Pourquoi Dieu parle-t-il de lui même au pluriel en Genèse 1.26 et 3.22 ?

En Genèse 1.26 et et 3.22, Dieu parle de lui-même à la première personne du pluriel :

Elohim (pl.) dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, pour qu’ils domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur toutes les bêtes qui fourmillent sur la terre. (Gn 1.26)

Yahweh Elohim (pl.) dit : L’homme est devenu comme l’un de nous pour la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. Que maintenant il ne tende pas la main pour prendre aussi de l’arbre de la vie, en manger et vivre toujours ! (Gn 3.22)

 

Pourquoi Dieu semble-t-il parler de lui-même au pluriel ?  De nombreuses réponses, souvent contradictoires, ont été proposées. Voici les plus influentes : .

(1)  Ce pluriel témoignerait de l’arrière-plan polythéiste du texte, gommé au travers des réécritures successives de scribes ultérieurs (cf. Gunkel). Toutefois, cette position paraît difficilement défendable. On imagine mal des scribes monothéistes tardifs laisser une référence aussi flagrante au polythéisme ancien, surtout par deux fois.

(2) L’option du conseil divin, selon laquelle Dieu siègerait au milieu des anges (voir 1 Rois 22, cf. Von Rad, Meredith Kline). Cette hypothèse s’appuie généralement sur les parallèles potentiels entre la littérature Ougaritique le texte de Genèse 1-3, une théorie que j’ai déjà écartée sur ce blog (voir ici et, indirectement, ici). Il n’en reste pas moins que Job 1 et 1 Rois 22 laissent entrevoir Yawheh siégeant au milieu d’êtres célestes. Cependant, si cette explication sied à Genèse 3.22, elle ne s’accorde pas avec Genèse 1.26, à moins de considérer que les anges ou toute autre créature siégeant au conseil divin sont de la même image et de la même ressemblance que Dieu, aux yeux de l’auteur.

(3) Un pluriel de majesté (Keil, Dillman). Il s’agirait alors d’une figure de style par laquelle Dieu s’adresserait à lui-même, peut-être de manière à indiquer que l’ensemble de sa puissance et de sa sagesse sont impliquées dans la création de l’homme. On notera que le pronom pluriel « nous » correspond au terme hébreu elohim, lui aussi pluriel et qui est le plus souvent traduit par « Dieu ». Ce pluriel n’indique pas l’existence de plusieurs dieux, mais vise à donner un sens plus complet et plus majestueux au nom de Dieu.

(4) Un pluriel de délibération ou d’encouragement (Joüon, Cassuto). Cette hypothèse, très semblable à celle du pluriel de majesté, tendrait vers l’anthropomorphisme : les intentions de Dieu seraient exprimées sous la forme d’une délibération humaine, laissant ainsi entrevoir au lecteur la logique divine présidant à la création puis au châtiment de l’homme. Cette position n’exclut pas la précédente, notamment au regard du terme pluriel elohim. Dans ma conclusion ci-dessous, j’envisage une combinaison de ces deux approches.

(5) Une référence à Christ (Justin Martyr), à l’Esprit (Gn 1.2, cf. Clines), ou même à la Trinité. La lecture christologique de Justin est un classique de la littérature patristique. Néanmoins, il est peu probable que c’était là l’intention de l’auteur, qui ne lève que progressivement le voile sur la « postérité souffrante » (Gn 3.15, cf. cet article). De même, l’approche trinitaire, sans doute la plus répandue dans les milieux évangéliques, semble aller plus loin que ce que les lecteurs initiaux de Genèse 1-3 étaient censés lire dans ces pluriels. Certes, le Nouveau Testament ne fait pas mystère de l’implication de la deuxième personne de la trinité dans le processus de création (Jn 1.1-18), mais est-ce là ce que ces pluriels étaient censés communiquer ? J’en doute. Enfin, la référence à « l’esprit » (Gn 1.2) est très débattue en raison de la polysémie du terme ruah : dans le contexte, ce peut être un vent venant de Dieu et soufflant sur la mer, le souffle de Dieu, ou bien l’Esprit de Dieu qui se meut dans les ténèbres.

 

Parmi toutes ces options, celles des pluriels de majesté et de délibération me paraissent les plus plausibles, même si je n’écarte pas l’hypothèse du conseil divin en Gn 3.22 (« comme l’un d’entre nous« ). Après tout, les deux formules sont très différentes et il n’est pas évident qu’elles aient exactement la même visée. La principale difficulté, selon moi, est que la littérature biblique ne suggère pas que les anges étaient dépositaires de cette « connaissance du bien et du mal » ; il s’agit plutôt une forme de sagesse apparement réservée à Yawheh seul (à ce sujet, lisez cet article). Un pluriel stylisé ne me paraît pas rencontrer de telles difficultés, c’est pourquoi je préfère retenir cette option.

Même si l’interprétation trinitaire est sans aucun doute la plus populaire, elle ne me convainc pas, car elle procède d’une lecture christologique de Genèse 1-3 qui me semble anachronique. L’on aurait pu défendre l’hypothèse d’un sensus plenior, un sens « implicite », prophétique, de Genèse 1-3 révélé, par exemple, en Jean 1. Mais je ne pense pas que Jean use d’un procédé de ce type : le fait qu’il paraphrase Genèse 1.1 ne signifie pas qu’il invite ses lecteurs à réinterpréter cette source à la lumière de sa propre composition. À mon sens, son but est avant tout de montrer que Jésus-Christ est incréé, éternel, en d’autres termes qu’il est le Dieu qui existe dès le commencement.

On notera d’ailleurs qu’aucun marqueur textuel ne suggère que Jean lisait les pluriels de Genèse 1.26; 3.22 comme des références à Christ ou à la Trinité. Certes, pour Jean, Christ est bien présent à la création : il est cette Parole de Dieu (« Dieu dit… et il y eut »), celle qui était là dès la création et qui « a été faite chair, [qui] a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et [dont] nous avons contemplé [la] gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père » (Jn 1.14).

C’est dans cette Parole divine et dans la postérité souffrante de la femme qu’il faut lire Christ en Genèse 1-3, et non dans ces deux formulations au pluriel.

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).