Eucharistie et présence réelle – Réponse à Miguel Morin

Le pape François effectuant le sacrement d’Eucharistie

 

Miguel Morin (M.M.), un Catholique canadien passionné par l’apologétique a rédigé une réponse à mon article “5 raisons pour lesquelles je ne crois pas à la présence réelle de Christ dans l’Eucharistie”.

Je suis reconnaissant pour ce traitement sérieux, qui je l’espère sera suivi de nombreux autres échanges de ce type.

Dans l’article ci-dessous, je tente de répondre aux 8 contre-arguments mentionnés par M.M.

Si vous n’avez pas lu mon article initial et la réponse de M.M, je vous encourage à le faire avant d’aller plus loin, sans quoi vous risqueriez de ne pas comprendre la direction que prend le débat.

 

Remarque préliminaire : ce que Miguel Morin n’aborde pas

Si M.M. focalise sa réponse sur les 8 notes exégétiques de mon quatrième point (qui s’appuient d’ailleurs largement sur les travaux de D.A. Carson), il n’aborde pas les trois considérations préalables par lesquelles je les introduis.

Or, ces remarques portent essentiellement sur le contexte du passage, ainsi que les allusions à l’Ancien Testament qu’il contient.

L’un des points les plus importants (que j’aurais d’ailleurs voulu davantage développer) est l’allusion explicite à la manne, le fameux “pain venu du ciel” (Exode 16; Deutéronome 8; Néhémie 9:15, 20; Psaume 78:24; Psaume 105:40; etc.). 

La connexion entre la manne et la Parole de Dieu est bel et bien attestée dès l’Ancien Testament, notamment en Deut. 8 (cf. en particulier le v.3).

Mon argument central est que le “pain de vie” en Jean 6 est une référence explicite à la Parole devenue chair (Jean 1:1-2, 14), c’est à dire Christ qui s’apprête à souffrir et mourir violemment pour la vie des croyants.

Mes trois remarques introductives tendent à montrer que le contexte de l’Evangile de Jean et les allusions à l’AT pointent vers la mort et la résurrection de Christ, et non à un sacrement eucharistique futur.

Je pense donc que M.M. aurait du commencer par réfuter ces trois points, desquels ma thèse dépend grandement.

 

Contre-argument #1: il existe au moins un “Je suis” littéral dans l’Evangile de Jean

M.M. nie que l’expression “je suis le pain de vie” ait un caractère métaphorique, comme c’est par exemple le cas avec “je suis la porte”.
Ceci étant, en laissant entendre que la plupart des 7 “je suis” sont clairement des métaphores, il reconnait implicitement la force de mon argument initial.

Il affirme cependant que “je suis la résurrection et la vie” (Jean 11:25) ne peut pas être une métaphore car “le Christ est vraiment ressuscité et est vraiment vivant”. 

Je ne nie pas, bien entendu la réalité, de la résurrection corporelle, mais je ne crois pas que cela remet en question le langage figuratif de la clause en question.
Christ n’est pas littéralement la résurrection et la vie, mais il les incarne et les représente par sa propre vie et les obtient pour les croyants par sa propre mort et sa résurrection.

Ce procédé analogique est parfaitement équivalent à celui utilisé dans “je suis la porte” ou “je suis le chemin”, et ne doit pas être considéré autrement.

En bref, je ne pense pas que l’argument soulevé par M.M. soit réellement recevable.

 

Contre-argument #2: la métaphore laisse progressivement la place à un langage littéral

C’est ici l’objection pivot de M.M. : avec celle-ci tiennent ou tombent la plupart des suivantes.

M.M cite détaille son argument en trois points :

  1. Le langage de Jésus devient de moins en moins métaphorique et se veut de plus en plus littéral au fur et à mesure que Jésus s’explique. Pour justifier cela, M.M contraste les v. 39, 48, 51 avec le v.55. 
  2. L’ajout de l’adjectif “vraiment” vient renforcer cette compréhension.
  3. A mesure que le langage devient plus littéral, le verbe trogo est préféré à esthio. M.M donne à trogo les sens de mâcher, ronger, croquer et à esthio celui de manger.

En premier lieu, je dois avouer que cette analyse de la structure du texte est relativement restreinte et me laisse quelque peu sur ma faim.

Mon argument initial n’est d’ailleurs pas celui d’une dichotomie radicale entre la première partie du passage et celle qui suit le v. 50, contrairement à ce que M.M. semble comprendre.

Je m’appuie plutôt sur l’alternance d’éléments métaphoriques et non métaphoriques, notamment au v.35 :

  • venir (et non manger) pour ne plus avoir faim
  • croire (et non boire) pour ne plus avoir soif

Avant les v.50-58, tout l’accent est mis sur la nécessité de venir (35, 37, 47) et de croire (35, 36, 40, 45, 47). Après les v. 50-58, on revient de nouveau à ces deux notions : venir (65, cf. 66-68) et croire (64, cf. 68-69).

Par conséquent, lorsque Jésus fait exclusivement référence au  fait de manger et de boire (c’est à dire, uniquement dans la section 50-58), il est tout à fait cohérent de penser qu’il fait usage d’une métaphore dont il vient juste d’établir la clé interprétative.

L’argument tiré de trogo ne me parait pas déterminant. Il est bien connu et a été défendu notamment par Leonhard Goppelt (1), mais ce dernier est lui-même dépendant d’une certaine compréhension de la structure du texte et surtout il reconnait que trogo et esthio sont interchangeables.

Et dans les faits, esthio continue d’être majoritairement utilisé dans la section 50-58 (5 fois, contre seulement 4 pour trogo). De plus, les deux seuls autres usages de trogo (Jean 13:18 et Matt. 24:38) revêtent incontestablement le sens de manger/se nourrir.

L’usage de “vraiment” (alèthès) au v. 55 ne fait, à mon sens, que renforcer le parallèle avec Deut. 8 : les paroles de Dieu, et spécifiquement la Parole faite chair, sont vraiment une nourriture et un breuvage. Elles nourrissent et font vivre, bien plus que n’importe quelle nourriture physique.

Les conséquences immédiates des paroles de Jésus semblent également appuyer mon approche : devant la dureté de ses propos, plusieurs s’en vont (aperkomai, de la même racine que venir, erkomai). Lorsque Christ demande à ceux qui sont restés s’ils ne veulent pas aussi partir (v.67), Pierre lui répond “à qui irions-nous?” (aperkomai), et affirme que ceux qui sont restés ont cru.

Tous ces éléments me confortent dans ma compréhension des paroles de Christ, qui m’apparait être la même que celle des auditeurs immédiats du Seigneur restés auprès de lui après cet évènement.

Au final, ma principale critique envers l’approche de M.M. est qu’il ne commente les parallèles entre venir/croire et manger/boire. A mon sens, c’est le point central permettant d’établir la structure du passage.

 

Contre-argument #3: l’usage du mot “chair” n’est pas déterminant

Ici, je renvoie M.M et les lecteurs à mes considérations préliminaires. Si, comme je le pense, la connexion intertextuelle est Deut. 8 et ses parallèles, alors l’usage de sarx (chair) plutôt que soma (corps) est réellement déterminant.

Jésus est la Parole faite chair (sarx, Jean 1:14), celle là-même qui sort de la bouche de Dieu et qui est préférable au pain du ciel, c’est à dire la manne (Deut. 8:23).

A l’inverse, chaque fois qu’une allusion directe est faite au repas du Seigneur, c’est le mot soma qui est utilisé, à la suite de la déclaration de Jésus “ceci est mon corps” (soma).

M.M. pense qu’on ne peut pas prouver que Christ (et non Jean) a usé du mot chair intentionnellement dans cette section. Mais les sérieux indices exposés ci-dessus me conduisent plutôt à penser le contraire.

 

Contre-argument #4: le parallèle entre les v. 40 et 54

Je pense qu’ici, M.M passe à côté de mon argument. Il le traite comme un excroissance de ma compréhension de la structure du texte (#2), alors qu’il s’agit plutôt pour moi de mettre en évidence le parallèle étroit qui existe entre ces deux versets.

J’en veux pour preuve :

v.40 : quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour.

v. 54 : celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour.

Le parallèle semble indéniable.

Sauf à considérer qu’il y a deux moyens d’accéder à la vie éternelle et à la résurrection (ce que M.M pense, d’une certaine manière, cf. #5), il semble que ces deux versets expriment la même idée.

Or, si je poursuis l’argument de M.M développé en #2, alors le v.40 serait au beau milieu d’une section essentiellement métaphorique tandis que le v. 54 serait littéral.

Je ne vois vraiment pas comment, en toute bonne conscience, on peut en arriver à de pareilles conclusions.

L’argument consistant à dire que les auditeurs croyaient déjà en Jésus n’est pas recevable, Christ établissant lui-même que la majorité de ses auditeurs ne croient pas (v. 36, 64, cf. 66).

 

Contre-argument #5: le cheminement dans la foi

M.M voit en Jean 6 une forme de “cheminement dans la foi” : commencer par croire, puis ensuite manger, c’est à dire persévérer dans la foi au moyen du sacrement d’Eucharistie.

Une fois encore, cette interprétation implique d’écarter le parallèle pourtant évident entre les v. 40 et 54, et surtout de présupposer que Christ parle à des gens qui croient déjà en lui.

Or, ces deux axes interprétatifs paraissent impossibles à tenir, pour les raisons précédemment exposées en #4.

Pire, il n’y aucune condition cumulative apparente entre les deux versets, et M.M est donc à deux doigts d’établir deux moyens de saluts : la foi d’une part, l’Eucharistie d’autre part.

Mes faibles connaissances en matière de théologie Catholique sont suffisantes pour reconnaitre que ce n’est certainement pas là où M.M. veut amener le débat.

Mais une fois encore, si l’on devait pousser cette logique jusqu’à sa finalité, le risque potentiel que je soulève deviendrait alors une réalité.

 

Contre-argument #6: le caractère cannibalistique des propos de Christ

M.M comprend manifestement Jean 6:50-58 comme une forme de préparation à l’Eucharistie : c’est parce qu’ils ont entendu et intégré l’enseignement de Jean 6 qu’aucun des apôtres présents à la Cène ne s’offusque. Ils sont en effet “prêts à vivre cet enseignement.”

M.M. part du principe que le lien avec la Cène est avéré, et une fois encore j’aurais apprécié qu’il commente mes trois remarques préliminaires qui tendent à démontrer le contraire.

D’autre part, il ne commente pas mon argument relatif au symbolisme du sang pointant davantage vers la mort violente que vers la vie. Ce thème est pourtant bien attesté dans les Ecritures et documenté par les spécialistes.

Il parait légitime de voir dans la métaphore de Jean 6 une allusion à la croix plutôt qu’à l’Eucharistie.

 

Contre-argument #7: la chair ne sert à rien

Ici, M.M se concentre essentiellement sur ma conclusion (“quand toute l’attention des auditeurs ou des lecteurs se focalise sur la chair, ils passent alors complètement à côté du sens du discours de Christ.”)

Cependant, mon point s’appuie davantage sur le fait que “la chair ne sert à rien” (v.63). M.M ne commente pas vraiment ce verset, et il maintient que “Jésus voulait vraiment focaliser sur sa chair”.

Je ne parviens pas à comprendre la logique de M. Morin : si Christ, dans tout le passage, cherche à mettre en avant la nécessité de consommer sa chair pour accéder au pardon et à la résurrection, pourquoi conclut t-il en disant “la chair ne sert à rien” ?

Là encore, mon approche ne me parait pas vraiment remise en cause.

 

Contre-argument #8: la nécessité de croire ne s’oppose pas à la nécessite de la présence réelle

Malheureusement, je pense qu’ici aussi M.M ne comprend pas mon argument.

Je vois dans le verset 63 une ultime allusion à Deut. 8:3 mais aussi Jér. 15:16 où il est question de dévorer la Parole de Dieu. M.M. y oppose sa thèse du “cheminement dans la foi”, mais ne dit rien de la référence à ses textes.

C’est d’ailleurs ici mon principal grief envers la méthode de M.M. : à aucun moment il ne prend la peine de commenter l’usage que Christ fait de l’Ancien Testament.

Je pense qu’il s’agit de la principale raison pour laquelle il fait fausse route quant à l’enseignement de ce passage.

 

Conclusion

Je tiens à remercier Miguel Morin d’avoir pris le temps de répondre à mon article d’une manière aussi sérieuse et fouillée. Je crois pouvoir dire qu’il a fait honneur à mes arguments.

Nos désaccords subsistent, et cette réponse en appelle peut être une autre (en particulier sur l’intertextualité et la structure du passage).

Mais je tiens à renouveler tout mon respect à Miguel Morin, dans l’attente de discussions futures.

 

 

 GB

 

 

Notes et références :

(1) Leonhard Goppelt, “τρώγω” dans Kittel, Gerhard, Geoffrey W. Bromiley, and Gerhard Friedrich, eds. Theological Dictionary of the New Testament. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1964–. Vol. 8, p.236






Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).

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