En quoi Thomas d’Aquin peut-il aider les évangéliques?

Cet article a été posté le 7 novembre 2012 sur le site de la Gospel Coalition par Gerald R. McDermott, Professeur au Roanoke Collège. Nous remercions TGC – Evangile 21 (la branche française de la Gospel Coalition) pour l’opportunité de traduire cet article en français. 
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Depuis des générations les évangéliques s’entendent dire qu’il faut éviter Thomas d’Aquin (1224-1274). La raison est qu’il serait le principal ancêtre du faux enseignement du salut par les œuvres dont le Catholicisme est imprégné.

Puisque Luther a montré avec justesse que la doctrine chrétienne toute entière tient ou s’effondre en fonction de l’interprétation de la doctrine de la justification, et que d’Aquin a conduit l’Église catholique à embrasser précisément l’opposé, les évangéliques ayant du discernement devraient donc renoncer à Thomas et à tous ses travaux.

De même, parce que Thomas a enseigné le salut par les œuvres ainsi qu’une théorie des sacrements mettant l’accent sur leur réception externe sans la nécessité d’une foi subjective (interne), il a été également suggéré aux évangéliques que sa version de la foi était entièrement étrangère à celle des évangéliques.

On allègue également que d’Aquin ne reconnaîtrait pas le besoin d’une relation personnelle avec Jésus-Christ. Et, certains ont même spéculé en disant qu’il n’a pas pu lui-même avoir la moindre relation personnelle avec le Dieu trinitaire.

Sur ces deux points, les évangéliques ont tort.

Thomas n’a pas enseigné le salut par les œuvres. Et, il était tout à fait au clair à propos de la nécessité d’une foi intérieure et d’une relation personnelle avec le Christ – même si l’on doit reconnaître qu’il ne pratiquait pas ces réalités de la même manière que les évangéliques modernes.

 

 

Luther et la justification

Permettez-moi tout d’abord d’expliquer la façon dont Thomas comprend la justification (c’est à dire, comment nous sommes acceptés par Dieu en vue du salut).

C’est en effet sur ce point que son enseignement est entré en collision, trois siècles après sa mort, avec celui de Luther et de la Réforme Protestante.

Pour Thomas, dans la justification, Dieu accomplit quelque chose au sein même de la personne (ce qui au passage correspond également à l’enseignement d’Athanase et d’Augustin).

Dès lors, la justification ne constitue pas uniquement le début de la vie chrétienne (comme Luther la décrivait le plus souvent) mais sa continuation et son perfectionnement ultime. C’est un changement dans l’être intérieur et non pas uniquement un statut légal (le passage du statut d’ennemi de Dieu à celui d’enfant de Dieu).

Pour Thomas, il n’existe pas de distinction -contrairement à ce qu’affirme Luther – entre la justification (la déclaration de Dieu qu’il nous accepte) et la sanctification (notre renouvellement intérieur).

Ainsi, il existe des différences entre Thomas et Luther concernant la justification et la sanctification.

Mais nous ne devrions pas exagérer ces différences. Comme Luther (et Calvin, en la matière), Thomas croit que la justification est un don de Dieu obtenu par la vie, la mort et la résurrection de Jésus, et non pas une récompense acquise par des accomplissements humains.

Selon lui, les gens ne peuvent rien faire qui puisse obtenir ou garantir cette justification :

Quelle que soit notre préparation (en vue d’une foi salutaire), celle-ci provient de l’assistance de Dieu, agissant dans l’âme en vue du bien. En ce sens, ce bon mouvement du libre choix lui-même, par lequel quelqu’un se prépare à recevoir la grâce de Dieu, est une action du libre choix produite par Dieu!

Thomas insiste sur le fait que personne ne “mérite la première grâce”, ce qui signifie ne mérite que Dieu s’approche de lui et agisse dans son cœur et sa pensée pour initier ce cheminement qui consiste en un retour vers Lui.

Thomas a bien parlé de “mérite” dans la vie chrétienne, mais il s’agit du mérite accordé aux croyants uniquement sur la base de la grâce de Christ, produisant en eux des œuvres justes.

Ainsi, il existe un principe de la grâce présent dans l’oeuvre de d’Aquin, y compris dans ses développements sur le mérite.

Un autre point de similarité entre Thomas et Luther, souvent présentés comme violemment opposés l’un à l’autre, est que Luther voyait lui-aussi la justification comme ayant un effet intérieur. […]

De même que Thomas n’a pas enseigné le salut par les œuvres, il n’adhérait pas à une vision mécanique des sacrements qui n’aurait pas requis une profonde piété.

Dans sa vie personnelle, Thomas faisait preuve d’une spiritualité qui ferait honte à beaucoup d’évangéliques. De manière régulière, alors qu’il écrivait ses traités théologiques, il s’agenouillait en prière parce qu’il faisait face à un problème intellectuel, et demandait à Dieu d’illuminer ses pensées.

Il a écrit de beaux hymnes et de belles prières à Christ et au Père, à l’usage de la vie quotidienne, et pour la communion.

Juste avant la fin de sa vie, alors qu’il célébrait la messe, Thomas tomba en transe. A partir de ce moment, et sans explication, il s’arrêta d’écrire et ne parla plus que très peu. Son secrétaire le questionna à ce sujet avec insistance. Thomas répondit que, comparé à ce que Dieu venait de lui révéler, tout ce qu’il avait pu écrire lui paraissait semblable à de la paille.

Un évangélique ébloui par la beauté de Dieu n’aurait pas mieux dit.

 

 

Pourquoi les évangéliques devraient-ils lire Thomas ?

A ce stade de l’article, certains évangéliques pourraient se le demander.

D’accord, Thomas a enseigné le salut par la grâce et avait une relation personnelle avec Jésus, et alors? Nous pouvons le lire, certes. Mais devons-nous le faire?

Pourquoi le lire lui plutôt que les grands théologiens protestants comme Luther, Calvin, et Edwards?

Ma réponse est que Thomas est particulièrement éclairant sur nombre de sujets de grande importance pour les évangéliques. Et à cause de sa profondeur et de sa vision, il les a abordés sous certains angles qui nous seront, spirituellement et intellectuellement, d’une immense aide au cours de notre pèlerinage vers la cité céleste.

Je parlerai d’abord de son magnifique esprit, puis de deux sujets sur lesquels il peut aider les évangéliques.

Thomas avait un intellect phénoménal. G.K Chesterton rapporte que lorsque l’on demandait à Thomas ce pour quoi il remerciait le plus Dieu, il répondait simplement, “j’ai compris chaque page que j’ai lue.”

Parfois il pouvait dicter à plus d’un secrétaire à la fois, sur différents sujets.

Une tradition affirme qu’il composait dans son sommeil, ce qui veut probablement dire qu’il rédigeait dans un tel état de concentration que cela ressemblait à une transe.

A l’occasion, cela avait des effets peu propices à la vie en société. En 1269, lors d’un repas avec le Roi Louis IX de France, Thomas pensait aux faux enseignements des Manichéens. Bien qu’il fût au milieu des invités mangeant avec le Roi, il frappa soudain la table en s’exclamant, “ça règle le problème manichéen!”

Il appela son secrétaire afin qu’il vienne prendre des notes. Aussitôt sa dictée terminée il se tourna vers le Roi et s’excusa abondamment : “Je suis désolé, je me croyais à mon bureau.”

Thomas a été déclaré “Docteur” de l’Église Catholique en 1567, et recommandé pour l’étude par le pape Léo XIII en 1879.

L’Eglise catholique savait qu’il n’était pas aussi éloquent qu’Augustin, l’ancien professeur de rhétorique, mais elle a rendu hommage à son extraordinaire clarté.

Ses plus grandes œuvres sont la Somme Théologique (une présentation systématique de la doctrine Chrétienne utilisant l’Écriture, la tradition, la philosophie et la théologie) et la Summa Contra Gentiles, un travail apologétique destiné à être utilisé par les missionnaires envoyés vers les musulmans.

 

 

Comment peut-il nous aider?

Voyons maintenant les deux sujets sur lesquels il peut aider les évangéliques.

 

 

Foi et raison

 

Le premier est la relation entre la foi et la raison. Sur ce thème il a écrit à la fois des travaux sophistiqués, accessibles seulement aux philosophes et théologiens, et d’autres plus populaires, comme la Summa contra Gentiles, qui peuvent être lus par des non-spécialistes.

Toujours sur ce sujet, il a articulé une importante distinction qui a depuis guidé les penseurs chrétiens : la différence entre ce qui peut être connu à propos de Dieu par la raison et ce qui peut être connu de Lui seulement par révélation, notamment au travers de la révélation biblique.

Selon Thomas, par la raison, on ne peut découvrir que les ce type d’idées sur Dieu : “Dieu existe”, “Dieu est parfait”, “Dieu est bon”, “Dieu ne change pas”, ou encore ”Dieu est partout”, “Dieu est éternel” et “Dieu est un”.

Il démontre ce point en expliquant qu’il s’agit de ce que Paul entendait lorsqu’il disait, à propos de tous les êtres humains :

Ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant fait connaître. En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil nu, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâce…
(Cf. Rom. 1:1-21a)

 

Les “Cinq voies”

 

Thomas est également connu pour ses “Cinq voies” ou preuves de l’Existence de Dieu.

Il affirme tout d’abord que quelque chose doit produire un changement ou un mouvement dans les autres choses sans que la première chose ne soit elle-même changée ou mise en mouvement par quoique se soit..

Ensuite, déclare que dans une chaîne de causes (A produit la cause B qui en retour produit la cause C, etc.) il doit y avoir une cause première :

Nous n’avons jamais observé, et nous ne pourrons jamais le faire, quelque chose qui soit le produit de lui-même, car cela signifierait que cette chose se précéderait elle-même, ce qui est impossible.

Finalement, il en vient aux objets ayant différents degrés de perfection, et argue que l’ordre des perfections dans les objets implique qu’il existe une source de ces perfections.

Le mouvement de choses dépourvues d’intelligence vers différents buts (comme par exemple des animaux cherchant de la nourriture ou des planètes cherchant l’orbite parfaite ) suggère que celles-ci sont gouvernées par quelque chose d’intelligent.

Les Cinq voies (ou preuves) de Thomas sont souvent mal comprises. Certains ont ridiculisé Thomas pour avoir pensé pouvoir prouver le Dieu des chrétiens.

Mais bien que Thomas affirmait qu’elles prouvaient ce que “chacun se représente comme étant Dieu”, il est évident qu’elles ne cherchaient à démontrer que l’existence d’une “cause première”, et non pas le Dieu des chrétiens per se. […]

Une autre opinion répandue est que Thomas pensait que ces preuves convaincraient n’importe quel incroyant. Mais il savait bien que le péché empêche l’incroyant de penser objectivement. Il a écrit davantage pour affermir la foi des étudiants en théologie plutôt que pour convaincre les septiques.
Thomas a également clairement affirmé que la raison ne peut pas démonter des vérités particulières au Christianisme, telles que la tri-unité de Dieu, la rédemption, etc. Ces vérités, disait-il, peuvent être connues uniquement par révélation au travers de l’Écriture.

La loi naturelle

Le deuxième sujet sur lequel Thomas peut nous éclairer est ce qu’on appelle la loi naturelle. Il s’agit de cette idée que la raison nous permet de concevoir certains absolus moraux
valables en tout temps et en tout lieu.
Cette approche possède une longue histoire, qui remonte jusqu’à Aristote, Cicéron et Augustin. Mais Thomas l’a développée au moyen de sa précision habituelle, de sorte qu’elle a eu après lui une influence majeure.
Voici un exemple de ce que Thomas pensait que la raison pouvait montrer à tous les hommes
via la loi naturelle :
  1. Le premier commandement de la loi consiste en ce que “le bien doit être recherché et accompli, et le mal doit être évité”
  2. Par conséquent, de manière générale, se préserver soi-même est une bonne chose.
  3. Ainsi, la procréation et l’éducation des jeunes sont de bonnes choses.
  4. Enfin, les êtres humains devraient apprendre ce qui peut être appris à propos du sens de la réalité (c’est à dire pour d’Aquin, Dieu) et à vivre en société. Autrement dit, pour lui, le premier commandement implique que les gens devraient fuir l’ignorance, ne pas offenser les autres lorsque cela n’est pas nécessaire, et pratiquer la civilité envers tous.
Cela ne veut pas dire que, pour Thomas, la loi naturelle consiste en une liste d’instructions détaillées ou de
règles s’appliquant à toutes les situations. Bien plutôt, elle a été conçue pour constituer un cadre qui,
complété par l’intelligence pratique, la conscience, et la loi civile, est destiné à promouvoir le bien
commun pour une société particulière.
Quand les lois civiles sont en accord avec la loi naturelle, elles peuvent alors participer à la “Loi éternelle de Dieu”. Mais quand elles violent la loi naturelle, elles deviennent injustes. Elles deviennent “des actes de violence plutôt que des lois”, et par conséquent “de telles lois ne s’imposent pas à la conscience”.
L’implication de cette approche, comme l’a fait observer Martin Luther King dans sa célèbre “Lettre depuis la prison de Birmingham”, est que le chrétien est libre et est parfois obligé de s’engager dans la désobéissance civile.
On comprend alors pourquoi l’articulation que Thomas d’Aquin à donné à la loi naturelle a été non seulement appréciée des théoriciens du droit ou des spécialistes de l’éthique, mais également des défenseurs des droits de l’homme, et cela encore aujourd’hui.
Il y a beaucoup, beaucoup d’autres raisons pour lesquelles une lecture approfondie de Thomas d’Aquin peut être une immense aide pour les évangéliques.
Il parle avec profondeur et pertinence de problématiques actuelles sur la manière on doit parler de Dieu, ce que nous pouvons ou ne pouvons pas connaître de Dieu, les vertus qui sont spécifiquement chrétiennes et celles qui ne le sont pas, ce que signifie être saint et heureux, sur la signification de l’incarnation et bien plus encore.
Ma conclusion, en direction des évangéliques, sera donc : n’ayez pas peur! Plongez dans les eaux profondes de la pensée de l’un des plus grands esprits de la Grande Tradition.
Gerald R. McDermott

Pour aller plus loin :

– Ceux qui maîtrisent l’anglais et qui souhaiteraient lire une perspective un peu plus nuancée sur Thomas d’Aquin peuvent se référer à cet article de K. Scott Oliphint.
– Vous pouvez également consulter cet article de Jean-Marc Berthoud.

Marié et père de 3 enfants adoptés, je viens d'un arrière plan familial communiste et catholique non pratiquant Je me suis converti à Jésus-Christ à l'âge de 21 ans au terme d'une intense quête existentielle. Fonctionnaire des finances publiques, je suis passionné de théologie et engagé au sein de mon Église locale. J'aime jouer de la guitare, les randonnées en montagne et le Karaté.