Que signifie 666, le “chiffre de la bête” ?

Cet article est un extrait légèrement révisé de l’ouvrage de G. K. Beale (avec D. H. Campbell), Revelation: A Shorter Commentary (Grand Rapids: Eerdmans, 2014). Traduction de Dahlia Faltas.

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Apocalypse 13:18 dit ceci : “C’est ici la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence calcule le nombre de la bête car c’est un nombre d’hommes et ce nombre est 666.

C’est l’un des versets les plus débattus dans le livre de l’Apocalypse en raison des nombres désaccords sur l’identification et le sens du nombre 666. La ligne d’interprétation la plus courante est celle de la gematria : dans l’ancien temps, les lettres de l’alphabet étaient souvent exprimées par des chiffres (notre système numérique provient en réalité de l’influence de mathématiciens arabes plus tardifs). Ainsi, chaque lettre signifiait un chiffre.

 

Plusieurs interprétations

Le problème est qu’il n’y a aucune identification claire pouvant lier le nombre 666 avec quelque nom historique. Certains essais d’altération des prononciations ou d’incorporation de titres ont été faits afin que différents noms puissent convenir mais rien de concluant n’a émergé. Plus couramment, ce nombre a été identifié avec Néron sur la base d’une translittération hébraïque du titre “Néron César”. Cependant, cette option achoppe sur la confusion qui existe au sujet de l’orthographe hébraïque de “César“.

De plus, les lecteurs de Jean étaient principalement de langue grecque, et Néron possédait bien d’autres titres que le simple “César”. A cela s’ajoute le fait que, si Jean avait utilisé ce type de gematria, il aurait alerté ses lecteurs en écrivant quelque chose du type “le nombre en hébreu (ou grec) est … ”, exactement comme il le fait en Apocalypse 9:11 et 16:16 -avec les phrases “en hébreu” ou ”en grec” pour attirer l’attention de ses lecteur sur une signification précise.

 

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Plusieurs essais ont été faits afin d’identifier ce chiffre avec d’autres empereurs romains ou avec une combinaison d’empereurs, sans succès (plus de 100 noms ont été proposés en Angleterre entre 1560 et 1830). Le siècle dernier, les noms de Kaiser ou d’Hitler ont entre autres été calculés afin d’équivaloir à 666. Tous les essais d’identification du chiffre avec le calcul littéral du nom de certains individus rencontrent des difficultés en raison de la manière métaphorique par laquelle le langage et les chiffres sont utilisés dans le livre de l’Apocalypse.

Aucune des solutions utilisant une forme de gematria littérale ne peut être satisfaisante. Il y a en effet beaucoup trop de noms, anciens ou modernes, qui peuvent valoir ce chiffre. Comme un commentateur l’a dit, la raison de tant de propositions est qu’il est aisé de changer un nom en nombre mais bien plus compliqué que déduire le bon nom d’un nombre.

 

D’autres facteurs dans le livre de l’Apocalypse

Si le nombre 666 était conçu pour être identifié avec quelque dirigeant par le moyen d’un tel calcul littéral, alors nous serions en présence d’une exception à la manière dont les nombres sont employés ailleurs dans l’Apocalypse.

Les nombres, tout au long du livre, possèdent une signification figurative et symbolisent une réalité spirituelle. Aucun d’eux n’implique l’usage d’une gematria littérale. Pensez, par exemple, aux 24 anciens, aux 7 sceaux, aux 144 000, aux 3,5 ans, aux 2 témoins, aux 7 têtes, aux 10 cornes… Cette position est d’ailleurs appuyée par la vision qui suit immédiatement en Apocalypse 14:1, celle des saints ayant le nom de Christ et de Dieu et écrit sur leur front. L’emplacement immédiat de ce verset dénote un contraste entre le nom de la bête (c’est-à-dire son nombre) et le nom de Dieu. Si le nom de Dieu se réfère à une réalité purement spirituelle, ce qui est le cas, alors ainsi en est-il du nom de la bête et de son nombre.

En outre, le terme grec “nombre” (arithmos) est toujours utilisé de manière figurative pour connoter une multitude innombrable (Apocalypse 5:11 ; 7:4 [144 000 exprimant l’ensemble du peuple de Dieu] ; 7:9 [en forme verbale]; 9:16 [2x] ; 20:8). Dans notre passage, le but du nombre 666 n’est pas non plus d’être calculé.

 

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Le nombre 7 se réfère à une forme de complétude et il est répété tout au long du livre. Cependant 666 apparait seulement ici. Cela suggère que, tout au long du livre, le triple six est conçu comme un contraste avec les différents“sept” et signifie incomplétude et imperfection. Le sixième sceau, la sixième trompette et la sixième coupe décrivent les jugements de Dieu sur les adorateurs de la bête. La septième trompette, en contraste, représente le royaume éternel de Christ (bien que cela inclue le jugement final). Les septièmes sceau et coupe continuent à décrire un jugement, mais un jugement qui (par implication et dans le contexte étendu de ces deux passages) matérialise l’établissement du royaume de Dieu.

Bien plus, si le nombre de 144 000 saints dans le verset suivant possède cette force figurative signifiant le nombre complet du peuple de Dieu (regardez en 14:1), alors nous sommes en présence d’un contraste intentionnel avec le nombre 666, qui dans le verset précédent se réfère à la bête et à son peuple comme étant incomplet.

Le nombre 3, dans la Bible, signifie la complétude, comme cela se voit par exemple dans la complétude trinitaire exprimée en Apocalypse 1:4-5 qui est parodié par le dragon, la bête et le faux prophète, ici dans le chapitre 13 ainsi qu’en 16:13.

 

Une meilleure approche

La répétition de “six” trois fois semble indiquer ce que nous pourrions appeler “la complétude de l’incomplétude pécheresse” de la bête. La bête incarne l’imperfection tout en amenant l’achèvement de la perfection divine.

Les trois “six” parodient la divinité des trois “sept”. Parfois, le nombre 7 est appliqué au diable ou à la bête dans le but de souligner la profondeur de leur nature mauvaise, une persécution sévère ou le règne universel de l’oppression (par ex 12:3 ; 13:1, 17:3, 9-11). Si l’auteur utilise des 6 plutôt que des 7 pour décrire la bête au verset 18, c’est fin d’insister sur le fait que la bête est une contrefaçon de Christ et la seconde bête une contrefaçon d’un prophète (dans toute la section 13:3-14).

Lorsque les croyants résistent avec succès à la tromperie de la bête, ils évitent d’être identifiés avec l’essence de son nom, qui est la personnification de l’imperfection. Car être identifié avec le nom d’une personne équivaut à partager le caractère de cette personne (cf. 2 :17).

Cette discussion pointe davantage vers une compréhension collective du nombre de la bête plutôt qu’à une référence à la figure individuelle de l’Antichrist. C’est ce que la clause “car le nombre est celui d’un homme” suggère, phrase qui pourrait être traduit par “car c’est le nombre d’une personne spécifique” ou bien plutôt « car c’est un nombre de l’humanité”. Le mot homme (du grec anthropos) est souvent un terme générique lorsqu’il apparait sans article (comme c’est le cas ici), et comme nous l’avons vu en 21:17, où la “mesure d’homme” (expression littérale grecque) signifie la “mesure de l’humanité”. De même, l’omission de l’article défini (“un homme” par opposition à “l’homme”) en 13:18 fait sous-entend l’idée générale d’humanité et non d’un individu en particulier qui serait déterminé par une méthode de calcul ésotérique. C’est un nombre couramment utilisé pour l’humanité déchue.

Cette notion générique est cohérente avec 13:1, qui affirme que la bête a son origine terrestre dans la mer de l’humanité déchue (pour cette dernière idée, cf. aussi 17:15). La bête est la représentation suprême de l’humanité non régénérée, séparée de Dieu et incapable d’accomplir la volonté divine mais essayant toujours. L’humanité a été créée le sixième jour, mais s’ils n’avaient franchis le septième jour (le jour du repos du Seigneur) Adam et Eve n’auraient été qu’imparfaits et incomplets.

La figure du triple six met en avant le fait que la bête et ses disciples ne répondent pas aux objectifs créateurs de Dieu pour l’humanité.

 

L’avertissement du verset 18, qui est ici la sagesse, nous rappelle que les croyants doivent se méfier des compromis, non pas seulement historiquement dans l’exemple d’un individu comme Néron, mais aussi dans tous les aspects historiques de l’état, dans la mesure où ceux-ci touchent à la religion, à l’économie et aux dimensions sociales de la culture idolâtre qui incarnent l’humanité déchue.

Cette notion de sagesse est bien plus perceptible à la lumière des notions de “sage compréhension” et “d’intelligence” utilisées en Daniel 11:33 et 12:20. Dans ces passages, comme c’est le cas ici, les saints sont appelés à avoir une perception spirituelle pour comprendre la tribulation inaugurée dans les derniers temps et provoquée par une figure royale maléfique qui trompe ceux qui reconnaissent sa souveraineté.

Il existe un avertissement similaire en 17:9 : “C’est ici l’intelligence qui a de la sagesse. -Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise”. Ce verset implique également l’interprétation figurative d’un nombre. Jean exhorte les saints à un discernement spirituel et moral, non à une capacité intellectuelle permettant de résoudre la complexité mathématique d’un problème qui pourrait d’ailleurs être tout aussi bien résolu par des non croyants. Les chrétiens doivent être conscients que l’esprit de l’Antéchrist peut se manifester dans les endroits les plus inattendus, même dans l’église d’aujourd’hui (1 Jean 2:18,22 ; 4:1-3 ; 2 Jean 7).

La prophétie de Daniel 11:30-39 avertissait déjà que des apostats sortant de la communauté de l’alliance s’allieraient à l’état sans Dieu et s’infiltreraient au sein de la communauté de croyants. Si les lecteurs de Jean et les croyants possèdent une telle perception spirituelle, alors ils resteront fidèles et sortiront “vainqueurs de la bête, et son image, et le nombre de son nom” (15:2).

 

Apocalypse 13:18 est un avertissement concernant l’activité de l’ennemi satanique actif dans chaque génération, et non pas seulement dans les temps immédiats précédant le retour de Christ.

 

 

  • Gregory K. Beale

Greg Beale est titulaire de la chaire de Nouveau Testament à Westminster Theological Seminary. Il est titulaire d’un doctorat en théologie (PhD) de l’Université de Cambridge (UK)

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, auteur, et fondateur du blog Le Bon Combat dont il est l'un des administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse). Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale.