Le royaume et l’Eglise : comment accorder ces deux réalités ?

  • Article de Craig Blaising publié le 28 mars 2017 sur Theological Matters, le blog de la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary. Traduction : Elodie Meribault.
  • Précision des administrateurs : Craig Blaising est un ardent défenseur du dispensationnalisme progressif, une approche dont il est d’ailleurs à l’origine avec Darrell Bock (voir l’ouvrage Progressive Dispensationalism). Son positionnement transparait ici et là dans cet article, notamment dans ses conclusions personnelles. Nous pensons également que sa description de la théologie de l’alliance n’est pas représentative de toutes ses subtilités. Néanmoins cet article nous paraît constituer un bon survol du sujet, et nous nous en servirons comme d’une base de travail pour présenter dans le futur d’autres aspects de la relation entre l’Eglise et le royaume.

 

 

Alfred Loisy a bien exprimé le dilemme que beaucoup ressentent au sujet du lien entre « Église » et « Royaume » dans les récits bibliques : Jésus a prêché le Royaume, mais c’est l’Église qui est venue ! Cette incompréhension réside dans un postulat de départ selon lequel le Royaume et l’Église seraient deux réalités différentes.

Ceux qui ont entendu Jésus prêcher le Royaume pouvaient naturellement l’associer au règne futur annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament. D’après eux, un tel royaume devait être une réalité politique terrestre. L’Église, quant à elle, devait être une réalité spirituelle. Apparemment, donc, il s’agit donc de deux concepts irréconciliables. Qu’en penser ?

Soyons clair, notre compréhension de la relation entre le Royaume et l’Église influence directement la manière dont nous lisons la trame de l’histoire biblique. Il existe trois différentes manières de concevoir cette relation.

 

 

1- La « narration redirigée »

L’Ancien Testament a annoncé un royaume à venir. Jésus a prêché ce royaume, mais lui a donné une signification différente de celle que semblait exprimer l’Ancien Testament. Christ a donc redéfini ce terme en lui donnant le nom d’Église. C’est donc là la raison de la naissance de l’Église.

La plupart des variantes de cette pensée affirme qu’il n’a jamais été dans le plan de Dieu d’établir un royaume sur terre -non pas, tout du moins, au sens littéral suggéré par les prophètes. Dieu connaissait l’incapacité des croyants de l’Ancien Testament à comprendre la venue d’un royaume spirituel ; il l’a donc présenté comme une réalité politique.

Jésus, en revanche, a révélé le véritable sens du royaume en prêchant l’Église. Naturellement, cette interprétation signifie qu’il n’existe dans le plan de Dieu aucun futur pour Israël, ni au niveau national, ni au niveau territorial. Les promesses de l’Ancien Testament concernant Israël préfigurent toutes les promesses qui sont « accomplies » au temps de l’Église. C’est la vision qu’adoptent certains théologiens de l’alliance dans leurs ouvrages, optant pour une lecture historico-rédemptrice du canon des Écritures.

Le problème de cette pensée est qu’elle contredit les promesses de Dieu dans l’Ancien Testament. Une telle conception doit en effet pouvoir être justifiée par le Nouveau Testament ; or, nous ne trouvons nulle part le royaume défini d’une telle manière. Les paroles de Jésus concernant le royaume semblent indiquer que ses auditeurs connaissaient ce à quoi il faisait allusion. Du reste, Jésus fait référence à des réalités politiques et matérielles similaires à celles qui sont attendues dans l’Ancien Testament.

Dans Matthieu 19:28-30, Jésus parle de trônes, de maisons et de terres héritées « dans le royaume ». En Matthieu 25:31-46, il parle du Fils de l’homme qui affermira son trône sur les nations lorsqu’il reviendra dans sa gloire, un événement en accord avec ce qui est dit dans l’Ancien Testament. De plus, Jésus parle d’une restauration future de Jérusalem (Luc 21:24). Pierre et Paul parlent tous deux de la restauration d’Israël au retour de Christ (Actes 3:19‑21 ; Romains 11:25‑32).

Tout ceci est parfaitement cohérent avec le royaume de Dieu à venir tel qu’il est présenté dans l’Ancien Testament.

 

2- « L’histoire interrompue »

Jésus a prêché le royaume exactement comme l’avait prédit l’Ancien Testament, mais il a aussi, en quelques occasions, parlé de l’Église, non pas comme remplaçant le royaume ou comme étant son accomplissement spirituel, mais comme apparaissant sur un plan différent et bien distinct de celui du royaume. Le Nouveau Testament est donc la révélation de ce « plan annexe ».

C’est là la vision du dispensationnalisme classique. L’histoire de la Bible, en fait, est double : elle annonce d’une part un royaume politique futur pour Israël et les païens, et de l’autre l’Église, une réalité spirituelle qui vient interrompre l’histoire du royaume. […] Après un temps, elle laissera la place à un royaume qui sera exactement tel que Jésus l’a prêché et tel que l’avait annoncé l’Ancien Testament.

Le problème de cette pensée est qu’elle ignore totalement les nombreux liens par lesquels l’Église du Nouveau Testament est associée au royaume prêché par Jésus et annoncé dès l’Ancien Testament. Par exemple, certaines des paraboles de Jésus sur le royaume font allusion à une époque inter-avent correspondant au temps de l’Église (cf. Matt 13). Dans Colossiens 1:13, Paul parle de croyants de l’Église de Colosses qui ont été « transportés dans le royaume du Fils de Dieu ». Jean dit dans Apocalypse 1:16 que Dieu nous a fait de nous « un royaume de sacrificateurs ». L’enseignement d’Éphésiens 1:22-23 affirmant que Christ est la tête de l’Église, son corps et qu’il remplit l’Église de sa plénitude, se situe dans la description de l’autorité du royaume.

À ceci s’ajoute toutes les relations faites bien établies dans le Nouveau Testament entre l’Église et les promesses d’alliance de l’Ancien Testament.

 

 

3- « L’indice capital »

C’est là l’approche du dispensationnalisme progressif, qu’on appelle aussi « théologie holistique du royaume ». Une analyse précise des prophéties de l’Ancien Testament révèle que, bien que le royaume désignait bel et bien une réalité politique sur terre, ce n’était pas la seule réalité qu’il désignait. L’Ancien Testament révèle le problème du péché qui menace tous les aspects de l’existence humaine et qui déstabilise toutes les formes d’organisation humaines.

Le royaume futur est annoncé de concert avec les promesses de pardon et de purification associées à l’alliance (Jérémie 31:31-34 ; Ezéchiel 36:25, 33), et il est basé sur la rédemption accomplie par un Serviteur futur, souffrant puis glorifié (Esaïe 53:10-12). La position d’Israël dans le royaume est assurée par le don d’un Esprit vivifiant les cœurs et les transformant (Ezéchiel 36:26-27). Et tout ceci mène au royaume dépeint dans Ezéchiel 37.

Le Nouveau Testament contient les mêmes réalités lorsqu’il décrit conjointement le salut et l’Église. Toutefois, une chose est claire : dans le temps présent, nous ne possédons que les prémisses de ce qui a été promis. Toutes les bénédictions découlant de la  sanctification complète et de la vie (en tant que créatures immortelles et régénérées) nous seront données au retour de Christ. D’autre part, le Nouveau Testament enseigne que la pleine réalisation de ces promesses attend son retour (Actes 1:6-11 ; 3:19-21). Bien que toute autorité lui ait présentement été conférée, son administration politique des nations ne se fera qu’à son retour (Matthieu 25:31-46).

Une caractéristique toute particulière de l’Eglise dans les récits bibliques est l’égalité de bénédictions octroyées aux Juifs et aux païens en Christ. Il n’existe aucune distinction entre Juifs et païens dans les dons de l’Esprit Saint et dans leur union personnelle avec Christ (Éphésiens 2:11-22 ; 3:6 ; Galates 3:26-29). C’est cet aspect qui est le plus souvent invoqué pour affirmer que l’Eglise est une « interprétation » du royaume.

[…]

Dans le Nouveau Testament, il est parfois fait mention de l’Église comme d’une « forme instigatrice » du royaume. Mais il s’agit plutôt d’une forme initiée d’un aspect clé du royaume à venir : l’unité et la sainteté dans l’Esprit accomplies dans le cœur et dans les vies de tous les participants au royaume, qu’importe leur ethnie ou leur nationalité. La présence de l’Église ne signifie pas que les autres caractéristiques du royaume promis dans un cadre d’alliance, des caractéristiques nationales, ethniques et territoriales, etc. ont été spiritualisées. J’estime que l’on distingue bien, par exemple, le futur national et territorial d’Israël inscrit dans le plan du royaume, côte à côte avec des bénédictions significatives pour les nations païennes.

L’Église ne doit pas non plus être envisagées une œuvre de Dieu nouvelle et différente qui serait parallèle ou additionnée au royaume. Au contraire, ce qui a été révélé est un indice capital de l’accomplissement du plan du royaume révélé dans l’Ancien Testament et proclamé par Jésus.

Certes, Jésus a prêché le royaume, et l’Église est arrivée. Mais elle n’est pas arrivée comme une réalité alternative, interrompant ou redirigeant le plan du royaume ; elle consiste plutôt les prémisses de la révélation de la gloire à venir.

 

 

 

 

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  • Francine

    D’après sa définition même, le dispensationalisme repose sur une distinction essentielle entre Israël et l’Église : le premier étant le peuple terrestre de Dieu, la seconde son épouse céleste. Ceci posé si quelqu’un vous explique que l’Église n’est en réalité ni une réalité alternative au Royaume, ni une parenthèse jusqu’au Royaume, il renie clairement la base du dispensationalisme ; et le fait d’y accoler la prothèse « progressive », n’est qu’une pirouette destinée à éviter la franche confession de l’erreur.

    Un adventiste qui ne croit plus qu’on soit damné si on travaille le samedi, pourrait tout aussi bien dire qu’il s’est converti à l’adventisme du huitième jour.

    Une chrétienne fondamentaliste qui a toujours cru que les femmes doivent aller en jupe à l’église, pourrait par temps de grand froid, convenir qu’un pantalon n’est après tout qu’une jupe progressive, fendue par le milieu, et dont les bords ont été recousus différemment.

    Un écologiste surpris en ville au volant d’une voiture pourrait répondre qu’il a choisi de rouler dans une bicyclette améliorée, à laquelle il a ajouté deux roues, une cabine, et un moteur.

    Cet article a le mérite de bien mettre en évidence deux caractères constants des « penseurs » évangéliques post-réels :

    1) L’incapacité d’avouer s’être trompés dans leur idéologie (chose commune avec les penseurs marxistes).

    2) L’incapacité de prévoir quoi que ce soit au sujet de l’Israël de 1948. On attend de voir, on prendra position après coup, ce qui n’empêchera pas d’expliquer ensuite que leur système théologique s’accorde parfaitement avec ce qui arrive.

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