Quel est le pire : le péché ou l’enfer ?

 

J’ai jusqu’ici regardé avec  avec scepticisme l’idée avancée par Henri Blocher que dans l’état final, le péché ne se commettra pas. (1)

Outre le textes-preuves qu’il cite et que je trouve peu convaincants, il me parait inconcevable que des âmes damnées puissent reconnaitre “la justice du traitement qu’elles subissent“ sans que cela ne constitue de facto un acte d’adoration (ce qui ne saurait exister dans le séjour des morts, cf. Es. 38:18).

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai considéré l’enfer comme un lieu de plénitude de l’exercice du péché, où la rébellion de ceux qui y sont plongés est poussée à son paroxysme.
Que Dieu se serve du péché comme d’un moyen de jugement est bel et bien attesté dans les Ecritures : les Israélites rebelles sont livrés à leur propre rébellion (Ps. 81:8-12) tandis que les hommes qui ne se sont pas souciés de le connaitre et le lui obéir sont livrés à leurs propres convoitises (cf. Rom. 1:18-32).

Sur la terre au moins, l’abandon du pécheur à ses péchés semble constituer le plus grand des jugements divins, de sorte qu’ils tombent bel et bien dans le feu même qu’ils ont allumés par leurs oeuvres (cf. Esaïe 50:11)

Mon opinion, jusqu’ici du moins, était qu’à leur mort, les pécheurs condamnés sont définitivement écartés de la présence de Dieu (2 Thess. 1:9) et de la jouissance de sa grâce commune.

Leur péché devient leur châtiment, la honte et la confusion de face justement évoquée par Blocher s’associe absolument à ce que l’expérience du péché est en réalité : le malheur de celui qui s’y adonne.
En d’autres termes, Dieu donne éternellement à l’homme ce qu’il a toujours désiré : soit le bénéfice éternel de sa présence, soit l’opprobre et la souffrance que constitue la plénitude de l’exercice du péché.

Cependant, ma réflexion a été récemment stimulée par ces lignes de Thomas Watson :

Comparez le péché à l’enfer, et vous verrez que le péché est pire. Les tourments sont ciblés en enfer, mais rien là-bas n’est aussi mauvais que le péché.

L’enfer est de la manufacture de Dieu, tandis que le péché n’est pas de Lui. Le péché est la créature du diable. […]

Dans les tourments de l’enfer, il y a quelque chose de bon, en l’occurrence l’exercice de la justice divine. On peut trouver de la justice en enfer, mais le péché est un élément de la plus haute injustice.

Il volerait Dieu de sa sa gloire, Christ de son rachat, et l’âme de son bonheur.

Jugez donc si le péché n’est pas la chose la plus haïssable, pire que l’épreuve ou l’enfer.

Bien sur, Watson ne statue pas directement sur la question abordée au début de cet article. Néanmoins, à première vue, en déclarant le péché pire que l’enfer, et surtout en soulignant son opposition essentielle à la gloire de Dieu, il semble penser que l’état éternel des damnés coïncide avec la cessation de leurs activités pécheresses.

Cependant, si le péché est un plus grand mal que l’enfer, et qu’en l’enfer le péché ne se trouve plus, alors faudrait-il considérer la perdition éternelle comme une forme de grâce ?

Certainement pas. L’idée que le péché est le plus grand mal qui soit tend à accréditer ma pensée : en les livrant pleinement, incessamment,  et éternellement à eux-mêmes, Dieu les expose à la plénitude du juste jugement qu’ils méritent.

C’est un thème qu’il me parait important de creuser, d’autant que de nos jours, comme le souligne Blocher, le thème de l’enfer ne semble même plus occuper un strapontin dans l’Eglise, là où auparavant “celui-ci tenait une place cardinale dans la chaire chrétienne“.

J’espère pouvoir y revenir plus longuement, si Dieu le permet.

 

 

GB

 

Additif du 19 janvier 2015 : il semble bien que l’idée d’une gravité supérieur du péché sur l’enfer était partagée par de nombreux puritains. A titre d’exemple, cette citation de Ralph Venning : “Le péché est pire que l’enfer… Il y a plus de mal en lui qu’il y a de bien dans toute la création.” (2)

 

 

Notes et références :

(1) Henri Blocher, “Les peines éternelles“, La Revue Réformée, 206 n°1,  janvier 2000, p. 21-38. Merci à mon ami Matthieu Giralt de m'avoir indiqué cet article, excellent au demeurant.

(2) Ralph Venning, Sin, the Plague of Plagues, or, Sinful Sin the Worst of Evils,(London, 1669), 225–26.

 

 

Guillaume Bourin est pasteur, auteur, et fondateur du blog Le Bon Combat dont il est l'un des administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse). Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale.