Pourquoi les Églises charismatiques ont-elles tant de succès en Afrique ?

Conrad Mbewe, surnommé par certains le “Spurgeon Africain”, connait bien très l’Afrique et les enjeux du christianisme sur ce continent. Alors que le mouvement charismatique, sous ses formes les plus extrêmes, a conquis les Églises africaines tel un raz-de-marée, le pasteur Mbewe en explique les raisons dans les lignes ci-dessous. 

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Je pense que le mouvement charismatique se répand en Afrique comme une traînée de poudre, parce qu’il ne remet pas en question la conception religieuse africaine, mais qu’il la reprend simplement. La religiosité africaine est simplement coiffée de versets bibliques et de concepts chrétiens, bien que ceux-ci aient une tout autre signification.

Permettez-moi d’expliquer ma pensée. La conception spiritiste de l’Afrique repose sur quatre piliers :

  • Dieu
  • Les anges et les démons
  • Les esprits des ancêtres
  • L’homme

En raison de ces faits, les Africains ne remettent pas en question l’existence de Dieu, contrairement à ce que font beaucoup de personnes dans notre monde occidental. Le Dieu véritable est présent. Il est le Créateur et le Maître suprême de l’univers qu’II soutient.

Dans la conception spiritiste africaine, Dieu est cependant très éloigné. Il est séparé de l’être humain par deux niveaux du monde spirituel. L’un des niveaux est celui des anges et des démons (les anges méchants), et l’autre celui des esprits des morts qui sont plus proches de l’homme. Par conséquent, les bénédictions d’un Dieu aimant et bienveillant ne peuvent parvenir jusqu’à l’homme, à moins que ne soient d’abord satisfaits les êtres spirituels qui se trouvent dans ces deux niveaux entre Dieu et l’être humain.

D’où l’importance de satisfaire ou d’apaiser les esprits des ancêtres et de triompher des démons. Ce n’est qu’ensuite que la bénédiction de Dieu pourra parvenir jusqu’à l’homme.

C’est là qu’intervient le rôle des sorciers africains. Ce sont des hommes doués d’un pouvoir mystérieux, capables d’assigner leurs limites aux puissances des deux niveaux spirituels. Ils nous disent ce que nous devons faire pour apaiser les esprits des ancêtres. Ils prennent aussi notre place pour lutter avec les démons par le biais de la transe, de la danse et de l’encens.

Si une personne tombe malade, ne trouve pas de travail ni de femme, si elle ne parvient pas à avoir des enfants, si elle ne connaît pas le succès dans ses affaires professionnelles, et ainsi de suite, elle va trouver le sorcier, qui seul est capable de jeter un regard dans le monde spirituel.

Celui-ci dira alors à cette personne qu’elle est tourmentée par l’esprit d’un défunt ou par un esprit méchant, ou encore – et cela arrive – par une personne toujours en vie. Le sorcier peut exercer une influence sur votre vie, parce qu’il a accès à ces deux niveaux (esprits des ancêtres / esprits méchants). À l’aide du sorcier, vous avez la possibilité de dépouiller les esprits de leur pouvoir, afin que la bénédiction de Dieu puisse de nouveau couler dans la vie d’un homme.

 

Le très controversé “prophète” T.B. Joshua, du Nigéria.

Le très controversé “prophète” T.B. Joshua, du Nigéria.

 

Quoi qu’il arrive, le pouvoir du sorcier est insuffisant à expliquer la vérité ; il s’agit plutôt d’élucubrations irrationnelles. Le sorcier exerce une emprise sur la pensée des hommes en général, par le moyen de ses artifices de mystification et par sa capacité à vous ravir votre saine réflexion et à vous déclarer libéré. Il est évident qu’il ne fait pas cela parce qu’il vous veut du bien. Vous devrez le payer pour ce service.

Le mouvement charismatique moderne en Afrique a pratiquement repris la totalité de la conception trompeuse de la religiosité africaine tout en l’affublant de versets bibliques et de concepts chrétiens.

La seule différence réside dans le fait que les deux niveaux des esprits des ancêtres et des esprits mauvais sont réunis dans un embrouillamini qui ne fait qu’ajouter à la confusion. C’est pourquoi on finit par admettre cette pensée aberrante selon laquelle des démons peuvent devenir des maris ou des épouses spiritistes et désunir de ce fait les couples.

Cela explique également pourquoi la fausse doctrine des malédictions générationnelles jouit d’une si grande popularité. Dans la conception africaine, on pense que le malheur peut se transmettre des défunts aux vivants.

Dans les milieux charismatiques africains, “l’homme de Dieu” (“l’oint”) a endossé le rôle du sorcier. Il est la personne capable de transcender, grâce à son pouvoir mystérieux, les deux niveaux d’esprits, chose impossible au commun des mortels.

Si, malgré nos prières, la bénédiction ne coule pas, nous prenons un raccourci et nous nous rendons dans une assemblée dont nous espérons de l’aide. Cela explique l’arrivée massive de fidèles dans ces milieux. Les foules n’attendent pas qu’un prédicateur leur montre le chemin du pardon qu’il faut demander à Dieu. Pas du tout ! Les gens veulent que “l’homme de Dieu” prie pour eux. Cela explique également le rôle immense joué par les “hommes de Dieu” dans la pensée des charismatiques.

Dans les milieux évangéliques d’autrefois, les “hommes de Dieu” avaient pour première mission d’annoncer la Parole de Dieu ; dans la vision charismatique par contre, ils sont tout d’abord des prêtres qui pénètrent dans le Saint des saints afin d’apporter ensuite la bénédiction aux hommes.

Cela explique aussi pourquoi pratiquement tous les problèmes sont résolus par ces ”hommes de Dieu” en parlant de “libération” ou de “percée”. La bénédiction de Dieu doit d’abord percer les niveaux spirituels afin de pouvoir atteindre l’homme. Les prières de “l’homme de Dieu” produiront la libération, parce qu’il obtient la percée au bout d’une nuit de prières. “Libération” et “percée” sont les mots-clés de ce mouvement.

Cela explique en outre que, pour le mouvement charismatique africain, la prière est un combat. En effet, les charismatiques qui prient sont appelés “guerriers de la prière”. Bien qu’ils s’adressent à Dieu, ils détournent rapidement leur attention de Dieu pour lutter, les mains nues, contre les esprits du monde invisible. Et cela prend presque toujours la tournure suivante : « Nous lions tout esprit impur au nom de Jésus ! Nous libérons l’esprit qui brise toute sorte de joug au nom de Jésus ! »

Ces “guerriers de la prière” crient à pleins poumons et chantent le nom de Jésus. Ils se mettent à transpirer en entamant le combat avec les esprits, puisqu’ils tendent chaque muscle de leur corps jusqu’à l’obtention de la victoire (c’est ce qu’ils pensent). Ce n’est qu’une fois la percée réalisée que pourra couler la bénédiction de Dieu. Ce n’est rien d’autre qu’une tradition religieuse africaine affublée du manteau du christianisme.

 

Le “prophète” Joel Tatu

Le “prophète” Joel Tatu

 

Veuillez remarquer également que l’enseignement n’est pas tout à fait une priorité du mouvement charismatique en Afrique. Ses représentants survivent grâce à quelques versets toujours répétés tels que : « C’est par ses blessures que nous sommes guéris » ou « L’Eternel fera de toi la tête et non la queue», etc. Il n’y a aucun effort pour approfondir la connaissance de l’Écriture. On répète plutôt toujours les mêmes phrases et on plonge les gens dans une sorte de transe, tout comme le font les sorciers ; c’est par ces moyens que la pensée de la plupart des gens est dominée. Les gens d’ici aiment cela et ils prient pour cela ! Les “hommes de Dieu” finissent par être riches comme Crésus et les foules continuent d’affluer.

Ce qui me chagrine vraiment, c’est que tout cela est si évident et que les gens ne le voient pas. Sinon, s’ils s’en rendent compte, pourquoi ne mettent-ils pas en garde les chrétiens ? Parce que beaucoup aiment s’immerger dans la foule, ils ont permis que la religion traditionnelle africaine pénètre dans l’église par la petite porte. La vérité a été sacrifiée au cours de cette évolution. Je ne me réjouis donc pas de la croissance des églises ou des services sous cette bannière-là.

 

Il faut que nous fassions entendre notre avertissement parmi les chrétiens. Je sais que les charismatiques, en Afrique, remplissent les églises et qu’ils attirent les masses. Mais ce n’est pas cela le vrai christianisme. Cela ne conduit pas au ciel. C’est juste un semblant de christianisme qui se pose par-dessus les pratiques traditionnelles. La religiosité africaine n’a pas été remplacée par le christianisme. Nombreux sont les Africains à avoir trahi la foi chrétienne, Bible en main. C’est très triste. La Bible n’enseigne pas que Dieu est tellement éloigné de l’homme qu’II ne peut lui faire parvenir sa bénédiction, ou permettre une percée, que dans la mesure où un “fondé de pouvoir” se présente sur la scène. Non ! La Bible parle d’un Dieu qui est proche de nous. La seule barrière qui nous sépare de Dieu est notre péché ; et Jésus a résolu le problème du péché pour nous à la croix.

Écoutez bien ! Les anges et les démons existent, mais ce ne sont pas des êtres spirituels inaccessibles qui rendraient nécessaires les services d’une personne ayant reçu une onction, pour qu’un chrétien puisse recevoir la bénédiction de Dieu. Il s’agit simplement de créatures au service des ordres venant soit de Dieu soit du diable. Ils ne peuvent pas se placer entre nous et Dieu.

 

Et pour finir, pour recevoir la bénédiction de Dieu, nous n’avons pas besoin “d’hommes de Dieu” qui viennent nous imposer les mains dimanche après dimanche. Il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et nous – c’est l’homme Jésus-Christ. Tous les autres doivent être récusés comme étant des trompeurs et ils ne méritent que répugnance.

 

 

 

– Conrad Mbewe

Pasteur de la Kabwata Baptist Church en Zambie, Afrique.

 

Article initialement paru sur Grace to You, le site dédié au ministère de John MacArthur, à la suite de la Strange Fire Conference (2013). Traduit et adapté dans “l’Appel de Minuit” de janvier 2014 (nous n’avons retouché que quelques portions mineures)

 

 

 

Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).

  • Excellent ! Que nous soyons charismatiques ou pas charismatiques, cet article nous rend attentifs à la facilité avec laquelle nous pouvons placer un autre médiateur que Christ entre Dieu et les hommes. Même si c’est souvent aussi subtil que la dépendance envers l’enseignement d’un frère inspiré qu’on élève – parfois malgré lui, mais pas toujours – au rang de gourou évangélique.

  • Désiré Rusovsky

    Je me demande si notre christianisme occidental n’a pas fait quelque chose de similaire tout en étant inverse. Il s’est mis dans le moule du rationalisme occidental et a fait de la foi premièrement une adhésion à un sytème intellectuel dénué de puissance. Il ne secoue pas le modèle rationaliste en manifestant la puissance de Dieu, mais s’y conforme en y adaptant son discours.

    • Karis NuNyambe Balôck

      Vrai vrai vrai

      • Désiré Rusovsky, vous avez en bonne partie raison, mais j’aimerais faire valoir que si le rationalisme humaniste et le christianisme sont incompatibles, le christianisme et la rationalité sont tout à fait compatibles.

        Maints non-chrétiens sont prompt à attaquer le christianisme en disant, par exemple, que la systématisation de la théologie chrétienne par les Pères de l’Église en
        Antiquité tardive trahit une influence de la pensée hellénique païenne
        sur le christianisme. L’historien Michael Haykin (anciennement professeur au Toronto Baptist Seminary, maintenant au Southern Baptist Theological Seminary), adresse cette accusation dans ses ouvrages…

        http://monarchomaque.org/2014/04/29/hellenisme/

  • J’ai emprunté le coffret DVD du documentaire African Christianity Rising ( http://jamesault.com/ ) à mon université récemment. Ce docu ce penche sur deux pays : le Ghana et le Zimbabwe. Dans ces deux pays, il appert que :

    — TOUTES les églises locales et TOUTES les dénominations sont radicalement continualistes. À ce niveau, il ne semble y avoir AUCUNE différence entre les méthodistes, les baptistes, les presbytériens, les cathos, etc.

    — De ce fait, il semble que les dénominations sont des coquilles vides.

    — Les églises locales sont essentiellement des cliniques de délivrances : les gens se font ponctuellement tourmenter par des mauvais esprits qui pénètrent en eux (à tour de rôle on dirait !), alors il faut ponctuellement aller à l’église pour se faire délivrer des mauvais esprits. Un peu comme le changement d’huile biannuel chez le garagiste.

    — Ce cycle tourment/délivrance est absolument RITUEL.

    — Le christianisme semble trop superficiel pour améliorer la condition de vie des gens. C’est peut-être sévère de ma part, mais je m’attendrais à ce que le cumul des sanctifications individuelles produise un certain degré de sanctification sociétale. Ça ne semble pas être le cas, pas pour l’instant du moins.

    — Les prêcheurs sont effectivement perçus et traités comme des sortes de prêtres ou de druides avec un accès au divin qui échappe au commun des mortels.

    — Au Zimbabwe, la dictature marxiste de Mugabe s’effondrerait si ce n’était du soutien de pentecôtistes influents.

    — Malgré ce qui précède, il y a quand même un pourcentage non-négligeable de gens dans ces milieux qui sont des vrais chrétiens régénérés, et d’enseignants qui s’efforcent de communiquer une forme passablement authentique de christianisme, avec le peu de ressources à leur disposition.

    Au deumeurant, tout cela, on l’observe aussi en Occident, quoique à un degré moindre. L’influence trans-dénominationnelle du pentecôtisme au XXe siècle, combinée au recul des théologies confessionnelles issues de la Réformation, ont laissé leurs traces dans beaucoup de dénominations.

    Pensons, par exemple, à l’ecclésiologie. Du XVIIe jusqu’au XXe siècle, autant les réformés baptistes que les baptistes arminiens adhéraient à une ecclésiologie congrégationaliste, celle du Nouveau Testament ( http://9marks.myshopify.com/products/polity-biblical-arguments-on-how-to-conduct-church-life-by-mark-dever-pdf-only ). Au courant du XXe siècle, cela a changé. Les baptistes se sont infantilisés (je généralise), les congrégations ont perdus leur autorité aux mais des anciens qui sont devenus des sortes de prêtres ou de druides (je généralise encore). Les anciens ont beaucoup plus de pouvoir qu’auparavant ; mais curieusement, les églises ne sont pas mieux dirigées. Les ouailles viennent désormais à l’église pour que le prêcheur leur mette la cuillère dans la bouche. L’ecclésiologie du « elder rule » (domination des anciens = prélature évangélique) a remplacé le congrégarionalisme biblique. Résultat : les anciens sont plus ou moins devenus des gouroux, souvent sans s’en rendre compte eux-mêmes.

    Alors vivement la Réformation, en Afrique comme en Occident !

  • Fisse Nkoko

    En Afrique, en Amérique (Usa), en Amérique Latine, en Europe, en Asie, l’ennemi essaie de séduire de plusieurs manières. Il trouve en différents endroits des acolytes qui sont des manipulateurs doués pour retenir le peuple dans l’esclavage du péché. Ces personnes manipulées n’entendent que de connaître la vérité pour être enfin libres. Et cela ne peut se faire qu’en enseignant la parole de Dieu. D’autre part, dans cette même Afrique, où je me suis converti, où bon nombre des chrétiens authentiques se sont convertis, existe comme en Europe, un bon enseignement de la parole de Dieu. Juste pour dire qu’il faut encore plus d’ouvriers partout dans le monde. Les ultra charismatiques sont partout, et l’ennemi utilise plusieurs emballages! Regardez les télé évangélistes américains qui ont influencé la plupart à travers le monde, cherchez plutôt la cause des manipulations de masse par là. Les traditions ont toujours existé même à l’épique du Seigneur mais cela n’a pas empêché les disciples d’annoncer la bonne parole.

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