La régénération baptismale à la lumière de la Bible

La régénération baptismale et les Pères de l’Eglise

Cet article fait suite au podcast “Les Pères de l’Église adhéraient-ils tous à la régénération baptismale ?”, publié hier. Il s’agit également de notre septième et dernier article de la série portant sur la régénération baptismale. 

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Les débats autour de la régénération baptismale se focalisent très souvent sur la place du baptême dans la tradition, en particulier celle de la période patristique. (1) En ce qui nous concerne, nous avons choisi d’aborder cet aspect de la discussion en dernier.

Nous avons en effet préféré réserver davantage d’espace à l’exégèse des textes bibliques plutôt qu’à la théologie baptismale des cinq premiers siècles. (2)

À l’origine, cet article devait être beaucoup plus long et devait analyser les différentes sources patristiques qui, de notre opinion, se démarquent de la régénération baptismale de manière significative. L’ampleur de la tâche et la perspective d’un article de plus de 20 000 mots (!) nous a convaincu de limiter ce billet à l’analyse d’un seul texte, celui de l’Épitre à Barnabé.

Cette lettre fait partie d’un groupe de textes baptisé “Pères Apostoliques”, car incluant l’ensemble des écrits suivant immédiatement la période apostolique, couvrant une période comprise entre 90 et 160 ap. J.C. (certains estiment même la Didachè plus ancienne, autour de 70 ap. J.C.). (3)

L’importance historique du contenu de ces lettres est de premier ordre. Certaines d’entre elles disposent d’informations relatives aux pratiques baptismales, mais rien qui ne permette de statuer en faveur de la régénération baptismale. En réalité, peu de ces écrits traitent du baptême, et lorsqu’ils le font, c’est essentiellement pour donner des instructions pratiques à son sujet. (4)

Le passage le plus disputé est cette citation de l’Epitre de Barnabé, qui est en réalité un texte anonyme :

[2] Recherchons maintenant si le Seigneur a pris soin de manifester à l’avance l’eau et la croix. Au sujet de l’eau, il est écrit, à l’adresse d’Israël, qu’ils ne recevraient pas le baptême qui procure la rémission des péchés, mais qu’ils essaieraient de se fabriquer à eux-mêmes leur salut. […]

[10] Comprenons: nous descendons dans l’eau, remplis de péchés et de souillures, mais nous en sortons, chargés de fruits, avec dans notre coeur la crainte et, dans l’esprit, l’espérance en Jésus. (5)

Everett Ferguson, ardent défenseur des Eglises de Christ, fait de ce passage le fer de lance de son argument sur les Pères Apostoliques. Pour lui, ce texte montre comment le baptême était compris à cette époque là où les autres écrits des Pères Apostolliques ne se contentaient de traiter de son mode d’administration. (6)

Bien que nous reconnaissions la qualité de son traitement, il passe cependant très rapidement sur le caractère hautement métaphorique du texte, notamment lorsqu’il mentionne les multiples allusions à l’Ancien Testament

Notez que nous avons volontairement réduit la citation aux versets 2 et 10, car c’est ce que font généralement les sites apologétiques sacramentalistes, notamment catholiques.
Ce faisant, ils donnent l’impression que la mention de la descente dans l’eau au v. 10 se réfère au baptême du v. 1 (qui est d’ailleurs la seule mention du baptême dans toute l’épitre). (7)

Mais le fait est que dans tout le passage, notamment des versets 6 à 11, l’auteur fait une analogie entre le Psaume 1, dont il cite entièrement les v.3 à 6, et la conversion chrétienne.

Dans l’ensemble du texte, que nous vous encourageons à lire au complet, les références à “l’eau et à la croix” pointent vers l’eau et l’arbre décrits dans le Psaume.

Jugez-en vous mêmes, et si vous maîtrisez le Grec, nous vous encourageons à aller vérifier par vous-même le texte original sur le site du projet Remacles :

 

[1] Recherchons maintenant si le Seigneur a pris soin de dévoiler à l’avance et l’eau et la croix. A l’égard de l’eau, il est écrit à l’adresse d’Israël que les Juifs ne recevraient point le baptême qui procure la rémission des péchés, mais se fabriqueraient à eux-mêmes un moyen d’édification. [2] Le prophète dit en effet :

« Ciel, sois dans la stupeur !
Terre, frémis d’horreur plus encore!
Car ce peuple a commis double crime :
Ils m’ont abandonné, Moi, la source de la vie.
A eux-mêmes ils se sont creusé
Une citerne qui donne la mort.
[3] Est-elle une roche stérile,
Sion ma montagne sainte ?
Vous serez comme les petits d’un oiseau,
Voletant, arrachés du nid. »

[4] Et le prophète dit encore :

« C’est moi qui marcherai devant toi ;
J’aplanirai les montagnes,
Je briserai les portes d’airain,
Je fracturerai les verrous de fer,
Et je te donnerai les trésors secrets,
Cachés, invisibles
Afin qu’ils sachent que moi, je suis le Seigneur Dieu ».

[5] Et encore :

« Tu habiteras dans la caverne élevée
D’une roche fortifiée
Où l’eau ne manque jamais.
Vous contemplerez le roi avec sa gloire,
Et votre âme réfléchira sur la crainte du Seigneur ».

[6] Et dans un autre prophète il dit encore :

« Et celui qui fait ces choses
Sera comme l’arbre planté sur un cours d’eau,
Qui donne son fruit en la saison,
Et dont les feuilles ne tombent point.
Toutes ses entreprises réussiront.
[7] Il n’en va pas ainsi des impies ; il n’en va pas ainsi,
Mais plutôt comme du flocon
Que le vent balaye de dessus terre.
Aussi les impies ne tiendront pas debout au jugement,
Ni les pécheurs dans le conseil des justes ;
Car le Seigneur connaît le chemin des justes
Et le chemin des impies sera détruit. »

[8] Remarquez comme il décrit en même temps l’eau et la croix, car voici ce qu’il veut dire. Heureux ceux qui ayant espéré en la croix sont descendus dans l’eau ! La récompense, il l’indique par ces mots : « en la saison » ; alors, déclare-t-il, je m’acquitterai en retour. Et pour le temps présent, ces autres mots : « les feuilles ne tomberont pas », signifient que toute parole sortie de votre bouche dans la foi et la charité amènera un grand nombre d’hommes à la conversion et à l’espérance.

[9] Un autre prophète dit de son côté : « Le pays de Jacob était loué plus que tout autre. » Cela signifie que Dieu glorifie le vase renfermant son Esprit.

[10] Qu’est-il dit ensuite? « Il y avait un fleuve coulant à droite, duquel montaient des arbres gracieux ; quiconque en mange vivra éternellement; »

[11] c’est à-dire : nous descendons dans l’eau remplis de péchés et de souillures ; mais nous en sortons chargés de fruits, ayant dans le cœur la crainte et dans l’esprit l’espérance en Jésus. « Quiconque mangera de ces arbres vivra éternellement » signifie : Quiconque écoute et croit les choses ainsi annoncées vivra éternellement.

 

Lorsqu’au v. [11], l’auteur parle de descendre dans l’eau et de remonter “chargé de fruits”, il fait clairement allusion au v. [6], c’est à dire à l’arbre planté près d’un courant d’eau qui donne son fruit en sa saison (Ps. 1:3-6), qu’il compare ensuite au fleuve sortant du temple bordé d’arbres de part et d’autre en Ez. 47:1-12.

Par conséquent, l’eau dans laquelle l’auteur se propose de descendre est celle  du Ps. 1 et d’Ez. 47, et non l’eau du baptême mentionnée au v. [1].

De même, lorsque au v. [11] il parle de manger les fruits de cet arbre, il a toujours en tête la métaphore de l’arbre près du courant d’eau, et les non les prétendus fruits qui seraient produit par une immersion régénérante.

Notre auteur ne fait d’ailleurs aucun mystère de son usage de la métaphore. Au v. [11] il explique ce qui signifie “manger de l’arbre” :

“Quiconque en mangera vivra à jamais : ce qui signifie que quiconque écoutera ces paroles et croira vivra éternellement.”

Lorsqu’il donne la signification de ses citations, c’est toujours vers la conversion et la foi personnelle qu’il pointe :

“Ces mots veulent dire que toute parole de foi et d’amour , sortant de vos bouches, acheminera une multitude à la conversion et à l’espérance.” (v.[8])

Notez l’usage de l’expression τοῦτο λέγει· (“ce qui signifie”, “ce qui veut dire”) chaque fois que l’auteur explique l’Ancien Testament. Celle-ci établit clairement son interprétation allégorique. 

La référence au baptême est très certainement métonymique : comme dans 1 Pi. 3:21, le baptême désigne les réalités qu’il tend à signifier (synecdoque), ici la conversion et la foi des versets 8 et 11. (8)

 

Ferguson tente également de trouver des traces dé régénération baptismale en 2 Clément, dans la lettre d’Ignace à Polycarpe, ou encore dans l’ouvrage du Pasteur d’Hermas. Mais, à notre sens, ses propositions sont loin d’être concluantes. (9)

Nul n’est libre de son présupposé, et certains objecteront peut être que nous ne le sommes pas en lisant l’Épitre à Barnabé de la sorte. Néanmoins, il nous semble que nous compréhension de ce passage à la formulation relativement obscure est bien plus défendable que l’approche sacramentelle, qui ne tien pas réellement compte des citations de ce passage.

 

 

 

GB

 

 

 

 

Notes et références :

(1) Dans cet article, nous entendons par “période patristique” l’époque d’étendant de la fin de la période apostolique à 596 ap. J.C. D’ordinaire, nous limitons la période patristique au Concile de Chalcédoine (451), mais la question du baptême nous oblige à l’ouvrir davantage.

(2) Nous avons déjà argué ailleurs que l’évolution doctrinale historique, aussi importante soit-elle, n’est ni normative ni définitive en elle-même.  D’autre part, si l’on voulait traiter le sujet en profondeur, il nous faudrait prendre en compte de nombreuses sources écrites, archéologiques, et analyser les arguments des principaux spécialistes en la matière.  Cette modeste série n’a pas vocation à traiter exclusivement de patristique. Par contre, Timothy Kaufman, un catholique devenu presbytérien, a réalisé une excellente série sur les Pères de l’Eglise et la régénération baptismale sur son blog, White Horse. Sa contribution est d’autant plus intéressante qu’il entre en dialogue avec un site Catholique à tendance oecuménique, Called to Communion, ainsi qu’avec un blogger défendant la position d’Everett Ferguson (Eglises de Christ).

(3) Parmi les Pères Apostoliques on compte les deux lettres de Clément aux Corinthiens (dont la paternité est disputée), les sept lettres d’Ignace d’Antioche, la lettre de Polycarpe aux Philippiens ainsi que le récit de son martyr, les fragments de Papias que ne nous sont parvenus que par Eusèbe de Césarée, et quatre lettres anonymes : la Didachè, le Pasteur d’Hermas, l’Epitre à Diognète, et l’Epitre de Barnabé (attribuée à Barnabé par Clément d’Alexandrie, mais en réalité anonyme).

(4) Cf. par ex. Didachè, 7.3

(5) V. 1 et 10 extraits de L’Epitre de Barnabé, 11.1-11

(6) Everett Ferguson, Baptism in the Early Church (Grand Rapids, Mi.: Eerdmans, 2009), p. 210-214.

(7) C’est pourquoi, nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à toujours lire le contexte des citations proposées, notamment en ce qui concerne les citations patristiques.

(8) Voir notre traitement de 1 Pierre 3:21 dans notre article “L’eau du baptême purifie-t-elle ?

(9) Ferguson, 201-210, 214-220. Les arguments tirés de 2 Clément et de la Lettre à Polycarpe sont réellement peu documentés. Les références au baptême du Pasteur d’Hermas (9.16.1-6) consistent en une vision à caractère allégorique. Nous n’avons pas commenté ce passage en raison de contraintes d’espace, mais nos conclusions auraient été similaires à celles qui sont les notres sur l’Epitre à Barnabé

 

 

 

 

 

 

 



Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs. Il coordonne également les formations théologiques #Transmettre. Passionné par le grand mandat missionnaire, il a notamment supervisé les activités d'Audiovie (GRN) en région parisienne, avant d'exercer des fonctions pastorales. Guillaume est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) de la faculté Southwestern (Fort Worth, USA) et complète actuellement un cycle de recherche (Th.M. + Ph.D.). Il demeure aux États-Unis.


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