Le chrétien peut-il mentir?

Renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain.
(Eph. 4:25, cf. Zach. 8:16)

La réponse à la question semble évidente : non, le chrétien n’est pas appelé à mentir. Oui, il pèche s’il tombe dans le mensonge. C’est en tout cas ce que ces paroles de Paul semblent dire.

Le mensonge n’est pas une petite chose aux yeux de Dieu : il laissera dehors ceux qui l’aiment et le pratiquent (Ap. 22:15), et leur fin sera l’étang de feu (Ap. 21:8), là même ou sera jeté le diable, le “père du mensonge” (Jean 8:44).

A première vue donc, le mensonge et la vie chrétienne sont comme l’huile et l’eau. Ils ne devraient jamais se mélanger aisément.

C’est en tout cas la position historiquement défendue par l’Eglise, sans qu’aucune exception n’y soit prévue.

Cependant, dans les cercles évangéliques, de plus en plus de voix s’élèvent pour ouvrir la porte à la possibilité de mentir en certaines circonstances, arguant notamment que les Ecritures mentionnent certains exemples de menteurs notoirement bénis.

Que penser d’une telle approche ?

 

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Des menteurs exemplaires?

Parmi les nombreux récits de mensonges contenus dans la Bible, deux au moins sont de nature à troubler le lecteur.

Le premier est l’histoire de Rahab, la prostitué de Jéricho qui, volontairement, cacha les espions envoyés par Israël et mentit aux autorités de la ville qui les recherchaient (Jos. 2:1-24; 6:17, 23-25).

Après ces évènements, elle n’est plus mentionnée que trois fois, et dans le Nouveau Testament. La réaction de Rahab y est dépeinte comme le modèle d’une foi biblique, celle dont les oeuvres en démontrent l’authenticité (Héb. 11:31; Jac. 2:25).

Le deuxième récit, tout aussi problématique, est celui des sages-femmes égyptiennes, Schiphra et Pua (Ex. 1:15-21). Bien que Pharaon leur eut ordonné de mettre à mort tous les enfants mâles Hébreux, ces dernières craignirent Dieu et ne se conformèrent pas à cet ordre.

Lorsque des comptes leur furent demandé, elles expliquèrent que les femmes d’Israël accouchaient plus rapidement que les égyptiennes. Malgré ce qui s’apparente à un mensonge, la qualification de divine de l’attitude des sages-femmes est élogieuse : l’Eternel fit “prospérer leurs maisons”, parce que “les sages-femmes avaient eu la crainte de Dieu”.

 

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Obligés de pécher?

Ces passages narratifs ne sont pas sans soulever un certain nombre de questions.

Rahab, Schiphra, et Pua ont-elles été bénies en raison, ou en dépit en de leurs désobéissances à l’autorité civile ? Qui plus est, ces bénédictions marqueraient-elles une sorte d’approbation divine de leur mensonges respectifs ?

Au vu de leurs circonstances, avaient-elles seulement la possibilité d’agir autrement ?

D’un point de vue plus général, existe-t-il des situations telles que le croyant se retrouve obligé de transgresser un commandement divin dans le but d’obéir à un autre ?

Et, si tel est le cas, peut-on légitimement parler de transgression, de péché ?

 

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Le problème des absolus moraux

Pour les chrétiens attachés à l’inerrance des Ecritures, les commandements moraux divins sont des absolus.

Que veut-on dire par là ?

La loi morale, exprimée notamment dans les dix commandements, est l’expression du caractère de Dieu. De même que les paroles de l’homme révèlent sa nature (Matt. 12:34; 15:18), celles de Dieu révèlent qui il est dans son essence.
En d’autres termes, quand Paul dit que “la loi est sainte”, et que “le commandement est saint, juste et bon” (Rom. 7:12), il indique par là que la loi morale révèle Dieu dans sa sainteté, sa justice, et sa bonté.

Puisque les commandements émanent de Dieu, qu’ils le reflètent et le révèlent, alors ils existent par eux mêmes et ne sont en rien dépendant du monde créé.
Ce sont des absolus :  ils n’ont besoin d’aucune condition et d’aucune relation pour opérer. Leur valeur est universelle et s’étend à l’humanité entière.

Mais c’est ici que surgit le problème des absolus moraux.

Revenons sur les deux récits de Rahab et des sages-femmes. Dans chacun de ces cas, elles doivent se conformer à deux absolus moraux qu’elles ne semblent pas pouvoir concilier : le fait de ne pas mentir et le fait de ne pas tuer.

Comment expliquer une telle situation ? Se pourrait-il que deux absolus divins puissent s’opposer, voire se contredire ?

 

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Trois solutions possibles

Pour résoudre la difficulté apparente posée par ces deux passages, les penseurs chrétiens se sont généralement regroupées derrière trois positions (1) :

  1. La position des absolus conflictuels.
    Selon cette approche, notamment défendue par J.I Packer ou Dietrich Bonhoeffer,  il est possible que des normes morales divines rentrent en conflit. En pareil cas, l’homme doit alors choisir de transgresser l’un des commandements, dans le meilleur des cas le “moins mauvais”, puis se repentir et rechercher le pardon de Dieu.
    Ici, le critère de décision est donc placé sur le degré de gravité de la faute.
  2. La position des absolus gradués
    Cette approche enseigne également que de nombreuses normes morales universelles peuvent entrer en conflit. Cependant, elle estime que ces absolus peuvent être arrangés en une sorte de “hiérarchie méritoire”. En d’autres termes, quand plusieurs absolus moraux rentrent en conflit, la solution peut être atteinte en transgressant une “loi inférieure” au profit de l’obéissance aux commandements produisant le plus grand bien.
    Les défenseurs de cette position, parmi lesquels Norman Geisler, insistent sur le fait qu’en pareil cas, aucun péché n’a été commis.
  3. La position des absolus non conflictuels.
    Il s’agit de l’approche historique de l’Eglise, avancée notamment par Augustin, et dans les temps modernes par John Murray ou John M. Frame. Selon cette proposition, les absolus moraux donnés par Dieu ne rentrent jamais réellement en conflit, quand bien même ils donnent l’apparence de l’être. Cette position se focalise sur la portée et la signification de chaque absolu moral, recherchant ainsi ce que certains appelleront “l’esprit de la loi”.
    Par exemple, le sixième commandement ne proscrit pas toute action de tuer per se, mais porte plutôt sur la notion de meurtre :  le fait de prendre la vie d’un autre humain intentionnellement, vicieusement, et au mépris de tout cadre légal.

Chacune de ces position dispose de forces et de faiblesses, mais il semble que la balance penche davantage dans la direction des absolus non conflictuels.

En effet, si la loi morale est bien la révélation du caractère de Dieu, alors un conflit entre absolus moraux signifierait qu’un tel conflit existe au sein même de l’essence divine.

De plus, le Christ incarné n’a jamais péché (Héb. 4:15; 1 Pi. 2:22), ce qui implique qu’il aurait été le seul homme à n’avoir jamais rencontré de conflit entre absolus moraux, chose difficile à admettre sur la base de la première position.

Enfin, quand bien même une hiérarchie existerait entre les absolus moraux (selon la position n°2), les Ecritures enseignent que transgresser le moindre commandement de la loi revient à violer la loi tout entière (Gal. 3:10; Deut. 27:26; Jac. 2:10).

Il parait donc hautement improbable que des absolus moraux puissent rentrer en conflit, et la position 3 est à privilégier.

 

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Peut-on mentir sans pécher?

L’approche des absolus non conflictuels permet-elle de régler les cas de Rahab et des sages-femmes exposés ci-dessus ?

Dans l’exemple de Schiphra et Pua, les spécialistes vont généralement travailler sur la notion de mensonge, en se focalisant notamment sur le 9ème commandement (Ex. 20:16).

Frame définit le mensonge comme “un mot ou un acte qui trompe intentionnellement son prochain dans le but de lui faire du mal” et conclut que “nous n’avons aucune obligation de dire la vérité à des personnes qui, par exemple, cherchent à prendre une vie innocente”. (2) 

Bien qu’acceptant et recommandant sa méthodologie, je ne vous cache pas être assez gêné par ses conclusions.

Tout d’abord, il me semble que la définition du mensonge ne saurait se limiter au 9ème commandement uniquement.
Dire que, pour être qualifié de “menteur”, quelqu’un doive nécessairement a) avoir l’intention préalable de faire du mal et b) agir ainsi contre un “prochain” me parait extrêmement réducteur et aléatoire.

Sur quelle base, par exemple, un père peut-il reprendre un petit enfant qui ment en permanence, si l’on adopte le raisonnement de Frame ?

Ensuite, bien qu’il s’en défende, ses conclusions sont quasi identiques à celles des absolus gradués : il finit par admettre qu’il est possible de mentir en certains contextes. (3)

Le problème subsiste alors : soit il n’existe pas d’interdiction absolue de déformer la vérité, soit un tel absolu peut rentrer en conflit avec d’autres. Il semble que la solution se trouve ailleurs.

 

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Dieu bénit des pécheurs

La décision des sages-femmes était-elle totalement dénuée de péché, comme l’affirme Frame ? Je ne le crois pas.

De même que les vêtements d’un homme ayant échappé à l’incendie sentent encore le feu, les actions les plus nobles de ceux qui ont échappé à l’enfer portent encore la trace de la chute.

Nous n’agissons jamais de manière absolument bonne.

John Bunyan (1628-1688) l’avait bien compris, lorsqu’il déclare :

Même dans ma plus belle prière il y a suffisamment de péché pour damner le monde entier. (4)

Nous ne devrions pas perdre de vue cette réalité, et garder en tête que l’approbation divine de Schiphra et Pua n’est certainement la conséquence de la pureté intrinsèque de leurs actions.

Deux éléments négligés jusqu’ici me paraissent aller dans ce sens :

  1. Ce n’est pas parce Dieu n’a pas reproché aux sages-femmes leur mensonge que cela constitue de facto une approbation divine. Cela revient à donner un trop grand poids interprétatif à un argument du silence.
  2. Ce n’est pas directement pour leurs actions que Schiphra et Pua sont louées, mais en raison de leur crainte de Dieu (Ex. 1:21).

Toutes les approches évoquées ci-dessus, Frame y compris, envisagent la bénédiction divine comme récompensant l’ensemble de l’action des sages-femmes.

Mais il me semble que c’est plutôt leur disposition de coeur que Dieu recommande.
L’approbation divine des oeuvres de ces femmes est bien réelle. Elle n’est cependant pas liée à leur valeur intrinsèque, mais aux intentions qui y ont présidé.

Cette position, notamment défendue par John Murray dans ses Principes de conduite (5), a longtemps joui de la faveur de l’Eglise.

Que ce soit dans l’épisode des sages-femmes ou de Rahab, Dieu recommande donc la foi en action de personnes en dépit de leurs mensonges.

En quoi est-ce étonnant, de la part d’un Dieu qui se plait à bénir les pécheurs ?

 

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Pourquoi ces situations impossibles ?

En conclusion, comment considérer ces situations dans lesquelles il ne nous semble pas possible de faire autrement que mentir ?

Souvenons nous tout d’abord que Christ aussi a été confronté à bien des dilemmes, mais n’a jamais recouru au péché pour s’en sortir (Jean 8:1-11; Matt. 22:15-22).

Gardons également en tête que, dans des situations particulièrement extrêmes, d’autres ont choisi de se confier en Dieu et de ne pas recourir à la dissimulation (cf. en particulier Dan. 3:1-30; 6:1-24).

De telles situations n’existent pas en raison d’un conflit entre la moralité de Dieu et la manière souveraine dont il dispose les circonstances : elles sont la conséquence directe de la chute de nos premiers parents.

Le fait même que nous nous retrouvions dans des situations apparement insolubles est la conséquence directe du péché entré dans le monde par Adam (Rom. 5:12).

La bonne nouvelle, c’est que Dieu sauve du péché, et béni des pécheurs.
Voilà quel est l’encouragement central à ne pas mentir : Dieu nous a racheté de notre vie de mensonge par la puissance de la vérité de l’Evangile.

Ne prenons donc surtout pas les situations difficiles de Rahab, Schiphra, et Pua, comme une autorisation à mentir sous certaines circonstances. Leur but est avant tout de nous instruire sur la puissance de la grâce de Dieu.

 

 

GB

 

 

 

 

 

Notes et références :

(1) Pour une bibliographie exhaustive des différentes positions citées dans cet article, en particulier les ouvrages des représentants mentionnés, nous vous renvoyons vers l’excellente introduction de David W. Jones, An Introduction to Biblical Ethics (Nashville: B&H Publishing Group, 2013), p. 82-101.

(2) John M. Frame, “Must We Always Tell the Truth?” in The Doctrine of the Christian Life (Phillipsburg: P&R Publishing Company, 2008), p. 834-840. Ces deux citations proviennent de la page 839. (3) Frame finit même par affirmer qu’en certaines situations, Dieu requiert que le chrétien mente. Ibid., p. 839-840, voir en particulier note 12.

(4) Extrait des pensées de John Bunyan sur son lit de mort, dont nous avons traduit certaines. (5) John Murray, Principles of Conduct (Grand Rapids: Eerdmans, 1957), 123-48.

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est l'auteur du livre "Je vous purifierai d'une eau pure" : perspectives bibliques sur la régénération baptismale. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).