Esdras et Néhémie : un problème de chronologie

Les événements décrits dans le livre de Néhémie se sont-ils déroulé avant de ceux d’Esdras?

En apparence, notre question semble aller plus loin que ce que ces deux textes bibliques peuvent permettre de déduire. Cependant, les données chronologiques contenues dans ces textes peuvent légitimement nous intriguer.

Esdras et Néhémie établissent tous deux que les événements qu’ils décrivent prennent place durant le règne d’Artaxerxès. Esdras 7:8 dit: “Esdras arriva à Jérusalem le cinquième mois de la septième année de règne du Roi [Artaxerxès, cf 7:1]”et, respectivement, Néhémie 2:1 dit: “Au mois de Nisan, la vingtième année du règne d’Artaxerxès…”

Selon la position traditionnelle Esdras serait retourné en premier à Jérusalem en 458 av. J.C. tandis que Néhémie serait revenu de Babylone en 445 av. J.C., sous le règne d’Artaxerxès Ier.

Certains spécialistes proposent une datation alternative, plaçant le retour de Néhémie autour de 445 av. J.C. (sous Artaxerxès Ier), et celui d’Esdras en 398 av. J.C. (sous Artaxerxès II).

Cette date plus tardive d’Esdras est basée sur les deux arguments suivants.

(1) Le déroulement de l’action d’Esdras à Jérusalem semble impliquer une ville restaurée, reconstruite, et repeuplée.

(2) Le souverain sacrificateur à l’époque de Néhémie était Eliaschib (Néhémie 3:20; 13: 4), tandis que du temps d’Esdras, il s’agissait de Jochanan, fils d’Éliaschib (Esdras 10: 6).

 

En ce qui nous concerne, nous sommes d’accord avec la position traditionnelle. En voici les raisons :

(1) Pourquoi Néhémie aurait-il surpris par la destruction du mur de Jérusalem ayant eu lieu 140 années plus tôt, c’est à dire, lors de la chute de Jérusalem en 586 av J.C. (1:2-4) ?
Il nous semble que sa surprise s’explique par le fait que même malgré la présence d’Esdras et de la première vague de Juifs revenus d’exil depuis une douzaine d’années, le mur de la ville était toujours en ruine.

(2) Néhémie mentionne Esdras (Néhémie 8:9; 12:26, ​​36) mais Esdras, lui, ne le mentione pas du tout. Le plus probable est que le livre d’Esdras ait été écrit un peu plus tôt, et que le livre de Néhémie ait été rédigé alors qu’ils étaient tous deux présents à Jérusalem. Certes, cet argument n’est pas décisif en lui-même, puisque de nombreux prophètes ont omis les noms de leurs pairs contemporains (par ex., Aggée, Zacharie, ou Isaïe et Michée).

(3) L’argument le plus décisif est basé sur l’identification d’Eliaschib. Nous soulignons en effet que le “Eliaschib” mentionné en Esdras 10:6 n’est pas désigné comme souverain sacrificateur. Dès lors, l’identifier au “Eliaschib” du temps de Néhémie est purement hypothétique.

 

 

 

NR

 

 

 

Pour aller plus loin

 

Albright, W. F., “The Date and Personality of the Chronicler”, JBL 40 (1921): 104-124.

Bowman, Raymond A., “The Book of Ezra and the Book of Nehemiah: Introduction and Exegesis”, IB 3 (1954):784-792.

Brown, A. Philip, “Nehemiah and Narrative Order in the Book of Ezra”, Bibliotheca Sacra 162 no. 646 (2005): 175-194. Accessible au https://bible.org/book/export/html/2570

Brown, A. Philip, “Chronological Anomalies in the Book of Ezra”, Bibliotheca Sacra 162 no. 645 (2005): 33-49.

Cazelles, Henri, “La Mission d’Esdras”, Vetus Testamentum 4, no. 2 (1954): 113-140

Demski, Aaron, “Who Returned First: Ezra or Nehemiah?” BR 12.2 (1996): ???

Green, Alberto R. W., “The Date of Nehemiah: A Reexamination”, Andrews University Seminary Studies 28 no. 3 (1990): 195-209.

Horn, Siegfried H., and Wood, Lynn H., The Chronology of Ezra 7, (Hillsboro OR: Teach Services, 2006).

Kaiser, Walter C., A History of Israel: From the Bronze Age Through the Jewish War, (Nashville TN: Broadman & Holman, 1998), p. 438-9.

Saley, Richard J., “The Date of Nehemiah Reconsidered”, in Biblical and Near Eastern Studies: Essays in Honor of William Sanford LaSor, ed. Gary A. Tuttle (Grand Rapids MI: Eermands, 1978), p. 159-160.

Yamauchi, Edwin, “The Reverse Order of Ezra/Nehemiah Reconsidered,” Themelios 5 no. 3 (1980): 7-13.

 

 

 

 

Njato est étudiant en Ancien Testament et en Théologie Biblique à la faculté SWBTS (Fort Worth, Texas). Il dispose d'un Bachelor en Théologie de London Theological Seminary.

  • Bonjour M. Razafimbahiny,

    Merci d’avoir partagé vos observations avec nous.

    Avez-vous beaucoup étudié la chronologie biblique, ou seulement ce point précis (Esdras-Néhémie) ? Avez-vous des références fiables mais compréhensibles à suggérer ? Je parle de travaux récents, pas des vieilles datations faites par des évêques anglicans au XIXe siècle.

    Personnellement, je me suis appuyé de 2011 à 2014 sur la chronologie de Gérard Gertoux, dont les travaux sont très érudits quoique assez hermétiques, mais je suis moins confiant dans cette source depuis que j’ai réalisé que son adéquation entre les Hébreux/Hapiroux et les Hyksos est erronée étant donné que les Hébreux/Hapiroux furent retenus en Égypte et quittèrent contre la volonté du Pharaon tandis que les Hyksos furent expulsés hors d’Égypte manu militari.

    http://mom.academia.edu/GerardGERTOUX

    Answers in Genesis et Creation Ministries International ont des articles de chronologie biblique sur leurs sites web respectifs mais je n’en ai pas entrepris la lecture tellement ils semblent complexes et techniques.

    Ce documentaire et le livre associé semblent intéressants par contre :

    http://www.patternsofevidence.com/

    Ils ne semblent pas faire de livraison en dehors des États-Unis.

  • Njato Razafimbahiny

    Merci beaucoup, M. Tribonien car vous me dirigez vers un site (ou un savant) bien informé. Franchement, je suis un débutant dans les études de l’Ancien Testament. Mon niveau n’atteindra jamais celui de Gerard Gertoux. Il connaît bien le contexte politique de l’Ancien Testament. Il interacte beaucoup avec Israël Frankenstein et les autres. Gerard tente de revoir la méthode chronologique classique des rois du monde antique en regardant de près les rois co-régent.
    Mon intérêt c’est plutot l’exégèse et la théologie de l’Ancien Testament; donc, je ne peux pas vous donner des recommandations sur les savants récents qui se spécialisent dans la chronologie biblique.

    • En toute franchise je ne crois pas qu’Israël Frankenstein soit vraiment une référence fiable ; cet individu est un des principaux promoteurs de la thèse « Bible-mythe » et d’une rédaction tardive (post-exilique) du Pentateuque.

      Quant à Gérard Gertoux, outre ce que j’ai dit dans mon précédent commentaire, je ne suis pas assez connaisseur pour me prononcer sur l’ensemble de ses recherches, mais je présume qu’elles ne sont pas à rejeter en bloc.

      D’ici quelques mois quand j’aurai trouvé un moyen de regarder « Patterns of Evidence » je propose d’en faire un mini compte-rendu sur ce fil même.

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