Et si le jardin d’Eden était en fait … un temple ?

L’idée qu’Eden serait en réalité l’antitype des temples bibliques a été largement discuté par les théologiens et les exégètes. Dans cet article publié initialement sur Reformed Forum le 30 juillet 2016, Daniel Ragusa fait le point sur l’ensemble des éléments accréditant cette thèse. 

**

Le jardin d’Eden n’était pas seulement un ensemble de terres cultivables situées en Mésopotamie,
mais l’archétype d’un sanctuaire, ou un Temple-Jardin. (1) Bien que nous parlons souvent du « Jardin d’Eden » comme d’un lieu unique, un lecture attentive du texte nous révèle qu’Eden et le jardin sont
deux endroits différents.

Il faut tout particulièrement porter notre attention à Genèse 2.8, “Puis l’Éternel Dieu planta un jardin en Eden.” Dans ce passage, il est suggéré que le jardin est lié à Eden, Eden étant considéré lui-même comme un temple, comme “un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin” (Genèse 2.10). (2)

Cependant, les chapitres 1 à 3 de Genèse ne parlent d’Eden comme ayant une structure architecturale. Qui plus est, on n’y voit aucune mention des mots  “temple” et  “sanctuaire” pour le décrire. Comment pouvons-nous donc savoir si Eden était un temple ?

De nombreux spécialistes ont argumenté en faveur de cette thèse, à savoir qu’Eden était un temple, au  moyen du grand nombre de parallèles qui existent entre le jardin et les sanctuaires des Israélites
plus tardifs. (3)

Voici la synthèse de douze de ces arguments (4) :

1. De la même manière que le temple était lieu spécial où les prêtres pouvaient expérimenter la
présence de Dieu de manière unique, ainsi Eden était l’endroit où Dieu marchait avec Adam. G. K. Beale remarque que “La même forme verbale (Hithpael) utilisée pour ‘l’Éternel Dieu se promenait‘ dans le jardin (Genèse 3.8) apparaît pour décrire la présence de Dieu dans le tabernacle (Lévitique 26.12 ; Deutéronome 23.14 [23.15 dans le texte massorétique] ; 2 Samuel 7.6-7 ; Ezéchiel 28.14).” (5) (6)

2. Adam est dépeint comme un prêtre en ce qui concerne sa mission, à savoir “cultiver” (עבד) et “garder” (שׁמר) le jardin, ce qui correspond à la tâche du prêtre dans le temple. (Nombres 3.7-8 ; 8.25-26 ; 18.5-6 ; 1 Chroniques 23.32 ; Ezéchiel 44.14). (7) Adam semble également revêtir une parure sacerdotale (Ezéchiel 28:13 ss)

3. Le chérubin reprend les fonctions d’Adam de l’arbre de vie (Genèse 3.24). Le tabernacle contient un souvenir de cet épisode (cf. Exode 25.18-22).

4. “L’arbre de vie” (Genèse 2.9) est probablement le modèle du chandelier dans le tabernacle (Exode 25.31 ss). (8)

5. Le tabernacle d’Israël et le temple contenaient des sculptures en bois qui qui suggéraient l’environnement d’un jardin (1 Rois 6.18, 28, 32, 35 ; 7.18-20).

6. De même que l’entrée du temple d’Israël faisait face à l’est et se trouvait sur une montagne, et
comme le temple des derniers jours décrit dans Ezéchiel était face à l’est (Ezéchiel 40.6) et était sur
une montagne (Ezéchiel 40.2, 43.12), ainsi l’entrée d’Eden faisait face à l’est (Genèse 3.24) et était
située sur une montagne (Ezéchiel 28.14-16).

7. L’arche de l’alliance située dans le saint des saints qui contenait la Loi faisait écho à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. En effet les deux avaient pour but d’instruire l’Homme et de le mener
à la sagesse.

8. Comme un fleuve sortait d’Eden (Genèse 2.10), de même un fleuve sort du temple eschatologique (Ezéchiel 47.1-12 ; Apocalypse 21.1-2 ; cf. Psaumes 36.8-9 ; Apocalypse 22.1-2).

9. De même que de l’or et de l’onyx se trouvaient dans le jardin (Genèse 2.11-12), ces matériaux étaient
utilisés pour décorer les sanctuaires ultérieurs et les vêtements des prêtres (Exode 25.7, 11, 17, 31).

10. Le temple était structurellement composé de trois cercles concentriques marquant des degrés de sainteté différents (Saint des saints > Lieu saint > Cour), et le jardin d’Eden semble façonné selon une telle structure (Eden > Jardin > Monde extérieur).

11. Ezéchiel parle ainsi : “Eden, jardin de Dieu … la sainte montagne de Dieu” et fait également
allusion aux “sanctuaires” qu’il contient (28.18 ; cf. 7.24 ; Lévitique 21.23 ; Jérémie 51.51).

12. Le point culminant et le but de la création était le repos (Genèse 2.1-3), de la même manière la construction du tabernacle s’est achevée avec le repos (Exode 31.12-17).

 

 

 

Notes et références

[1] G.J. Wenham, “Sanctuary Symbolism in the Garden of Eden Story,”Proceedings of the World Congress of Jewish Studies 9 (1986), 19.

[2] J.H. Walton, “Eden, Garden Of.” In T.D. Alexander and D.W. Baker (eds.), Dictionary of the Old Testament: Pentateuch (Downers Grove, IL: IVP, 2003), 202. La même idée est présentée par G.K. Beale dans God Dwells Among Us: Expanding Eden to the Ends of the Earth (Downers Grove, IL: IVP, 2014), 22, ouvrage qui inclus un schéma fort utile.

[3] Les arguments développés dans cet article sont majoritairement issus de G.J. Wenham, “Sanctuary Symbolism in the Garden of Eden Story,” 19–25 et de G.K. Beale, New Testament Biblical Theology: The Unfolding of the Old Testament in the New (Grand Rapids, MI: Baker Academic, 2011), 617–22; cf. Beale, G.K. “The Final Vision of the Apocalypse and its Implications for Biblical Theology of the Temple.” In Heaven on Earth: The Temple in Biblical Theology, eds. Alexander, T.D. and S. Gathercole (Carlisle: Paternoster, 2004), 197–199; idem., The Temple and the Church’s Mission (Downers Grove, IL: Apollos IVP, 2004), 66–80; idem., “Eden, the Temple, and the Church’s Mission in the New Creation,” Journal of the Evangelical Theological Society 48 (2005), 7–10. Pour un argumentaire à l’encontre la compréhension d’Eden comme l’archétype du sanctuaire, voir Daniel Block, “Eden: A Temple? A Reassessment of the Biblical Evidence,” In From Creation to New Creation: Biblical Theology and Exegesis, eds. Daniel M. Gurtner and Benjamin L. Gladd (Peabody MA: Hendrickson Publishers, 2013). Bien que je ne trouve pas l’essai de Block convaincant, il nous appelle néanmoins à une prudence accrue dans le lien entre le jardin et le tabernacle/temple

[4] Pour davantage de détails, voir Beale, A New Testament Biblical Theology, 617ff. and Wenham, “Sanctuary Symbolism,” 19–25.

[5] Beale, God Dwells Among Us, 51.

[6] Beale, A New Testament Biblical Theology, 59.

[7] Voir Meredith Kline, Kingdom Prologue: Genesis Foundations for a Covenantal Worldview, 54.

[8] Voir Meyers, Carol L. The Tabernacle Menorah: A Synthetic Study of a Symbol from the Biblical Cult (ASORDS 2: Missoula, MT: Scholars Press, 1976), 180.

 

 

 

 

<p>Réflexions et ressources d’édification centrées sur Dieu</p>

  • Vincent Marty-Terrain

    J’adhère dans l’ensemble à cette théorie mais j’ai une difficulté.

    Si un jardin est planté « en Eden », comment l’Eden peut-il symboliser le saint des saints tandis que le jardin symbolise le lieu saint ? Ne devrait-ce pas être l’inverse, d’autant que Dieu marche dans le jardin ? Mais alors dans ce cas, comment comprendre qu’un fleuve sorte d’Eden pour arroser le jardin ?

    A moins qu’il n’y ait une sorte de flou artistique, où l’Eden renvoie alternativement à l’ensemble du Temple (cour comprise) et au saint des saints…

    • Francine

      Je ne vis point de temple dans la ville ; car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que l’agneau.

      Le concept de temple dans l’Ancien Testament est inséparable de la nécessité pour l’homme pécheur d’être lavé et purifié avant de se présenter devant Dieu. Le temple est le lieu spécial, unique, choisi par l’Éternel, où l’homme doit se plier à des exigences très précises pour obtenir le pardon : d’où les sacrifices, les prêtres, les distinctions entre parvis, lieu saint, lieu très-saint…

      Sans le péché, le cérémonial, le voile, les distinguos disparaissent, et ne subsiste plus que l’adoration : d’où la remarque de Jean qu’il ne voit pas de temple dans le Ciel, le Seigneur suffit, il est lui-même le Temple.

      Adam et Eve étaient-ils déjà pécheurs lorsque l’Éternel planta le jardin d’Eden ? Non. Par conséquent si l’on veut, par jeu ou par poésie, considérer Eden comme un temple, il ne faut pas en faire le parallèle avec celui de Salomon, mais plutôt entre le paradis et le Ciel, la fonction d’Eden ne pouvant être à l’origine que celle du lieu de communion avec Dieu.

      L’univers entier est aussi en ce sens un Temple dressé par Lui où les êtres vivants l’adorent. Mais il faut avouer que le mécréant Baudelaire l’a beaucoup mieux dit :

      La Nature est un temple où de vivants piliers
      Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
      L’homme y passe à travers des forêts de symboles
      Qui l’observent avec des regards familiers.

      Comme de longs échos qui de loin se confondent
      Dans une ténébreuse et profonde unité,
      Vaste comme la nuit et comme la clarté,
      Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

      • Francine, votre raisonnement est hautement théologique, et c’est tout à votre honneur. Cependant les arguments de cet article sont tous exégétiques et plus précisément typologiques.
        D’autre part, l’idée que la construction du temple est liée à l’expiation du péché exclusivement est réducteur. La logique d’adoration semble avoir présidé aux constructions des divers temples, comme elle a présidé à la création de l’univers.
        Bien à vous

        • Francine

          Mon raisonnement n’est pas théologique mais simplement biblique. D’autre part c’est moi-même qui ai mentionné, et la première dans ce fil, la fonction d’adoration d’un temple, je ne comprends donc pas votre remarque.

          Salutations.

    • Laurent dv

      J’avoue que j’émets des critiques contre cette gradation et ces correspondances : je vais mieux approfondir le sujet. J’ai traduit cet article surtout pour l’ensemble des preuves que la Création était un temple, sans vouloir mettre trop d’emphase (ou accepter) les correspondances entre les zones (saint des saints, lieu saint, cour extérieure) avec les parties du monde. Mais je suis d’accord que le titre est trompeur, et l’ordre proposé peu pertinent.

      • Vincent Marty-Terrain

        Les textes liés à la construction des sanctuaires offrent d’autres parallèles avec le récit de la création, et à plusieurs niveaux :

        – le phrasé (Gn 1.31 / Ex 39.43 ; Gn 2.1 / Ex 39.32 ; Gn 2.2 / Ex 40.33),

        – les 7 commandements (Gn 1.3,6,9,14,20,24,26 / Ex 25.1, 30.11,17,22,34, 31.1,12),

        – les activités associées (Gn 2.15 / Nb 3.7-8),

        – la décoration (Ex 25.31-36 ; 1 R 6.18),

        – les notions de repos (1 Ch 28.2 ; 2 Ch 6.41 ; 1 R 5.4-5 ; Ps 132.14),

        – la présence de Dieu (Gn 3.8 ; 2 S 7.6-7 ; Ap 21-22) et des chérubins (Gn 3.24 ;Ex 18.22).

        Pour finir il semble que les sanctuaires sont sur le modèle de la création, ce qui ne fait pas d’Eden un temple, mais associe une fonction cultuelle fondamentale à la création.

  • Désiré Rusovsky

    Cela me semble très probable surtout que Genèse 1 peut être compris comme la construction du Temple divin où Dieu entre pour s’y installer quand il est achevé.

    • Tiens ben ça alors! Pour une fois que tu es d’accord avec nous!

  • Matt Massicotte

    Merci! Ça m’encourage à lire Beale.

  • Pierre Demaude

    Bonjour
    Petite coquille au début de l’article : l’idée qu’Eden serait en réalité l’antitype des temples bibliques…
    Il faut remplacer antitype par ARCHETYPE.(ce qui est bien exprimé quelques lignes plus bas).
    J’aime
    beaucoup les parallèles, très belle source d’inspiration… Je vais le
    méditer et ça va se retrouver dans mes prédications lol.
    Merci beaucoup

  • Jean-Luc Burnod

    Très intéressante comparaison entre le Jardin et le Temple. À approfondir… Mais il est vrai que c’est le Temple/la Tente qui est une représentation terrestre de la réalité céleste de l’Eden et non l’inverse ! Si nous voulons demeurer fidèle aux Textes, nous pouvons constater que le Type précède l’Antitype, puisque la tente de la rencontre prend son modèle sur la montagne. Selon qu’il est écrit : « fais tout selon le modèle (תַּבְנִית / τύπος ) qui t’es montré sur la montagne » (Ex. 25:40 – Heb. 8:5.). L’épître aux Hébreux nous parle d’ailleurs du Temple comme étant un « antitype (ἀντίτυπος) du véritable » qui est dans les cieux (Heb. 9:24.). Les 4 fleuves qui sortent d’Eden dans le récit de la Genèse nous empêchent de donner une position géographique terrestre à l’emplacement du Jardin, qui se trouve donc dans une autre dimension.

    Il est à remarquer que les chérubins postés à l’orient d’Eden se retrouvent représentés sur le voile d’entrée (orientale) qui ferme le Saint de saints. On peut alors en comprendre, comme le faisait remarquer Francine, que le Temple représente le parcours (encore) fermé vers l’Eden et nous indique le moyen sacrificiel sanglant par lequel un humain peut s’approcher du lieu de la rencontre divine sans être foudroyé au passage gardé par les chérubins. Mais ce voile de 4 couleurs (je me souviens d’avoir lu une comparaison intéressante entre ces couleurs et les 4 évangiles) est déchiré « de haut en bas » (Mat. 27:51.) au moment du sacrifice de l’Agneau véritable qui, par une action d’En Haut, redonne ainsi aux croyants un libre accès à la rencontre de Dieu « par la route nouvelle et vivante qu’il a inaugurée pour nous au travers du voile… » (Heb. 10:20.). Depuis la croix, les chérubins à l’épée tournoyante ne nous empêchent plus de nous approcher de Dieu avec confiance et l’Arbre de Vie est décrit à portée de main de toutes les nations dans la Nouvelle Jérusalem céleste où le Temple avec son voile et ses chérubins protecteurs n’ont plus d’utilité, puisque Dieu vit désormais éternellement au milieu de son peuple…

%d blogueurs aiment cette page :