Dieu punit jusqu’aux troisièmes et quatrièmes générations ?

Moi, l’Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu’à mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements.
(Exode 20:5-6)

Si la dernière partie de cette citation encourage, la première partie est pour le moins… choquante.
Dieu punirait-il réellement l’iniquité des pères sur les enfants ? Et ce jusqu’à la troisième et quatrième génération ? Mais… pourquoi donc ?

Deux principales approches sont généralement invoquées pour expliquer ce passage, et j’aimerais les exposer brièvement dans cet article.

Mais auparavant, il est nécessaire de rappeler quelques éléments de contexte :

1- Ce passage intervient dans un contexte particulier, celui de la proclamation divine des fameux 10 commandements.
Sur la base d’une lecture rapide, on pourrait conclure que le décalogue constitue simplement une liste de règles à observer pour les enfants d’Israël. Cependant, il s’agit de bien plus que cela : les dix commandements forment le socle de l’alliance que Dieu entend établir entre son peuple et lui-même (cf. Exode 19:5-6).

2- Le passage en question met en exergue la jalousie de Dieu au sein de ce contexte allianciel : Dieu n’entend pas partager sa gloire avec d’autres, par conséquent le premier commandement n’est autre qu’une exigence d’absolue fidélité de la part du peuple qu’il a fait sortir d’Egypte (“Tu n’auras pas d’autres Dieu devant ma face”, Exode 20:3).
Le deuxième commandement, qui en découle, est une défense formelle contre l’idolatrie et toute forme de spiritualité dirigée vers des images en général.
Même le vrai Dieu ne saurait être adoré au moyen de représentations. Comment les Israélites pourraient-ils d’ailleurs sculpter l’image d’un Dieu qu’ils n’ont pas vu ?

3- Par conséquent, quiconque déroge à cette disposition alliancielle primordiale s’expose à encourir les conséquences de la jalousie divine, qui semblent s’étendre  jusqu’à la troisième ou quatrième génération issue de celui qui hait Dieu.
Souvenons-nous que dans ce passage, les concepts de haine et d’amour sont à considérer d’un point de vue allianciel : ceux qui haïssent Dieu sont ceux qui transgressent son alliance, tandis que ceux qui l’aiment sont ceux qui y obéissent fidèlement. Aucune dimension émotionnelle ou sentimentale n’y est directement associée.

Voici donc les deux principales approches, que j’ai pris la liberté de nommer “fédéraliste” et “morale”

 

1- L’approche fédéraliste

Cette lecture envisage une relation fédéraliste entre le chef de famille (le père) et ses descendants. Il s’agit de l’approche suivie par Matthews, Chavalas et Walton dans l’édition de l’Ancien Testament du Bible Background Commentary :

Le châtiment jusqu’à la troisième ou quatrième génération n’est pas la prérogative de juges humains, mais celle de Dieu. Il exprime le fait que la violation de l’alliance rend coupable l’ensemble de la famille. La mention ‘troisième et quatrième génération’ fait référence à tous les membres vivants de la famille.(1)

Cette approche est légitime d’un point de vue théologique. Le fédéralisme allianciel est un concept clairement attesté dans les Ecritures.
Il est même l’un des points de continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament (cf. la manière dont Paul dépeint Adam comme une “tête fédérale”, Romains 5:12ss, 1 Corinthiens 15:21-22)

Cependant, dans le présent contexte, cette lecture présente quelques difficultés :

  • Tout d’abord, le passage fait clairement référence à des générations successives d’enfants (בָּנִ֛ים), et non à l’ensemble de la famille.
    Bien sur, l’on peut penser à Acan ou à Koré, et à la manière dont l’ensemble de leurs familles respectives ont été décimées en raison du péché de ces chefs de clans (Josué 7:24-26 ; Nombres 16:32). Seuls les fils et les filles d’Acan sont mentionnés, pourtant c’est bien “tout ce qui lui appartenait” qui fut lapidé.
    Notons cependant que ces deux situations particulières ont fait l’objet d’un châtiment ayant valeur d’exemple (cf. en particulier Nombres 16:40 et 26:10). D’ailleurs, dans les deux cas, ce ne sont pas seulement les familles qui furent frappées, mais l’ensemble du peuple (Josué 22:20 ; Nombres 16:49).
    D’autre part, il est clairement attesté qu’au moins une partie des fils de Koré ne sont pas morts avec leur père (Nombres 26:11).
  • Plus problématique encore, une telle approche contredit clairement différents concepts juridiques au sein même du Pentateuch, au premier rang desquels Deutéronome 24:16 : “On ne fera point mourir les pères pour les enfants, et l’on ne fera point mourir les enfants pour les pères ; on fera mourir chacun pour son péché.
    Si Dieu exige de son peuple un telle attitude dans le traitement des affaires judiciaires, ne serait-ce pas là le juste reflet de sa moralité ?
    C’est en tout cas ce que laisse entendre le Seigneur à Ezechiel : la voie du Seigneur est droite, parce que chacun mourra à cause de l’iniquité qu’il a commise (cf. Ezechiel 18, en particulier v. 25-26).

 

2- L’approche morale

La plupart des commentateurs modernes rejettent une telle approche fédéraliste et privilégient une perspective davantage “morale”, j’entends par là “imitation morale”.

John Durham reconnait que l’hypothèse d’un châtiment allianciel en cascade peut être envisagé à première vue. “Mais plus encore”, s’empresse t-il d’ajouter, “on y retrouve l’idée que l’indifférence à l’engagement est contagieuse, tant dans une famille que dans une société.” (2)

L’expression à l’étude est typiquement sémitique, et si elle implique bien l’idée d’une continuité, celle-ci n’est pas nécessairement arithmétique. (3)

Douglas Stuart résume bien la lecture morale de ce passage :

“Ce thème régulièrement répété (Exode 34:7 ; Nombres 14:18 ; Deutéronome 5:9 ; Jérémie 32:18) parle de la détermination divine de punir les générations successives commettant les mêmes péchés qu’elles ont appris de leurs parents.
En d’autres termes, Dieu ne dira pas : ‘Je ne vais pas les punir pour la manière dont ils violent mon alliance en agissant ainsi. Après tout, ils l’ont simplement appris de leurs parents qui faisaient la même chose.’ Au contraire, Dieu punira génération après génération s’elles s’entêtent à pratiquer les mêmes péchés que les générations précédentes.
Si les enfants continuent de pratiquer les mêmes péchés que leurs parents, ils recevront un châtiment identique à celui de leurs parents.”

Cette approche souligne la responsabilité individuelle de chaque membre tout en maintenant le caractère collectif de l’alliance mosaïque : c’est bien le peuple d’Israël tout entier, via ses générations successives, qui est garant de la préservation de ce lien allianciel.

Implicitement, cette déclaration souligne l’effet transgénérationnel de la transgression : une génération désobéissante implante la méchanceté si profondément qu’il faut plusieurs générations successives pour voir s’inverser cette tendance.

 

Conclusion : trois ou quatre générations seulement ?

Mais pourquoi, dès lors, limiter la portée du châtiment à trois ou quatre générations successives ?
Qu’arrivera t-il si la cinquième transgresse l’alliance à la suite des quatre précédentes ?

“Trois ou quatre” est une expression idiomatique courante de la poésie hébraïque. On la retrouve à plusieurs reprises dans les Ecritures (voir par exemple Amos 1:3, 6, 11, 13; 2:1, 4, 6 ; Proverbes 30:15, 18, 21, 29).
Généralement, l’usage d’un tel parallélisme numérique véhicule l’idée d’un nombre indéterminé ou d’une grande quantité.

Il ne faut donc pas considérer cette clause littéralement, mais plutôt y voir une figure stylistique désignant le lien allianciel impliquant toutes les générations successive des enfants d’Israël.

Cette expression est explicitement contrastée par Dieu avec sa volonté de faire miséricorde à ceux qui l’aiment et qui gardent ses commandements, et ce jusqu’à mille générations.
Il s’agit certainement de l’un des contrastes numériques les plus importants de toute la Bible, soulignant le désir de l’Eternel de voir son peuple lui rester fidèle et obtenir les bénédictions associées à son alliance. (5)

Une telle comparaison fait donc à la fois fonction d’avertissement et d’encouragement. Le niveau des bénédictions associées à l’obéissance est exponentiellement supérieur à celui des châtiments qui suivent la désobéissance.
L’alliance mosaïque pointe vers la grâce, et en aucun cas ne s’oppose à elle.

 

Nous connaissons néanmoins la suite de l’histoire : Moïse redescend de la Montagne et constate que le peuple a déjà transgressé les deux premiers commandements.
La suite n’est qu’une succession de défaillances, d’échecs, et de manquements, preuve que le peuple était incapable de garder une alliance à laquelle de telles conditions d’obéissance étaient associées.

Aurions-nous fait mieux ? Certainement pas.
Ces choses ont été écrites pour nous servir d’exemple, afin que nous nous souvenions que nous sommes par nature incapables d’être loyal à notre Créateur.

Combien pouvons nous rendre grâce à Dieu d’être au bénéfice d’une alliance meilleure, basée sur de meilleures promesses et dont l’obéissance n’est pas la condition, mais la conséquence !! (cf. Hébreux 8)

A lui seul, donc, soit la gloire. Bien au-delà de 1000 générations : pour l’éternité.

 
GB

 

 

 

 

 

Notes et références :

(1) Victor Harold Matthews, Mark W. Chavalas, and John H. Walton, The IVP Bible Background Commentary: Old Testament, electronic ed. Downers Grove, IL: InterVarsity Press, 2000, Ex 20:17.
(2) John I. Durham, Exodus, vol. 3, Word Biblical Commentary. Dallas: Word, Incorporated, 1998, p.287.
(3) Cole, R. Alan. Exodus: An Introduction and Commentary. Vol. 2. Tyndale Old Testament Commentaries. Downers Grove, IL: InterVarsity Press, 1973, p.164.
(4) Stuart, Douglas K. Exodus. Vol. 2. The New American Commentary. Nashville: Broadman & Holman Publishers, 2006, p. 454.
(5) Sur l'usage des contrastes numériques dans la poésie hébraïque, notamment les contrastes numériques ascendants, voir l'intéressante étude de Stanley Gevirtz, Patterns in the Early Poetry of IsraelChicago: University of Chicago Press, 1963, pp. 15–24.

 

 

 

Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs. Il est titulaire d'un master en théologie (M.Div.) et d'un autre en Ancien Testament (Th.M.) obtenus à la faculté Southwestern Baptist Theological Seminary (Fort Worth, USA).

  • Patricia

    Merci! Très clair. J’apprends tellement à vous lire. Soyez bénis!

  • Fred Mondin

    Salut, toujours intéressant de lire ces éclairages. Une question : pourquoi ignorer la 2de partie de la phrase pour déterminer le sens de la première ? Le sens du tout ? Je reste sur ma faim.
    1. Si le sens moral semble valide, il faudrait employer le même principe pour déterminer la 2de partie, (bénédiction sur mille générations) ? Peut-on croire que l’obéissance se transmette plus facilement que la désobéissance ? Ici, l’on serait plus dans l’interprétation fédéraliste. Donc, moraliste pour la moitié 1 et fédéraliste pour la moitié 2 ? Hmmm…
    2. Si l’on prend le tout comme un bloc insécable, est-ce qu’on ne pourrait pas faire ressortir un autre sens, plus axé sur la miséricorde de Dieu ?
    Je n’ai pas de réponse. Je suis juste gêné de penser l’un séparément de l’autre.

    Fraternelle pensée, fred*

    • Hello Fred,

      Merci pour ton commentaire.
      Alors, pour te répondre :

      1- Il est clair que la formule est à considérer comme un ensemble, et je pense que je l’aborde quand même sous angle (bien que brièvement, je le conçois), cf. la conclusion sur le contraste numérique.
      Si je me focalise uniquement sur la première partie du passage, c’est parce que celui-ci est généralement le plus choquant pour nos contemporains. Croire que Dieu bénit jusqu’à mille générations, pas de pb!! Croire qu’il punit sur plusieurs générations successives par contre…

      2- Je pense que le sens moral s’applique à la clause tout entière. Le problème que tu relèves est à mon sens inexistant, puisque nous sommes devant une figure de style typiquement sémitique qui n’est pas à considérer littéralement.
      De mon point de vue, il ne s’agit pas de sous entendre que “l’obéissance se transmette plus facilement que la désobéissance”, pour reprendre tes propos, mais surtout que “le niveau des bénédictions associées à l’obéissance est exponentiellement supérieur à celui des châtiments qui suivent la désobéissance”, comme je le conclus. En d’autres termes, l’impact moral positif de l’obéissance est supérieur à celui -négatif- de la désobéissance.
      L’un des éléments qui me conduis à penser ainsi est l’analyse réalisée par Gevirtz (cf. le lien en note 5) sur l’usage vetero-testamentaire des contrastes numériques.

      3- Soyons clair, la portée fédéraliste est présente dans l’ensemble des Ecritures, y compris dans l’alliance mosaïque. Je ne la rejette absolument pas. Ce que je note, c’est que le péché d’un membre de l’alliance impacte l’ensemble des membres de l’alliance, mais pas nécessairement l’ensemble de sa famille (cf. les exemples d’Acan et de Koré).
      A vrai dire, à part ce passage particulier, je ne vois aucune raison scripturaire de faire reposer la responsabilité du chef de famille sur l’ensemble de sa maison. Je découvre plutôt des éléments qui s’opposent à une telle approche. A mon sens, donc, l’interprétation fédéraliste ne se justifie pas ici.

      J’espère que j’ai pu clarifier ma pensée !
      A très vite,
      gb

  • Eric Colday Noubissi

    Bonjour

    Je m’appelle Eric Colday NOUBISSI, je travaille pour Top Bible du Top Chrétien. Ayant parcouru votre blog, je souhaite vous féliciter pour la qualité de vos articles. J’ai remarqué que vous avez mentionné Exode 20 dans cet article pour édifier vos lecteurs. Si vous souhaitez leur apporter la possibilité de lire le livre de l’Exode en entier dans la version de leur choix, vous pouvez rajouter un lien vers https://topbible.topchretien.com/exode.20.1/LSG/

    Dans l’attente de vous lire,

    Bien fraternellement.

    ++
    Éric

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