est l’utilité des généalogies dans la Bible ?

Nous entrons dans la période de l’Avent et dans le temps de Noël. Beaucoup de nos Eglises vont donc citer et prêcher les premiers chapitres de l’Evangile de Matthieu et de Luc. Mais quand nous lisons l’évangile de Matthieu, nous pouvons constater que ce dernier débute par la généalogie de Jésus-Christ.

Pourquoi ?

Ce n’est pas ce qui est le plus agréable à lire, et donc le plus approprié pour annoncer une Bonne Nouvelle. Et d’ailleurs, Luc aussi comporte une généalogie au chapitre 3. En réalité, nous retrouvons même de nombreuses généalogies dans l’Ancien Testament. Et ces généalogies, bien souvent, nous posent problème. Les déchiffrer est laborieux, elles sont généralement assez longues ; on se demande ce qu’elles peuvent bien nous apporter à nous en tant que chrétien du 21ème siècle.

Mais si ces généalogies sont présentes dans la Bible c’est qu’elles ont leur utilité. Elles sont inspirées au même titre que le reste du canon biblique Parce qu’elles sont nombreuses, nous devons considérer l’importance de ces généalogies pour comprendre la révélation.

Après un rapide survol de ces généalogies dans les deux Testaments, nous tenterons de voir en quoi elles sont capitales.

 

 

1- Les généalogies dans l’Ancien Testament

Il n’est pas question ici d’aborder toutes les généalogies de l’Ancienne Alliance, mais de survoler rapidement les plus longues. La première grande généalogie que nous retrouvons se trouve en Gn 5.1-32. Celle-ci apparaît juste après le meurtre d’Abel par son frère Caïn. L’auteur de la Genèse insère ici le premier toledôt. Un tournant va se passer dans l’histoire de la rédemption et nous allons voir la descendance d’Adam qui va maintenant passer par Seth, et qui va nous présenter de grands hommes de Dieu comme Hénoc et Noé.

J’estime qu’il est erroné d’utiliser de manière littérale les âges de ces hommes pour tenter de calculer l’âge de la terre car il est presque certain que cette généalogie contient des trous ou des sauts temporels[1]. Le but de cette généalogie est surtout de nous montrer que la promesse de Dieu de Gn 3.15 est en train de s’accomplir malgré les mauvais desseins des hommes pécheurs.

La deuxième grande généalogie se trouve en Gn 10. Elle présente les descendants de Noé qui vont peupler toute la terre et être à la base d’une nouvelle humanité. Cette généalogie sera reprise au chapitre suivant Gn 11.10-30 en se focalisant sur les descendants de Sem. Elle va plus loin, jusqu’à Abraham. Le plan de Dieu continue d’avancer avec la bénédiction particulière que recevra ce patriarche.

Nous retrouvons ensuite une généalogie dans le livre de Ruth (Rt 4.18-22). Certes, elle est courte, mais elle n’est pas sans importance puisque nous apprenons par son intermédiaire l’ascendance du grand roi David (cette généalogie comporte cependant probablement des trous[2]). Puis vient la longue généalogie des Chroniques (1 Ch 1-9). L’auteur reprend toute l’histoire du peuple d’Israël, depuis Adam jusqu’au règne du roi David. Et il termine son livre par le retour du « reste » de l’Exil à Babylone. Son intention est claire : montrer au « reste » fidèle qu’ils sont la continuité du peuple de l’Alliance, et il rattache sa propre génération à Adam (ce qui tend de plus à démontrer l’historicité d’Adam)[3]. Il inclut même les tribus du Nord et cherche à montrer la légitimité et la légalité de Zorobabel et de Josué dans leurs fonctions[4]. Les dernières généalogies que nous retrouvons sont dans les livres d’Esdras (Esd 8, 10) et de Néhémie (Ne 11). Leurs fonctions sont quasiment identiques à celles des Chroniques.

Mais nous pouvons aussi remarquer certaines divergences entre ces différentes généalogies (1Ch 9 ; Ne 11). Je ne fais que relever ce point pour l’instant sans donner de tentative d’éléments de réponse. Mais malgré ces quelques divergences apparentes, nous notons cependant qu’il y a un accord entre toutes ces généalogies quant au but qu’elles poursuivent : montrer que le plan de Dieu pour l’humanité et pour Israël est en train de s’accomplir, notamment par l’intermédiaire de la lignée de David et par la continuité de l’Alliance de Dieu avec son peuple.

 

 

2- Les généalogies dans le Nouveau Testament

Dans le Nouveau Testament le survol est plus rapide, puisque nous n’y retrouvons que deux généalogies, et toutes deux sont en rapport avec Jésus (Mt 1.1-17 ; Lc 3.23-38). La généalogie de Matthieu commence avec les termes grecs biblos genesos, que nous pouvons traduire par « livre de la généalogie », « livre du commencement », ou encore « livre de la genèse de Jésus-Christ ». Ces mots sont intéressants car nous ne les retrouvons qu’à deux endroits, dans la version des Septante (Gn 2.4, 5.1) [5]. Selon Greg Beale, « il y a donc une allusion intentionnelle pour montrer que Christ est le Nouvel Adam qui inaugure la Nouvelle Création ». D’autre part, le fait qu’Abraham ouvre cette généalogie sert à montrer le caractère universel de la mission du Christ [6]. La mention des quatre noms de femmes va dans le même sens. Rappelons qu’à cette époque, il n’était pas d’usage d’inclure le nom de femmes dans une généalogie, encore moins quand leurs réputations étaient mauvaises !

>> LIRE : Des femmes païennes sont mentionnées dans la généalogie de Jésus. Pourquoi ?

 

De plus, en mentionnant David, Matthieu fait de Jésus le Messie qui vient accomplir les promesses. Comme le dit N.T. Wright, « en étant descendant d’Abraham, Christ accomplit la bénédiction universelle de l’alliance abrahamique et en tant que descendant de David il accomplit le règne universel de l’alliance davidique ». Pour Matthieu, Jésus est donc le véritable Israël, le « reste » unique [7]. Dès lors, l’on comprend que le mandat missionnaire (Mt 28.19) est en marche dès le premier verset de Matthieu.

Luc, au contraire, emprunte le chemin inverse en partant de Jésus pour remonter plus loin qu’Abraham, jusqu’à Adam. Selon Beale, Luc cherche montrer que Jésus est le Nouvel Adam [8]. Tout comme Adam est fils de Dieu, dans le sens qu’il possède l’image de Dieu, Jésus est le véritable Fils de Dieu qui est directement l’image du Père. Luc cherche également à identifier Jésus à toute l’humanité en le rattachant au premier homme. Il y a donc clairement ici un aspect universel du ministère de Jésus mis en avant par Luc.

Cependant, tout comme pour l’Ancien Testament, nous pouvons constater des divergences importantes entre ces deux généalogies. En effet, la plupart des noms mentionnés ont des formes différentes. L’espace dévolu à cet article ne nous permet pas de fournir une réponse détaillé à cette question. Certains estiment que Matthieu présente la généalogie de Joseph, tandis Luc donne celle de Marie. D’autres pensent qu’il s’agit d’une généalogie biologique et d’une généalogie légale. Mais autant admettre que nous n’en savons rien et que nous ne le saurons probablement jamais. Mais encore une fois, s’il existe des divergences, nous notons cependant un accord de fond : pour les deux évangélistes, Jésus est bien le messie, descendant de David. Il est véritablement un homme et sa mission aura un caractère universel.

 

 

3- Le lien entre les généalogies de l’Ancien et du Nouveau Testament

Penchons-nous maintenant sur le lien potentiel entre les généalogies de l’Ancien Testament et celles du Nouveau. En effet, la Bible ne raconte qu’une seule grande histoire, celle qui se développe de la Genèse à l’Apocalypse. Je pars donc du présupposé qu’il existe forcément un lien. Mais comme nous l’avons déjà relevé à l’intérieur de chaque Testament, nous remarquons des divergences entre les généalogies des deux Testaments. Par exemple, quand on compare la généalogie de Matthieu à celle des Chroniques, nous pouvons voir qu’en Matthieu il existe un trou entre Ozias/Achazia et Yotham (1Ch 3.10-12 ; Mt 1.8-9).

Mais en réalité ces divergences ne sont qu’apparentes. L’explication la plus simple, celle qui résout la plupart des problèmes rencontrés, est que les auteurs ne mentionnent que les noms qui servent leur projet théologique. Dans cette perspective, Wayne Grudem estime que, dans Matthieu, « Ozias engendra Yotham » signifie qu’Ozias eut pour descendant Yotham [9]. De la même manière, Joseph est appelé « fils de David ». Il y a donc accord entre l’Ancien et le Nouveau Testament quand nous gardons en tête cette éventualité.

Comme le souligne Ben Whiterington, les conventions historiques modernes et la rigueur qui les accompagne n’existaient pas au temps de la rédaction des écrits canoniques [10]. Il ne faut donc pas chercher à comprendre ces généalogies à la lumière de nos conventions modernes, mais bien dans le contexte de leur culture et dans celui de la Révélation de Dieu. Les généalogies ont donc davantage un but théologique qu’historique. Cela ne veut pas dire qu’elles n’ont rien à nous apprendre sur l’histoire. Au contraire, c’est pour prouver la légitimité de leurs ancêtres que les juifs attachaient autant d’importance aux généalogies (1Tm 1.4). Mais chaque auteur a écrit selon un projet théologique spécifique et a sélectionné les noms des personnes qui servaient à appuyer son développement, sans que cela ne renverse pour autant le sens de l’histoire.

 

Le but ultime des généalogies est de nous montrer que Jésus-Christ est véritablement le Fils de Dieu qui, en devenant homme a parfaitement accompli les Alliances de Dieu afin de sauver tous ceux qui croient en lui.

 

 

Notes et références

[1] RICHELLE Matthieu, Guide pour l’exégèse de l’Ancien Testament, p 35-36 ; GRUDEM Wayne, Théologie systématique, p 303-305

[2] WALTKE Bruce, Théologie de l’Ancien Testament, p 927

[3] LONGMAN & DILLARD, Introduction à  l’Ancien Testament, p 181 ; WALTKE Bruce, Théologie de l’Ancien Testament, p 812

[4] WALTKE Bruce, Théologie de l’Ancien Testament, p 181

[5] BEALE G.K, A New Testament biblical theology, p 389

[6] WRIGHT Christopher, La mission de Dieu, p 266, 277, 605

[7] CARSON Donald, Jésus le Fils de Dieu, p 33, 85

[8] BEALE G.K, A New Testament Biblical Theology, p 222

[9] GRUDEM Wayne, Théologie systématique, p 304

[10] WHITERINGTON Ben, Histoire du Nouveau Testament et de son siècle

 

 

<p>Renaud Genevois est instituteur à l’école chrétienne Oberlin (Mulhouse) et prédicateur. Il a étudié à l’Institut Biblique de Genève et à l’Institut Supérieur Protestant à Guebwiller. Il prépare actuellement une licence de théologie à la Faculté Jean Calvin (Aix-en-Provence). Renaud est marié et vit actuellement en Alsace.</p>

  • Francine

    Monsieur Genevois a très probablement raison en écrivant : J’estime qu’il est erroné d’utiliser de manière littérale les âges de ces hommes pour tenter de calculer l’âge de la terre car il est presque certain que cette généalogie contient des trous ou des sauts temporels…

    De plus, comme il s’exprime dans un français très correct, dont on ne peut que le féliciter, je suis agréablement surprise de ne pas trouver dans tout son article un certain mot, inventé par le néo-scolastisme américain, qu’il aurait normalement dû placer s’il avait eu la prétention de nous la jouer savant sur les générations.

    Il s’agit du mot étiologie. En grec, étymologiquement, il signifie simplement l’étude des causes, et en bon français il n’appartient qu’au vocabulaire médical, pour parler des causes des maladies. Cependant comme en américain egghead, dans le milieu branché, etiology a acquis un second sens : l’étude de l’origine des légendes et des généalogies dont personne ne sait d’où elles viennent. Il n’en fallait pas plus pour que le français emboîte le pas, il faut savoir que désormais l’adjectif étiologique s’applique non plus seulement aux maladies, mais aux mythes. Googlez « contes étiologiques » et vous aurez pour dix pages.

    Il y a quelques années seulement nos cousins reverend-pastors nous ont appris ce que tout le monde avait ignoré jusques là, à savoir que la Bible était un métarécit, sachez que sous peu, puisque les modes théologiques sont aussi prévisibles que le mauvais temps qui traverse l’Atlantique, les évangéliques de France vont apprendre que ce métarécit contient des généalogies étiologiques, autrement dit qu’elles sont des contes (et non pas des comptes). Qu’elles soient trouées comme du gruyère, passait encore, mais que les âges des patriarches y soient purement fictifs, voilà qui fait beaucoup pour conserver intacte l’inerrance des Écritures.

    • Renaud Genevois

      Bonjour Francine. Merci pour le commentaire et tes réactions. Je connais effectivement le mot « étiologie », mais il ne me semblait pas forcément pertinent ici. Je comprends ce que tu veux dire, mais je n’ai pas écris qu’il ne fallait pas prendre l’âge des patriarches mentionnés d’une manière littérale (quoi que nous serions un peu prétentieux d’affirmer que notre position est la seule valable), mais comme je pense que les généalogies contiennent des sauts comme on peut le voir en Matthieu, il me semble difficile, tout en gardant un âge littérale, de faire une simple addition pour déterminer l’âge de la terre. L’innerance de la Parole est donc sauf et le restera.

      • Francine

        Bonjour Renaud,

        Justement, j’ai cru comprendre que vous ne cherchiez pas à rejeter les âges des patriarches antédiluviens puisque vous n’avez pas employé ce mot étiologique récemment mis à la mode ; et ce en quoi je vous rejoins, nous sommes donc d’accord.

        Pour couper l’herbe sous le pied à ceux qui voudraient nier le droit de Dieu à en agir avec sa Création comme il entend sans être lié par les lois physiques ordinaires qu’il a instituées, il suffit de remarquer que les durées de vie des patriarches postdiluviens, quoique bien moins élevées que ceux de leurs ancêtres, sont tout aussi incroyables vis-à-vis de nos connaissances actuelles :

        Térah 205 ans, Abraham 175 ans, Jacob 147 ans ! qui peut croire cela ? Et même si Moïse n’a vécu que 120 ans, qui peut croire que deux ans avant sa mort, Jeanne Calment, appuyée sur son déambulateur, aurait entrepris l’ascension du mont Nébo ?

        L’Église évangélique subit aujourd’hui sur la Genèse un de ces assauts contre la possibilité du surnaturel divin, dont elle a déjà triomphé par le passé. Métarécit, étiologie…, pauvres formules incantatoires pédantesques, sans puissance aucune sur la souveraineté de Dieu à l’égard de son œuvre !

  • fred mondin

    Bonjour et merci pour cet article clair et concis.

    Je ne crois pas avoir lu de commentaires sur nos fameuses généalogies des Nombres ? 🙂

    Profitons-en pour compléter ceci à la généalogie de Genèse 10 qui a été un peu vite commentée (ce qui se comprend, étant donné l’angle d’attaque de l’article et le format court souvent exigé pour un article de blog). Cette généalogie est avantageusement éclairée par la promesse de Dieu à Abraham (Gen. 12.3). Il s’agit en effet de présenter le contexte ethnique des destinataires qui bénéficieront de la volonté de Dieu de sauver “toutes les nations” par un homme. Ce chapitre déroule donc l’arrière-plan des “familles de la terre” qui seront bénies par la venue de la descendance d’Abraham l’hébreu (Gal. 3.8).

    De plus, l’on en déduit le critère de Dieu qui permet de définir ce qu’est un groupe ethnique : des “familles”. Il s’agit d’affinités originellement familiales, régionales et linguistiques. Celles-ci formeront, avec le temps, un _réseau naturel_ au travers duquel l’Évangile pourra le plus facilement se diffuser. C’est précisément cette méthode dont nos missiologues s’inspirent de nos jours (notamment en s’inspirant de la méthode de “l’homme de paix”, selon les paroles de Jésus en Luc 10). Cette définition nous permet de mieux saisir la direction du mandat missionnaire tel que formulé en Mat. 20.19, quand on sait que “toutes les nations” traduit l’expression _panta ta ethnê_ (toutes les ethnies). Merci encore et au plaisir.

    • Francine

      Judicieuse remarque sur l’intérêt et les bénédictions dont Dieu entoure les familles et les ethnies ! En particulier celles d’où devait sortir le Sauveur. Car si l’individu, depuis la chute, doit mourir il n’en va pas de même de sa famille ou de son ethnie.

      Or dans la généalogie du chapitre 5 de la Genèse huit fois retentit le funèbre glas : Et il mourut Qui donc est mort ? une famille, une ethnie ? mais alors la lignée messianique aurait été pour le coup interrompue : le il mourut ne peut donc s’appliquer ici qu’à l’individu.

      Mais passons à la famille d’Abraham, dont personne ne conteste qu’elle comprenait un grand-père, un père, un fils et un petit-fils, bien réels :

      Térah 205 ans, Abraham, 175 ans, Isaac 180 ans, Jacob 147 ans !
      Allez, y a un truc : ils mangeaient beaucoup d’ail arrosé d’huile d’olive…. Et non ! c’était une famille étiologique, voilà le vrai secret de leur longévité, enfin découvert par des savants américains.

%d blogueurs aiment cette page :