Les chrétiens sont-ils des gens remplis de haine et intellectuellement limités?

Traduction de l’article Are Christians Intolerant Haters? Lessons from the Church of the Second Century publié le 15 août 2017 par Michael J. Kruger sur son blog, Canon Fodder. Traduction : Elodie Meribault.

**

 

Depuis la publication de mon livre [1] sur le IIeme siècle de notre ère, on me demande régulièrement si celui-ci établit un lien avec l’Église moderne. En d’autres termes, pouvons-nous tirer des leçons de l’Église du IIe siècle, qui seraient applicables pour nous dans la société actuelle ?

La réponse est oui. Voici d’ailleurs quelques leçons à méditer :

 

(1) Les chrétiens de l’Église du IIe siècle étaient perçus comme des individus remplis de haine. On pourrait croire, du fait de leur sous nombre, que les chrétiens étaient oubliés ou passaient inaperçu. Mais ce n’était pas le cas. Au contraire, les Romains les avaient remarqués, et n’avaient pas aimé ce qu’ils avaient vu. Les chrétiens étaient vus comme agressifs, impolis et étranges ; comme une menace à la stabilité de l’empire romain. C’est la raison pour laquelle ils subissaient une persécution politique importante (ils se faisaient arrêter, mettre en prison et parfois, martyriser).

Pourquoi avaient-ils cette réputation ? Ils refusaient d’adorer les dieux romains. Les chrétiens étaient inflexibles : Jésus était le seul digne d’être adoré. Et ne pas adorer les dieux, c’était s’attirer la foudre des Romains. À leurs yeux, les chrétiens étaient cruels et insensibles au bien-être de leur prochain. On disait d’eux qu’ils avaient de la « haine pour le genre humain [2] ».

En vérité, c’était le caractère exclusif du christianisme qui le rendait si offensant. C’est encore le cas aujourd’hui.

 

(2) Les chrétiens de l’Église du IIe siècle étaient considérés comme intellectuellement pauvres. Outre la persécution politique, ils souffraient d’une lourde persécution intellectuelle. Les doctrines chrétiennes étaient, aux yeux de tous, ridicules, absurdes et indignes d’être agréées par l’élite intellectuelle romaine. Lucien, Galien, Fronton et Celse entre autres penseurs, n’ont pas tari de critiques acerbes à l’égard cette « nouvelle » religion, tournant en dérision ses livres (les évangiles) ainsi que son fondateur (Jésus).

 

(3) Le mouvement chrétien du IIe siècle était un mouvement « bibliophile » centré sur les Écritures. En dépit de la dérision intellectuelle dont ils étaient victimes, ces croyants se distinguaient par leur attachement à la Parole, sur laquelle venait s’appuyer chacune de leurs actions. Ils ne se contentaient pas de la lire, mais ils l’étudiaient minutieusement ; ils en faisaient de nombreuses copies qu’ils répandaient sur de longues distances.

Leur attachement à leurs « livres » était si manifeste que même leurs détracteurs l’avaient remarqué. C’est en outre l’une des raisons pour lesquelles le christianisme était souvent considéré comme une philosophie plutôt que comme une religion. Il était rare, dans le monde ancien, qu’une religion soit si directement rattachée à des textes. Le christianisme ainsi que le judaïsme, sortaient donc du lot.

Si l’on entend souvent dire avec obstination que les chrétiens n’utilisaient pas les Écritures et même, qu’ils n’en avaient pas besoin dans les premiers siècles, les données historiques prouvent le contraire. Cet attachement au livre s’est, il faut l’admettre, quelque peu perdu dans certains cercles aujourd’hui. C’est un élément fondamental que nous nous devons de retrouver.

 

En conclusion, ces trois observations du IIe siècle ont de nombreuses implications dans nos vies actuelles. Si les générations qui nous ont précédés ont joui d’une époque pendant laquelle l’Église ressemblait à celle qui existait aux IVe et Ve siècles, cette génération‑ci se retrouve dans une situation qui ressemble beaucoup à celle du iie siècle.

Si donc nous voulons faire face au monde dans lequel nous vivons, nous n’avons peut-être pas besoin d’une nouvelle apologétique, mais plutôt d’une ancienne : une apologétique du IIe siècle.

 

 

Notes et références

[1]Krueger, Michael J., Christianity at the Crossroads: How the Second Century Shaped the Future of the Church (SPCK, 2017). Cet ouvrage vient d’être publié au Royaume-Uni (Juillet 2017). Il sortira au printemps prochain aux États-Unis chez IVP Academic.

[2] Tacite, Annales, Livre XV, 44.

 

 

Le Bon Combat reçoit régulièrement des contributeurs invités, que leur contribution soit originale ou non. Retrouvez tous les articles de nos invités en cliquant sur ce compte !

  • Francine

    La citation de Tacite accusant les chrétiens de « haïr le genre humain » ne se situe pas au deuxième siècle mais au premier, au tout début de l’Église, lorsque Néron accusait les chrétiens d’avoir mis le feu à Rome. https://en.wikipedia.org/wiki/Tacitus_on_Christ

    Au deuxième siècle, le tableau a changé, le monde a maintenant eu le temps de voir quel était le caractère de ces hommes et de ces femmes regroupés autour d’un nouveau culte ; voici le témoignage de l’épître à Diognète, qui elle date du II° siècle

    « Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversations est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent. Sans les connaître, on les condamne. Mis à mort, ils naissent à la vie. Pauvres, ils font des riches. Manquant de tout, ils surabondent. L’opprobre dont on les couvre devient pour eux une source de gloire ; la calomnie qui les déchire dévoile leur innocence. La bouche qui les outrage se voit forcée de les bénir, les injures appellent ensuite les éloges. Irréprochables, ils sont punis comme criminels et au milieu des tourments ils sont dans la joie comme des hommes qui vont à la vie. Les Juifs les regardent comme des étrangers et leur font la guerre. Les Grecs les persécutent, mais ces ennemis si acharnés ne pourraient dire la cause de leur haine.

    Un son de cloche fort différent donc de celui que nous donne ici « Dr Krueger ». Cet article est une réponse typiquement évangélique américaine à des problèmes typiques des évangéliques américains, et non un parallèle pertinent entre les chrétiens du II° siècle et eux.

    L’accusation de « haine » dont les médias couvrent régulièrement ces derniers aujourd’hui, ne provient pas d’un risque qu’ils feraient courir au gouvernement, puisqu’ils sont généralement conservateurs, mais de leur opposition à la perversion des moeurs : mariage gay, abolition du genre, avortement etc.

    L’accusation d’illetrisme » est sans rapport avec la lecture en soi, puisque c’est sur le désaccord entre les conclusions de la science et le récit biblique que les évangéliques sont ridiculisés dans l’opinion.

    Une apologétique moderne et pertinente ne peut donc pas se satisfaire d’un mimétisme imaginaire avec les chrétiens qui vivaient à la veille de la chute de l’empire romain. Et il est certain que si l’idéal de l’évangélisme français consiste dans la copie béate et automatique des remous qui agitent l’évangélisme américain, sans réflexion originale de sa part, il s’attirera, en effet, l’étiquette de la limitation intellectuelle.

%d blogueurs aiment cette page :