Le grand mandat missionnaire trouve-t-il sa source dans les récits de la création ?

Dimanche dernier, je prêchais à St-Jérôme pour le dimanche de la Réforme, et j’ai choisi de revenir sur ce texte fondateur de la Grande Mission, Mt 28.18-20. C’est un passage bien connu qui est souvent traité comme s’il s’agissait d’une innovation messianique, un commandement instauré par le Christ ressuscité et qui ne trouve son origine que dans la Nouvelle alliance qu’il a scellée par son sang.

Est-ce réellement le cas ? À titre personnel je pense que la réalité est plus nuancée. 😉

 

 

Quelle est donc l’origine de la Grande Mission ? Le texte ne semble pas nous donner beaucoup d’indications, si ce n’est l’autorité spéciale qui semble être conférée à Jésus au verset 18 : « Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre ». De cette autorité semble découler toute la légitimité de la mission que Christ donne à ses disciples : s’ils sont mandatés, c’est parce que leur Maître a reçu cette capacité spéciale et apparemment nouvelle. Mais quelle est-elle ?

Cette question n’est pas sans difficulté, et je ne suis d’ailleurs pas le premier à la noter. Les Pères de l’Eglise se demandaient par exemple comment une telle autorité pouvait être « ajoutée » à une personne divine. Comment est-il d’ailleurs possible d’ajouter ou d’ôter quoi que ce soit à Dieu ? Cela rentrerait automatiquement en contradiction avec sa perfection absolue. Comme dans toutes les questions de ce type impliquant le Christ incarné, la distinction entre ses deux natures est utile. Ici, l’autorité en question est messianique, elle se réfère au rôle spécial du Christ incarné, pas à sa divinité éternelle.

D’autre part, plusieurs éléments suggèrent qu’il s’agit en réalité d’une référence à l’Ancient Testament. Examinons les deux candidats les plus probables.

 

 

Daniel 7.14 : le couronnement de Christ

Le premier texte régulièrement avancé par les spécialistes provient d’une section hautement apocalyptique, celle de Daniel 7 :

« On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit »

Ce passage fait directement référence au « Fils de l’homme », un motif très utilisé par Matthieu pour parler de la divinité du messie. Pour sur, il fait écho à un certain nombre de thèmes de la Grande Mission : la domination du Fils de l’homme, son règne, la perspective de l’Eternité… Toutes ces choses sont bien en jeu en Mt. 28.18-20, mais elles ne sont qu’implicites.

Un écho est donc possible, d’autant que Dan 7.13-14 a déjà été évoqué à plusieurs reprises par Matthieu dans la perspective du « Royaume » (cf. Mt 24.30; 26.64) .  La connexion entre la Grande Mission et le thème du Royaume paraît cohérente : vu sous cet angle, le Grand Mandat consiste à étendre le Royaume de Dieu jusqu’au extrémités de la terre dans l’attente de son retour (comp. Mt 24.14).

Cependant, de mon point vue, il existe un autre candidat bien plus prometteur.

 

 

Genèse 1-2 : le nouvel Adam et la nouvelle création

Pourquoi ce candidat serait-il plus adéquat ? Parce qu’il contient un marqueur textuel. Ce concept, défini par Ziva Ben-Porat, désigne un mot ou une série de mots volontairement employés par l’auteur pour signaler au lecteur que le texte qu’il lit doit être connecté à un autre (écoutez cette émission si vous désirez en savoir plus)

Notez la référence aux cieux et à la terre. Il s’agit très certainement d’un mérisme, une figure de style visant à décrire une chose par les parties qui la composent. Ici l’ensemble de la création est représentée par deux de ses « extrémités » visibles à l’oeil nu. Ce mérisme était forcément connu des premiers lecteurs de l’évangile de Matthieu, puisqu’il est identique à celui qui ouvre le corpus biblique : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Gn 1.1).

L’allusion aux récits créationnels semble bien établie, et les lecteurs avertis ne manqueront pas de noter que la narration de Gn 1 contient elle aussi un mandat de multiplication et d’extension géographique : c’est le fameux « mandat culturel » de Gn 1.28 : « …Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et assujettissez-la… » La connexion entre ces deux passages est défendue de longue date par les spécialistes, et la présence de cette similarité lexicale me paraît militer dans ce sens.

Le thème du Royaume est certainement présent ici, mais il est présenté sous la forme d’une nouvelle création sur laquelle Christ règne et que ses disciples sont appelés à étendre.

 

 

Le nouveau « mandat créationnel »

C’est donc le mandat créationnel de Gen. 1.28 qui est en vue en Mt 28.18-20. Mais pourquoi une telle allusion ? Un rapide survol de « l’histoire des origines » (Gn 1-11) peut nous permettre d’y voir plus clair.

Certes Adam a reçu pour mission d’étendre le jardin d’Eden, mais il n’a manifestement pas réalisé cet objectif : à la suite de sa chute, il en a été chassé et ses descendants ont rempli la terre de méchanceté et de violence (Gn 6.5). Un jugement va donc s’abattre sur tout le monde créé : c’est l’épisode du déluge (Gn 6.9). Ce jugement universel prend fin avec la sortie de l’arche et l’établissement de Noé et de ses fils dans ce qui semble être une « nouvelle création », à tel point qu’un nouveau mandat culturel leur est donné (cf. Gn 9.1). Dieu remet donc à nouveau aux hommes la mission de se multiplier et de remplir la terre, mais ils ne peuvent faire mieux que leurs premiers parents…

Mais, à la différence d’Adam ou de Noé, Christ a parfaitement accompli l’œuvre pour laquelle il a été mandaté, il est pur de toute forme de péché, et  il a donc « toute autorité » sur la nouvelle création qui a été faite « par lui et pour lui ». Il a donc toute autorité d’accomplir le « nouveau mandat créationnel », la Grande Mission. Son objectif est de remplir la terre d’hommes et de femmes cherchant à lui ressembler : faire de toutes les peuples (ethnos) des disciples portant la gloire et la renommée de Dieu jusqu’aux extrémités du monde.

Christ est ce roi qui règne dès à présent, et notre mission est détendre son royaume, de faire de ses élus des disciples dans l’attente de son retour. Ce Grand Mandat n’est donc pas une innovation : il reprend et transcende la mission donnée à Adam avant la chute.

 

 

 

Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).

  • Francine

    Coucou, Guillaume ! Les parallèles c’est toujours intéressant, comme disait Euclide. Le pauvre croyait que par un point extérieur à une droite on ne pouvait mener qu’une seule droite parallèle à la première ; mais plus tard Lobatchevski, Gauss, Riemann, Poincaré et Jeanpasse ont montré que son axiome était purement un choix personnel.

    Toi tu en fais passer deux par Matthieu 28, pourquoi pas ? Mais avec les droites infinies, il faut aller jusqu’au bout, car comparaison n’est pas raison. Les disciples reçoivent un mandat missionnaire d’établir le Royaume parce qu’ils sont de fait plongés dans un monde hostile au règne de leur Maître : le Royaume ne se construira pas sans labeur, ni combat, il y a des ennemis à vaincre.

    Pour pouvoir paralléliser avec Adam et Eve, heureux dans le jardin d’Eden, il faudrait donc supposer qu’à l’extérieur du jardin existe quelqu’un ou quelque chose à soumettre, à assujettir. Mais quoi ? Mais qui ? Les dinosaures, les singes de Néanderthal, les brusques variations climatiques, les caprices du niveau de la mer ? Beaucoup de spéculations, donc qui font qu’on ne saisi pas bien ce que c’est que cette histoire de « mandat culturel ». Interviewés, Adam et Eve n’auraient probablement pas compris la question.

    De même, je ne pense pas que les disciples auxquels s’adressait Jésus se soit embarrassés d’un quelconque parallèle avec la Genèse, ni même que Jésus leur tendait une perche qu’ils n’auraient pas su saisir. C’étaient des gens simples, et il faut reconnaître qu’ils ont fait du beau boulot, sans trop subtiliser ; Euclide ou Riemman c’est bon pour les théologiens de cabinet. Et puis chacun son mandat, le mien c’est d’assujettir les commentaires du BC.

  • Je suis arrivé entièrement aux mêmes conclusions. Matthieu 28.18-20 est juste le mandat culturel de Genèse 1.28 dans un contexte différent : après la Chute et pendant l’ère nouvelle de l’esprit inaugurée par la mort et la résurrection de Christ jusqu’à son retour final.

    • Francine

      Çà alors ! Épatant ! C’est exactement aussi la conclusion à laquelle arrive Wikipédia, quelle coïncidence ! :

      The cultural or dominion mandate in Genesis to « be fruitful and multiply and fill the earth » is prefigurement to other mandates in the Bible. In the Bible it says Noah received a commission to « be fruitful and multiply and replenish the earth » (Genesis 9:1). The Great Commission (Matthew 28:18-20) is an analogous mandate: « Go ye therefore and teach all nations, baptizing them…teaching them to observe all things whatsoever I have commanded you. https://en.wikipedia.org/wiki/Cultural_mandate

      Pauvres de nous nés trop tard, Kuyper et Bavinck nous ont dam(n)é le pion ; personne ne voudra croire qu’on y a pensé sans eux.

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