Le filioque : la doctrine qui a divisé l’Eglise

Toute question ayant trait à la doctrine de la Trinité requiert une attention et une subtilité du plus haut degré.

Si nous avons aujourd’hui une doctrine trinitaire bien établie, c’est uniquement grâce à nos prédécesseurs qui se sont infatigablement attelés à la tâche de formuler cette doctrine de manière biblique.

Ainsi, pour emprunter à Bernard de Chartres (XIIème siècle !) sa fameuse métaphore, nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants, et si nous pouvons nous targuer (peut-être nous trompant nous-mêmes) de voir plus loin qu’eux, c’est uniquement parce que nous sommes portés et réhaussés par la haute stature de ces derniers.

Ces géants, ce sont les Pères de l’Eglise, les récepteurs plus ou moins directs de l’héritage des apôtres.
Sous leur plume, les relations intra-Trinitaires sont dépeintes en des termes similaires à ceux-ci :

  • Dieu le Père, le seul non-engendré, source de la Trinité, qui, de toute éternité, engendre le Fils, et duquel le Saint-Esprit éternellement  procède
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  • Dieu le Fils unique, seul engendré, qui, de par sa génération éternelle, reçoit tout du Père, y compris la procession du Saint-Esprit (chez Augustin et les Pères latins après lui)
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  • Dieu le Saint-Esprit, Seigneur et Source de Vie, qui, éternellement, procède du Père et du Fils (filioque).

Le filioque a donc trait à une relation intra-Trinitaire très importante : la procession éternelle du Saint-Esprit.

Ainsi, une formulation simple du filioque serait que le Saint-Esprit éternellement “procède du Père et du Fils” (Lat. procedit a Patre et a Filio).

 

 

Historique de la doctrine

La mention de l’expression “et du Fils” (et a filio filioque) apparait assez tôt. On la retrouve chez Ambroise de Milan (m. 397), Damase 1er (m. 384), et peut-être même chez Hilaire de Poitiers (m. 367) et Tertullien (m. 220).

Cependant, la première formulation mature et exhaustive est communément attribuée à Augustin d’Hippone (m. 430) dans son ouvrage sur la Trinité en quinze volumes (De Trinitate).

La contribution d’Augustin est si capitale que son argumentation sera reprise et parfois reformulée par plusieurs théologiens de l’ouest.

L’adoption officielle du filioque par les théologiens de l’ouest eut lieu au Troisième Concile de Tolède, en 589. Le concile condamne dans son troisième anathème “tous ceux qui ne croient pas au Saint-Esprit, ou qui ne croient pas qu’il procède du Père et du Fils” (lat. ex Patre Filioque procedit).

Il va sans dire que ce Concile n’avait aucunement en idée de modifier les termes du Concile de Nicée qui ne comprenait pas la clause du filioque. Les partisans de cette doctrine se réfèrent systématiquement à la clause comme étant une “adjonction explanatoire” du Concile de Nicée-Constantinople et non une modification. Ceci étant dit, cet ajout engendra aussi bien des réactions chez les théologiens de l’est que des contre réactions à l’ouest.

Lorsqu’en 1054 le Grand Schisme entre l’Est et Ouest éclata, le filioque, qui était une des principales causes de division, était déjà une doctrine bien établie à l’ouest, reposant sur une tradition herméneutique d’au moins quatre siècles. C’est ainsi que le filioque maintenant se retrouve au centre d’une discorde millénaire d’autant plus insolvable que la doctrine est importante ou répugnante selon le point de vue que l’on en a.

En quoi est donc cette courte clause si importante, qu’elle est source d’une telle controverse ? Un résumé des arguments utilisés par Augustin aidera à élucider la question.

 

 

Les arguments bibliques et logiques en faveur du filioque

Il est important de souligner d’emblée l’attitude respecteuse d’Augustin à l’égard des Ecritures, dans sa démarche d’établir une doctrine biblique de la Trinité.

Il soumet en effet sa quête à la suprême autorité de l’Ecriture Sainte (De Trinitate I.2.4), et développe son argument ainsi :

  • Il est écrit en Jean 15, 26 que l’Esprit “vient” du Père. Le mot grec, rendu par “vient” dans la version Second 1910, signifie en réalité “procède” (ἐκπορεύομαι).
    Ainsi Augustin affirme que le Saint-Esprit procède principalement (c’est à dire “du principe”) du Père (De Trinitate. XV.17.29).

  • Puisque le Saint-Esprit est aussi appelé “Esprit de Christ” (Rom. 8, 9 ; Phi. 1, 19), puisque le Fils affirme explicitement qu’il a lui aussi la prérogative d’envoyer (πέμπω) l’Esprit, tel qu’il le démontre par son geste en Jean 20:22 où il souffle sur les disciples en s’exclamant “recevez l’Esprit”, et puisque l’Esprit est aussi appelé le don de Dieu (Jn. 4, 10 ; Ac. 8, 20) et que le Fils a le pouvoir de le donner, Augustin en conclut qu’il ne pourrait en être autrement que le Saint-Esprit procède également du Fils (De Trinitate. IV.20.29).
  • Augustin renforce son point en indiquant que la génération du Fils par le Père entraîne que ce dernier transmet tout ce qui est en lui-même au Fils, y compris la procession de l’Esprit—mis à part sa paternité, en vertu de laquelle il engendre le Fils (De Trinitate. XV.17.29).
  • Augustin souligne néanmoins que la “causalité ultime” du Père n’est en rien diminuée, dans les relations intra-Trinitaires (De Trinitate. XV.26.47). Si le filioque, ainsi formulé, établit l’égalité du Fils au Père, il n’en établit pas moins une distinction entre le Père (seul non-engendré) et le Fils (seul engendré) ainsi qu’entre le Fils et l’Esprit (seul qui procède) (De Trinitate. XV.23.45). Ainsi, l’Esprit n’est pas un “autre Fils” du Père et un “autre frère” du Fils, ni même un “petit-fils” au Père et un “fils” au Fils.

 

En bref, la doctrine du filioque formulée par Augustin d’Hippone constitue un apport crucial à la compréhension biblique et logique des relations intra-Trinitaires.

En tant que tel, le modèle qu’a proposé cet illustre Père de l’Eglise prévient de toute hérésie de tendance sabéllianiste (ou modaliste, c.-à-d. une confusion des personnes de la Trinité) ou de tendance subordinationiste (arianisme, doctrine niant l’égalité essentielle entre les personnes de la Trinité).

Ceci étant, force est de constater que cette doctrine crée en même temps un taxis, un ordre (qui n’est nullement étranger aux Saintes Ecritures), entre les personnes de la Trinité : Père, Fils, et Saint-Esprit.

 

 

MR

 

 

 

 

 

Références bibliographiques

 

Augustine and Edmund Hill. The Trinity. 2nd ed. The Works of Saint Augustine: A Translation for the 21st Century, Edited by John E. Rotelle and Augustinian Heritage Institute. Brooklyn, N.Y.: New City Press, 2012.

Ayres, Lewis. Augustine and the Trinity. Cambridge, UK; New York: Cambridge University Press, 2010.

Cho, Dongsun. « An Apology for Augustine’s Filioque as a Hermeneutical Referent to the Immanent Trinity. » Studia Patristica Vol. 70, (2013): 275-283.

Siecienski, A. Edward. The Filioque: History of a Doctrinal Controversy. New York: Oxford University Press, 2010.

 

 

 

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Mandimby finalise actuellement son Master en Histoire de l'Eglise à la faculté SWBTS (Fort Worth, Texas). Il a été pasteur jeunesse dans son Eglise à Madagascar pendant six ans avant de se rendre à Singapour pour entamer ses études théologiques, études qu’il poursuit maintenant aux USA.