La Bible enseigne-t-elle que la terre est entourée d’un dôme solide surmonté d’une « mer céleste » ?

Dans une série d’articles (voir les références ci-dessous) et dans son livre Interpreting Eden, Vern S. Poythress rejette l’idée que les Israelites, et plus généralement les peuples du Proche-Orient ancien croyaient en l’existence d’un dôme céleste surmonté d’un mer. Justin Taylor a récemment publié une recension des arguments de Poythress, traduite en français sur le blog Par la foi (voir ici).

Pour les défenseurs de cette thèse, au premier rang desquels le site francophone Science et foi,  la raqia’, l’étendue « séparant les eaux des eaux » (Gn 1.6), n’est autre qu’une référence à cette croyance primitive. L’idée est tenace, proche de la doxa, et ses défenseurs affirment souvent de manière très péremptoire qu’elle ne souffre d’aucune contestation.

Cependant, cette approche ne peut s’accorder avec une analyse rigoureuse des données.

 

Une vision majoritaire parmi les peuples du Proche-Orient ancien ?

Poythress rejette de manière très convaincante le présupposé de la mer céleste et affirme qu’il découle d’une lecture matérialiste de la Bible. Au travers de différentes expressions comme celles des « fenêtres dans les cieux » (Gn 7.12; 8.2) ou de la « fermeture du ciel » (Dt 11.17 ; 2 Chr 6.26; etc.), il démontre que les Israélites désignaient ainsi de manière métaphorique les différents phénomènes climatiques qu’ils connaissaient très bien. 

Voici les neuf principales observations de Poythress qui le conduisent à rejeter l’interprétation du dôme/océan céleste, interprétation qu’il qualifie d’ailleurs de « mythe moderne » :

(1) L’on peut s’attendre légitimement à ce que les Israélites aient une certaine connaissance de la pluie.

(2) Les passages de l’Ancien Testament montrent que les Israélites savaient que la pluie provenait des nuages.

(3) D’autres matériaux du Proche-Orient ancien confirment que les peuples du Proche Orient ancien étaient familiers avec l’idée que la pluie venait des nuages (ici, la démonstration de Poythress se base sur des données tirées du Cycle de Baal, de l’Épopée de Gilgamesh, ou encore d’Enuma Elish)

(4) La Bible décrit parfois la pluie comme venant du « ciel ».

(5) La Bible parle d’un ciel « fermé  » pour décrire une situation dans laquelle la pluie manque.

(6) D’une manière analogue aux cieux « fermés », l’Ancien Testament peut décrire la pluie comme tombant quand les cieux sont « ouverts ».

(7) Les Israélites considéraient la rosée comme une autre forme d’apport d’humidité « du ciel », plus ou moins parallèle à la pluie.

(8) En général, l’Ancien Testament instruit les Israélites sur les choses qui affectent leur vie.

(9) Genèse 1 ne fait pas exception et entend aborder des éléments pertinents pour les premiers lecteurs Israélites.

 

Poythress conclut :

« Dans Genèse 1 dans son ensemble et dans Genèse 1:6-8 en particulier, Dieu parle d’actes de création qui, non seulement évoquent la louange, mais ont aussi un intérêt pratique pour les êtres humains. Ainsi, Genèse 1:6-8 parle de l’eau d’en haut, celle que les Israélites reçoivent des nuages. La prétendue mer céleste est hors de propos, et doit donc être rejetée comme n’étant pas pertinente pour l’interprétation de 1:6-8. De fait, l’introduction d’une mer céleste crée davantage de problèmes d’interprétation qu’elle n’en résoud… »

 

Si vous maîtrisez l’anglais, je vous encourage à lire intégralement l’article “Rain Water Versus Heavenly Sea in Genesis 1.6-8” (dans le cas contraire, lisez le résumé publié par Par la foi). Dans celui-ci, Poythress discute en détail des principales données textuelles qui le conduisent à cette conclusion.

 

 

Une position majoritaire dans l’histoire de l’Eglise ?

Science et foi cite également Paul H. Seely, contributeur sur le site Biologos, pour qui l’interprétation de la raqia’ comme un phénomène atmosphérique n’est le fait que de quelques commentateurs conservateurs « depuis Calvin ». Poythress répond à cette affirmation dans “Rain Water Versus Heavenly Sea in Genesis 1.6-8” (cf. note 8) :

« Seely accumule un nombre impressionnant de témoins de l’histoire de l’Église en faveur de l’interprétation de la mer céleste. Selon lui, ce n’est qu’à l’époque moderne (à partir de Calvin) que l’on tendrait vers d’autres interprétations. Le modèle que Seely détecte à partir de l’histoire de l’Eglise l’amène à conclure que les interprètes modernes adhérant aux textes bibliques pourraient être influencés de manière préjudiciable par la science moderne. Ainsi, il n’interpréteraient pas le texte de la Genèse en toute équité.

Ironiquement, c’est peut-être également le cas de l’Église ancienne. L’astronomie grecque a développé une théorie des sphères célestes à partir du IVe siècle av. J.C. Au fil du temps, les érudits alexandrins et plus tard les romains ont été influencés par cette théorie. De plus, les traductions du terme hébreu ָraqia’ (“étendue”) par stereōma (“ferme, solide”) en grec et firmamentum en latin semblent suggérer que le “firmament” est une sphère solide, correspondant à l’une des sphères astronomiques identifiées par les grecs. Les anciens interprètes chrétiens pourraient donc également être biaisés en « mesurant » Gn 1 aux connaissances « plus techniques » de l’astronomie grecque de l’époque. Ainsi, la tentation d’interpréter Gn 1 dans une perspective plus technique et matérialiste que le texte hébreu ne le permet serait grande. J’estime que l’Église primitive a sans doute lutté avec la tendance de lire Gn 1 au travers du prisme de la science grecque d’alors. »

 

Sans préjuger d’un consensus patristique sur le sujet de la mer céleste, il me semble que l’explication de Poythress a du sens. Pourquoi, selon Seely (et Science et foi), les interprètes modernes pourraient davantage être tentés par une « lecture scientifique » du texte que ne l’auraient été les anciens ?

 

 

Une vision condescendante du Proche Orient ancien ?

Mon principal problème avec la position de l’étendue/mer céleste est qu’elle se base sur une reconstruction particulièrement condescendante du faisceau de perceptions météorologiques Israélite (et au passage, des premiers interprètes chrétiens). Je laisse le mot de conclusion à Poythress :

« Comme nous ne pouvons pas retourner en arrière et interroger quelques Israélites anciens, les interprètes modernes peuvent toujours postuler que les Israélites avaient des croyances étranges au sujet d’une mer céleste. De tels postulats sont susceptibles de perdurer longtemps. Ils se sont enracinés dans la tradition académique de l’Ancien Testament et sont étayés par les mythes modernes qui nous poussent à nous glorifier de notre supériorité sur les anciens et à être condescendants envers leur prétendue naïveté primitive.

Mais, si nous sommes alertes, nous pouvons légitimement douter. Que les Israélites aient ou non des croyances étranges, Dieu ne les aborde pas directement et il ne les présuppose pas non plus. Il enseigne qu’il y a de l’eau « en haut », séparée de l’eau « en bas » par une étendue. Le langage est laconique. Si les anciens Israélites ou les interprètes modernes ne se rendent pas compte que la pluie vient « de l’eau d’en haut », c’est leur problème. »

 

 

 

Ces ressources pourraient vous intéresser :

 

Trois ressources additionnelles de Vern Poythress (anglais) :

Ces trois articles ont été publiés dans le 77ème numéro du Westminster Theological Journal, publié en 2015.

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).