Le christianisme évangélique et la recherche académique sont-ils compatibles ?

Dans un article récent, Michael J. Kruger réfléchit sur le parcours de Thomas C. Oden, théologien libéral devenu fervent évangélique. Il en dégage sept leçons que tout ceux qui se destinent à la réflexion théologiques devraient méditer.

Oden a reçu son doctorat de l’Université de Yale, sous Richard Niebuhr, et il était épris de la théologie de Marx, Nietzsche, Freud, et Bultmann. Il a interagi avec certains des plus grands esprits de sa génération tels que Gadamer, Pannenberg et Karl Barth. C’était un érudit libéral classique. Oui mais voilà : Oden a changé d’avis. Il raconte l’histoire dans son livre, A Change of Heart: A Personal and Theological Memoir (IVP, 2014) : in jour, un ami de confession juive le regarda dans les yeux et lui rappela quelque chose que très peu de gens oseraient dire : il allait expérimenter le jugement divin le dernier jour.

Puis son ami dit : “Si tu veux devenir un théologien crédible au lieu d’être un monsieur je-sais-tout, tu ferais mieux de bâtir ta vie sur une terre plus ferme” (137).
Ouïlle…

Ces mots venaient de toucher un point sensible et Oden a dès lors commencé un voyage qui a finalement abouti à un virage à 180 degrés, loin du libéralisme, vers le christianisme historique et traditionnel. L’histoire d’Oden offre un rare aperçu du monde de l’érudition libérale moderne du point de vue de quelqu’un qui avait l’habitude de croire toutes les opinions critiques standard mais qui a ensuite changé d’avis.

Nous pouvons donc tirer un certain nombre d’enseignements de son parcours.

 

 

Leçon 1 : Les méthodes académiques contemporaines ne conduisent pas toujours à la vérité

Le Goliath de l’académie moderne peut être un ennemi intimidant. Les gens supposent naturellement que le consensus académique doit toujours être juste. Mais, Oden a découvert qu’une grande partie de ce qu’on lui avait enseigné était complètement faux. Il déclare : “ J’avais accordé bien trop de confiance aux méthodes contemporaines d’étude historique et d’ingénierie comportementale. Le changement de perception a été capital pour moi.” (139).

 

 

Leçon n°2 : Beaucoup des questions soulevées par les spécialistes modernes ont été déjà été abordées (bien avant) dans l’histoire du christianisme

Lorsque les chercheurs critiques découvrent ce qu’ils considèrent comme des incongruités ou des problèmes dans la Bible (ou dans le christianisme en général), ils sont souvent présentés comme de nouvelles découvertes que personne n’a jamais remarquées ou abordées. Mais, alors qu’Oden commençait à lire les Pères de l’Église, il s’est rendu compte (à sa grande surprise) qu’ils étaient tout à fait conscients de ces difficultés et qu’ils les abordaient déjà de front.

l écrit : “Toutes les questions que je considérais auparavant comme nouvelles et sans précédent avaient déjà fait l’objet d’une enquête approfondie” (138).

 

 

Leçon n°3 : La quête de l’originalité et de la nouveauté peut être dangereuse

L’une des valeurs standard de nombreux spécialistes modernes est que la nouveauté vaut mieux que l’ancien. Les nouvelles approches, les nouvelles idées, les nouvelles façons de penser sont très prisées. Les anciennes méthodes sont archaïques, dépassées et primitives. Oden avoue qu’il avait l’habitude de penser ainsi : “J’étais amoureux de la nouveauté. En toute franchise, j’avais été amoureuse de l’hérésie ” (140). Mais il s’est alors rendu compte que la théologie peut être faite de façon plus fiable et plus fidèle en découvrant les enseignements chrétiens historiques sur un sujet particulier, plutôt qu’en essayant de trouver quelque chose de complètement nouveau.

Oden décrit sa nouvelle orientation : “Je me suis mis à essayer scrupuleusement de m’abstenir de créer toute nouvelle doctrine. C’était la meilleure décision que j’ai prise en tant que théologien[…] Je me suis rendu compte que je pouvais être théologien simplement en reproduisant avec exactitude ce que de grands penseurs chrétiens avaient fait avant moi” (144).

 

 

Leçon n°4 : L’opinion des spécialistes peut avoir de graves conséquences sociales

Parfois, les gens ont l’impression erronée que les arguments et les opinions scientifiques n’ont aucune influence sur la culture et la société – ce ne sont que des idées enfermées dans la tour d’ivoire. C’est ce que pensent les gens. Mais, Oden s’est rendu compte que ses vues libérales avaient de graves conséquences sociales. Et après avoir changé d’orientation, il a déploré et regretté ces conséquences.

Il écrit : “Mes visions passées de vastes changements sociaux avaient irrémédiablement fait du mal à de nombreux innocents, en particulier aux enfants à naître. Le style de vie sexuellement permissif, que je n’avais pas rejoint moi-même mais que je n’avais pas dénoncé, a conduit à une génération d’enfants sans père. Les politiques politiciennes que j’avais promues visaient à accroître la justice… mais elles ont fini par diminuer la responsabilité personnelle et la liberté” (145). Oden déclare alors : “Comme la vraie culpabilité était rarement mentionnée dans l’éthique séculière moderne, j’ai dû apprendre à me repentir, à déceler ma propre arrogance.”

 

 

Leçon n°5 : La communauté académique moderne n’est pas aussi tolérante qu’on peut le croire

On a l’impression que l’académie est une communauté attachée à la neutralité, à la tolérance et à la liberté intellectuelle. Les professeurs sont libres d’avoir les convictions qu’ils jugent convaincantes et étayées. N’est-ce pas le cas ? Bien qu’il y ait encore des professeurs (et des établissements) qui partagent cette approche, beaucoup qui ne le font pas. Et Oden a découvert cette réalité. Après avoir changé d’orientation intellectuelle, ses collègues n’ont pas réagi avec tolérance. Ils ne lui ont pas accordé la moindre liberté intellectuelle. Ils ne lui ont pas permis d’avoir ses propres convictions. Au contraire, il a été vilipendé, marginalisé et considéré comme un paria intellectuel.

Il écrit : “Mes collègues considéraient mon changement de paradigme comme désastreux sur le plan académique et ils m’ont exhorté à reconsidérer… Devenir un croyant engagé dans une université moderne, c’est devenir un paria pour beaucoup” (146). Et Oden a été traité de cette façon parce qu’il avait des croyances qui font partie du christianisme historique depuis des milliers d’années.

 

 

Leçon n°6 : Une voix fidèle peut avoir un impact significatif

Les évangéliques sont tellement surpassés en nombre dans les milieux académiques qu’il serait facile de conclure qu’ils n’ont aucun impact. Cependant, parce que la fidélité biblique se fait rare aux plus hauts niveaux de l’érudition, ces voix sont d’autant plus remarquables. Bien qu’Oden n’ait pas vu le fruit de ses travaux au début, il s’est avéré que beaucoup étaient touchés, influencés et encouragés par ses écrits et son ministère. En fait, il s’est avéré que beaucoup d’autres érudits libéraux de son temps ont suivi cette voie nouvelle vers le christianisme traditionnel.

Il écrit : “ J’imaginais parfois que j’étais le seul à être sur ce chemin excentrique qui m’a mené de l’accommodation moderne au christianisme classique… Mais comme j’ai appris à écouter les histoires de vie d’autres qui ont des trajectoires similaires aux miennes, j’ai trouvé leur compagnie encourageante ” (178).

 

 

Leçon n°7 : Les idéologies modernistes finiront par s’effondrer sous leur propre poids

Oden raconte comment le modernisme s’est effondré dans les années 1960 et 1970 parce que sa vision du monde s’est avérée trop problématique. Ce mouvement a été remplacé par la pensée post-moderne. Mais, ce mouvement aussi finira par s’effondrer sous le poids de sa propre incohérence et ses contradictions. Oden soutient qu’il s’agit là du cycle du monde, mais que le christianisme biblique demeurera toujours.

Il écrit : “La bonne nouvelle est que les graines de la Bonne Nouvelle de Dieu sont plantées dans toute culture mourante. Qu’est-ce qui suivra la pensée post-moderne ? Nul ne le sait, mais quoi que ce soit, il ne parviendra pas à détruire les racines profondes de la mémoire chrétienne” (164).

Ces sept leçons fournissent à la fois des avertissements et des encouragements pour les spécialistes évangéliques d’aujourd’hui. C’est une mise en garde contre l’attrait de l’académie et les dangers de toujours essayer d’inventer quelque chose de nouveau. Et ils encouragent à placer la fidélité à l’Écriture avant l’estime académique et les accolades de ses pairs.

L’encouragement principal est que, alors que les défis opposés au christianisme vont et viennent, la vision à long terme de l’histoire montre que le christianisme prévaudra.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).