Dieu aime-t-il tout le monde de la même manière ?

Article de Jeff Robinson paru sur le blog de Founders le 11 juillet 2017. Traduction Elodie Meribault.

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Bon nombre de questions d’ordre théologique m’ont été adressées dans ma vie de professeur et de pasteur. L’une des plus fréquentes ressemble à peu près à cela : Dieu aime-t-il tout le monde de la même manière ? Autrement dit, Dieu a-t-il aimé Néron autant qu’il aime Billy Graham ? Aime-t-il ceux qui le rejettent de la même façon qu’il aime ses rachetés ? Dieu peut-il haïr le péché tout en aimant le pécheur ?

Trop souvent, j’ai entendu donner des réponses simplistes à ces questions pour le moins complexes. Dans l’histoire, certains camps théologiques ont répondu d’un « oui » sans ambages, d’autres ont tranché d’un « non » catégorique. La vérité, cependant, se cache souvent dans les petits détails. Qui est désigné par « le monde » ? Devons-nous lire tous les versets des Écritures à la lumière de Jean 3:16 ?

C’est dans un ouvrage de Don Carson [1], que j’ai trouvé la réponse la plus prudente, la plus nuancée et la plus bibliquement étayée. Carson identifie cinq différentes manières dont les Écritures parlent de l’amour de Dieu.

 

 

1- L’amour intra-trinitaire de Dieu entre le Père et le Fils

L’amour intra-trinitaire ne marque pas uniquement la différence entre le monothéisme chrétien et les autres monothéismes, mais il est étonnamment lié à la révélation et la rédemption. L’évangile de Jean est particulièrement riche à ce sujet (cf. Jean 3:35 ; 5:20). Cet amour intra-trinitaire s’exprime dans la relation parfaite qui existe entre le Père et le Fils, relation qui n’est en aucune manière entachée par le péché. Cependant, bien que cet amour intra-trinitaire serve de modèle à celui qui régit la relation entre Jésus et les siens, il n’y existe aucune dimension de rachat du Fils par le Père, ni le moindre pardon exprimé ou reçu.

Quelque merveilleuse que puisse être cette expression de l’amour de Dieu, nous ne pouvons nous y limiter, car cela nous ferait perdre de vue la manière dont Dieu se manifeste envers ceux qui reflètent imparfaitement son image, que ce soit dans sa colère, dans son amour et sur la croix.

 

 

2- L’amour providentiel de Dieu pour sa création

Bien que la Bible n’utilise pas le terme « amour » dans ce contexte, il n’est pas difficile à discerner. Dieu crée toutes choses et déclare que tout, avant que ne survienne la plus petite trace de péché, était « bon » (Genèse 1). C’est là l’œuvre d’un créateur aimant.

Jésus dépeint un monde dans lequel Dieu habille l’herbe des champs de la gloire des fleurs sauvages, auxquelles, probablement, personne ne porte attention, mais qui sont chères à Dieu. Le lion rugit et chasse sa proie, mais c’est Dieu qui le nourrit. Les oiseaux dans les airs trouvent de la nourriture, et pas un seul ne tombe sans que cela ne soit le fruit de la décision du Tout-Puissant (Matthieu 6). S’il n’était pas là question d’une providence bienveillante, d’une providence d’amour, la leçon morale que Jésus donne — le fait qu’il faille s’attendre à Dieu pour prendre soin de nous — n’aurait aucun sens.

 

 

3- L’amour rédempteur de Dieu face à ce monde déchu

Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils (Jean 3:16). Certains tentent d’affirmer que ce kosmos (« monde ») est en vérité une référence aux élus, mais c’est loin d’être le cas. Toutes les occurrences de ce terme dans l’évangile de Jean prouvent en fait le contraire. Le « monde » fait davantage référence à l’intensité du péché qu’à son étendue. Il se réfère surtout à un ordre moral rebelle et coupable devant Dieu.

Dans Jean 3:16, l’amour de Dieu envoyé aux hommes doit être admiré non parce qu’il est donné à un si grand nombre, mais parce qu’il est donné pour guérir un si grand fléau ; non pas parce qu’il est accordé à tant de personnes, mais parce qu’il est accordé à de si mauvaises personnes.

Jean parle néanmoins en d’autres endroits du « monde entier » (1 Jean 2:2) ; il rassemble donc le nombre de pécheurs et l’intensité du péché. Qui plus est, les disciples eux-mêmes ont appartenu au monde, mais en ont été tirés (cf. Jean 15:19). L’amour de Dieu pour le monde ne peut donc pas être réduit à un amour qu’il ne destinerait qu’à ses élus.

 

 

4- L’amour spécifique de Dieu qui cible et transforme les élus

Le terme “élus” peut désigner parfois désigner la nation d’Israël, d’autre fois l’Église en tant que corps ou bien ses membres individuels. Dans chaque cas, Dieu accorde son affection à ceux qu’il a choisis, une affection toute particulière qu’il n’accorde pas aux autres.

Ce qui nous frappe le plus dans des passages tels que Deutéronome 7:7-8, c’est qu’Israël, lorsqu’il est comparée avec les autres nations, n’est pas distingué en fonction de son mérite personnel ou national, mais selon l’amour de Dieu. L’amour de Dieu se manifeste envers Israël d’une manière unique par rapport aux autres nations.

Il existe une quatrième manière de parler de l’amour de Dieu qui diffère en tous points des trois autres ; cet aspect discriminatoire de l’amour de Dieu revient fréquemment sur le tapis. « J’ai aimé Jacob, et j’ai eu de la haine pour Esaü » déclare Dieu (Malachie 1:2-3). Vous pouvez passer des heures à étudier la nature sémitique de ce contraste, en observer sa forme absolue peut être un moyen de décrire l’absolue préférence ; les destinataires de l’amour de Dieu restent néanmoins, dans de tels passages, les élus.

De la même manière, dans le Nouveau Testament, nous lisons que Christ « a aimé l’Église » (Ephésiens 5:25). Le Nouveau Testament nous répète inlassablement que l’amour de Dieu est destiné à ceux qui font partie du corps.

 

 

5- L’amour de Dieu pour son peuple : soumis à la condition de l’obéissance

L’obéissance est une composante essentielle de la structure relationnelle qui nous permet de connaître Dieu ; ce n’est pas par elle que nous parvenons à le connaître, mais elle découle de notre relation avec lui une fois que nous l’avons connu. Jude exhorte ses lecteurs : « Maintenez-vous dans l’amour de Dieu » (Jude 21), ce qui est la preuve manifeste qu’il est possible de ne pas se maintenir dans l’amour de Dieu.

Le Seigneur Jésus exige de ses disciples qu’ils demeurent dans son amour (Jean 15:9), et ajoute : Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, de même que j’ai gardé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour. (Jean 15:10).

Voici ce qu’en dit Carson :

“Je dirais, pour en faire une pâle analogie, que mon amour pour mes enfants est, dans une certaine mesure, immuable, qu’importe ce qu’ils font. Ils savent bien, d’un autre côté, qu’ils doivent demeurer dans mon amour. Si mes gamins dépassent l’heure du couvre-feu sans aucune raison valable, ils récolteront — au mieux — de sévères remontrances et des sanctions restrictives. Il m’est inutile de leur rappeler que je le fais parce que je les aime. Car, c’est le cas — mais la manifestation de mon amour pour eux lorsque je les gronde, lorsque je les emmène dîner dehors, lorsque j’assiste à l’un de leurs concerts, lorsque j’emmène mon fils à la pêche, ma fille en excursion, ou que sais-je, s’exprime différemment dans chaque configuration. Cependant, dans le dernier cas, ils auront davantage l’impression qu’ils demeurent dans mon amour, et non qu’ils subissent ma colère.”

 

 

Trois mises en gardes essentielles

Carson propose aux pasteurs trois mises en gardes pour les guider sur la manière dont ils abordent l’amour de Dieu :

  1. Nous devons éviter de faire d’une facette de l’amour de Dieu son attribut absolu. Mettre l’accent exclusivement sur l’amour électif de Dieu conduit à l’hyper-calvinisme. À l’inverse, nous focaliser uniquement sur l’amour providentiel de Dieu pour sa création mène au panthéisme ou à toute autre forme de monisme.
  2. Ne ne devons pas compartimenter ces manières d’exprimer l’amour de Dieu. Ne considérons pas Dieu comme une machine qui oscille entre les différents aspects de son amour. Il est toujours parfaitement amour envers ses élus et envers sa création.
  3. Nous devons évaluer nos vieux clichés évangéliques à la lumière des Écritures. C’est l’ensemble des enseignements bibliques sur l’amour de Dieu qui doit éclairer des aphorismes tels que « Dieu aime tout le monde de la même manière » ou bien « Dieu nous aime inconditionnellement ». Carson nous fait remarquer qu’en bien des occasions, les Écritures dépeignent l’amour de Dieu comme étant soumis à la condition de l’obéissance. Mais elles disent également que l’amour de Dieu pour son peuple est inconditionnel — grâce à l’œuvre de Christ. “Nous avons besoin de tout ce que les Écritures ont à nous enseigner à ce sujet”, écrit Carson, “sans quoi les conclusions doctrinales et pastorales seront désastreuses”.

 

Une source de joie

L’amour de Dieu pour les pécheurs devrait toujours nous émerveiller et nous humilier. Il ne doit jamais être réduit à un vague domaine d’étude. Combien le psalmiste avait-il raison de s’exclamer : « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde à lui ? » (Psaume 8 :5)

Dieu aime son peuple, sa création, et même ce cosmos déchu. Cette vérité insondable devrait nous amener à l’adorer avec ferveur, à nous écrier de concert avec ce grand apôtre : « C’est de lui, par lui, et pour lui que sont toutes choses. À lui la gloire dans tous les siècles ! Amen ! » (Romains 11 :36)

 

 

 

[1] Don Carson, The Difficult Doctrine of the Love of God, Crossway, 2000.

 

 

 

Guillaume Bourin est le fondateur du blog Le Bon Combat et l'un de ses administrateurs actuels. Il s'intéresse particulièrement à l'intertextualité et à l'exégèse de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).