De l’engendrement éternel du Fils

Une jeune croyante d’arrière plan copte orthodoxe m’a récemment demandé quelques explications au  sujet de la doctrine de l’engendrement éternel du Fils. Elle était en effet familière de la formulation du Credo : “…Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non fait, consubstantiel au Père…“ (1), mais elle ne parvenait pas à en comprendre la logique.

Comment le Fils peut-il être engendré (né) s’il est lui-même Dieu Eternel ?

Il faut reconnaître que nous touchons ici à un aspect de la divinité qu’il nous est impossible de comprendre parfaitement…
Les navibotellistes font preuve de beaucoup d’ingéniosité lorsqu’ils font entrer une  réplique miniature de voilier dans une bouteille, mais qui peut prétendre faire tenir l’essence même de Dieu dans les limites de notre cerveau humain ?

C’est donc avec un double mesure d’humilité qu’il nous faut aborder cette question.

Afin d’exposer en peu de mots ce qui peut se dire sur la génération éternelle de Christ, il nous faudra tout d’abord vérifier si cette doctrine est bien biblique, puis exposer la différence communément admise entre l’essence et la subsistance de chaque personne de la Trinité, avant de tenter finalement de donner une définition claire à cette doctrine.

 

1- L’engendrement du Fils est une doctrine Biblique

Le fait que deux personnes de la Trinité s’appellent ‘Père‘ et ‘Fils‘ constitue déjà en soi l’expression même de cette filiation.

Mais celle-ci devient encore plus explicite lorsque nous prêtons attention aux neuf occurrences du mot monogenēs (μονογενής) dans le Nouveau-Testament. (2) Alors qu’il signifie littéralement ‘unique‘ ou ‘incomparable‘ dans la littérature extra-biblique, il est toujours utilisé dans le NT en référence à un unique enfant engendré (cf. en particulier les trois occurrences de Luc et celle de l’épitre aux Hébreux).

Jean, quant à lui, utilise systématiquement ce terme pour désigner Jésus et sa relation de filiation avec le Père, allant parfois jusqu’à parler de “Fils unique de Dieu“ (3), ce qui vient là encore renforcer cette dimension de relation filiale entre ces deux personnes de la Trinité.

Appliquant le Psaume 2:7 à la personne de Christ, l’auteur de l’épitre aux Hébreux relaie la déclaration du Père au Fils : “Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui.“ (Hébreux 1:5) (4)

D’autre part, les évidences ne manquent pas quant il s’agit de démontrer que le Fils est bien Dieu Eternel : que ce soit des affirmations explicites de son éternité (Esaïe 9:6 ; Michée 5:2 ; Jean 1:14, 18 ; Jean 17:5 ; Colossiens 1:16, etc.) ou le fait que le Fils partage les mêmes attributs incommunicables que le Père (par exemple : son immutabilité, Hébreux 13:8), ou encore l’usage de l’expression “Je suis“ faisant référence à la révélation de Dieu à Moïse “Je suis celui qui suis“ (par exemple : comparer Exode 3:13-14 et Jean 18:4-6).

Tout en maintenant l’éternité du Fils, certains ont cru pouvoir affirmer, sur la base de Psaume 2:7, que l’engendrement du Fils se serait produit dans le temps et non éternellement. On parle alors d’engendrement incarnationnel. (5) Cette solution n’est cependant pas satisfaisante, ne serait-ce qu’au regard de la déclaration de Dieu en Psaume 2:7, qui est clairement l’expression d’un décret éternel de Dieu, comme le montre sans l’ombre d’un doute le contexte. (6)

Aucun élément biblique probant ne peut permettre de conclure que l’engendrement du Fils se soit produit dans la ligne de temps.

Christ est donc bien Dieu Eternel et éternellement engendré, comme le laisse entendre le Symbole de Nicée lorsqu’il le déclare “né du Père, avant tous les siècles“.

 

2- Essence et Subsistance du Fils

Avant que nous n’allions plus en avant dans une tentative de définition de la génération éternelle du Fils, il convient de bien marquer la différence entre l’essence et la subsistance (7) de Dieu le Fils.

Regardant à la Trinité, le théologien Francis Turretin (1623-1687) pose les choses ainsi :

  • L’essence (ou la substance) de Dieu est une, tandis que ses subsistances (ou ‘personnes‘) sont trois
  • L’essence de Dieu est absolue, tandis que ses subsistances sont relatives : elles gardent leurs propriétés respectives mais partagent la même essence, la même substance
  • L’essence de Dieu est communicable (bien qu’indivisible), les subsistances sont incommunicables : la substance de Dieu est communiquée à chaque personne de la Trinité, mais les propriétés caractéristiques de chacune des personnes ne sont pas partagées par toutes (8)

Faire la distinction entre l’essence et la subsistance  du Fils revient à différencier la substance divine du Fils de sa personne divine (sans jamais les dissocier). Cette distinction est importante, en particulier pour définir le plus précisément possible ce qu’est l’engendrement éternel du Fils, comme nous allons le voir.

 

3- Définition de la doctrine de l’engendrement éternel du Fils

Il faut reconnaitre que l’expression “engendrement (ou génération) éternel du Fils“ soulève en elle-même beaucoup plus de questions qu’elle ne donne de réponses…

Notons cependant :

  • L’expression “Fils de Dieu“, quand elle est appliquée à Christ, fait toujours référence à la divinité de son essence et à son absolue égalité de subsistance avec le Père. En aucun cas elle ne fait référence à son abaissement volontaire. Jésus-Christ n’est pas devenu Fils de Dieu par l’incarnation (engendrement incarnationnel) mais il l’est de toute éternité par filiation (engendrement éternel).
  • Du fait que le Fils soit éternel, son engendrement n’a rien à voir avec son origine ou sa création. Cet engendrement dont nous parlons n’a rien à voir avec quelque procréation que ce soit.
  • Il a, par contre, tout à voir avec le fait que le Fils est de la même essence que le Père. Les expressions bibliques qui sont regroupées derrière la doctrine de la génération éternelle sont employées pour souligner l’unicité absolue d’essence entre le Père et le Fils.
  • Au sein de cette génération éternelle se trouve donc la communication de l’essence divine d’une subsistance (personne) à une autre. Thomas Goodwin (1600-1680) écrit du Père qu’il est “la fontaine de toute divinité“, autrement dit qu’il est celui qui communique aux autres personnes de la Trinité l’essence de la divinité : par engendrement pour le Fils, par procession pour le Saint-Esprit. C’est donc par engendrement que le Fils a la pleine possession de l’ensemble des attributs de Dieu.
  • Il s’agit d’un acte nécessaire de Dieu. Origène pensait que cet acte de filiation était dépendant de la libre volonté du Père (autrement dit que le Père aurait très bien pu choisir de ne pas engendrer le Fils). Ce type de raisonnement l’amenait logiquement à penser que le Fils était inférieur au Père (9), et surtout qu’il était d’une substance différente de celle du Père (10). Mais Athanase et d’autres avec lui ont mis en évidence avec justesse qu’un engendrement dépendant de la volonté optionnelle du Père aurait rendu contingente l’existence du Fils et l’aurait dépouillé de sa divinité. La conséquence serait que le Fils n’aurait ni égalité avec le Père, ni ne partagerait la même essence. La génération éternelle du Fils est donc bien un acte nécessaire du Père. Cela ne veut pas dire qu’il n’est absolument pas lié à la volonté du Père, mais plutôt qu’il s’agit d’un produit de la volonté nécessaire du Père. (11)
  • Cet engendrement est lui-même hors du temps. il n’est pas un acte que l’on peut dater. Au contraire : la génération éternelle du Fils est à la fois éternelle et perpétuelle.

 

La définition de Louis Berkhof me parait être la plus précise, bien que n’étant pas des plus simples… Mais est-il seulement possible de donner une définition à un acte ineffable comme celui de la génération éternelle du Fils ?

Laissons parler Berkhof :

Il s’agit cet acte éternel  et nécessaire de la première personne de la Trinité (le Père) par lequel, au sein de l’Être Divin, il est la base d’une seconde subsistance semblable à Lui, et place la deuxième personne (le Fils) en pleine possession de la totalité de l’essence divine, sans aucune division, aliénation, ou changement. (12)

Conclusion

Si, comme moi, vous avez le sentiment que la profondeur de ce sujet vous happe et vous entraîne dans le tourbillon de votre petitesse et de votre insignifiance, alors rassurez-vous : vous n’êtes pas seul. Les chrétiens les plus éminents ont lutté avec de tels mystères, sans en percer sur cette terre l’opacité.

Que ces réflexions nous amènent à plier le genou devant le Dieu Trin, et devant ses jugements insondables et ses voies incompréhensibles.

Observez les remarques de Charles Spurgeon sur ce sujet si mystérieux. Le mot de la fin sera à lui.

Il s’agit d’un grand mystère. Ne pensez pas que nous puissions comprendre la relation qui anime la première et la deuxième personne de la Sainte Trinité, le Père et le Fils.
Nous parlons de filiation éternelle, ce qui est une expression qui n’a pas pour nous une grande signification; elle couvre simplement notre ignorance.
Comment Dieu est-il le Père de notre Seigneur Jésus-Christ en tant que Dieu, nous le savons pas.
Et peut-être que vouloir scruter ce formidable mystère est une folie aussi grande que de regarder le soleil au point d’en être aveuglé par son éclat.
Il en est ainsi, et cela devrait être suffisant pour nous.
(13)

 

GB

 

Notes et références :

(1) Extrait du Symbole de Nicée-Constantinople.  (retour)

(2) Luc 7:12, 8:42, 9:38 ; Jean 1:14, 1:18, 3:16, 3:18 ; Hébreux 11:17 ; 1 Jean 4:9.  (retour)

(3) monogenous uioù tou Théou (μονογενοῦς υἱοῦ τοῦ θεοῦ).  (retour)

(4) Le terme original, gennaō (γεννάω), peut être littéralement traduit par ‘engendrer‘.  (retour)

(5) Etonnamment, certaines personnalités évangéliques parmi les plus sérieuses ont été amenées à défendre cette position. John MacArthur, par exemple, l’a défendu dans son commentaire de l’Epître aux Hébreux (1983), mais il est récemment revenu sur sa position et a reconnu son erreur (cf. Reexamining the Eternal Sonship of Christ, article en anglais).  (retour)

(6) Ce n’est toutefois pas la seule raison qui permet de rejeter sans hésitation la doctrine de l’engendrement incarnationnel. Cet article, en anglais, compare les deux positions entre elles et relaie quelques observations pleines de bon sens du “Frère de Plymouth“ H.A. Inronside. Les tenants de l’engendrement incarnationnel pensent généralement que les expressions ‘Fils de Dieu‘ ou ‘engendré‘ font référence à la subordination volontaire du Fils au Père. Mais comme le reconnais John MacArthur dans son revirement (voir note 5), “l’expression ‘Fils de Dieu‘, quand elle est appliquée à Christ, fait toujours référence à la divinité de son essence et à son absolue égalité de subsistance avec Dieu.“  (retour)

(7) Pour des raisons polémiques, les théologiens réformés du 17è siècle préféraient substituer les mots ‘subsistance‘ ou ‘hypostase‘ au mot ‘personne‘. Ils cherchaient à éviter toute accusation de tri-théisme (croyance en trois dieux) que leurs adversaires -les Sociniens en particulier- auraient pu invoquer en prenant appui sur l’usage du mot ‘personne‘.  (retour)

(8) Francis Turretin, Institutes of Elenctic Theology, 3.22.1  (retour)

(9) Origène, “De la Prière“ 15:1 ; “Contre Celse“ 8:12.  (retour)

(10) Tout en adhérant fermement à la position Trinitaire, Origène pensait que Jésus-Christ était ‘deuteros Theos‘, second Dieu (cf. Contre Celse, 5:39). Cette doctrine,  baptisée “subordinatianisme“, a servi de base aux thèses arianistes ultérieures, et a été implicitement rejetée par le Concile de Nicée. Toutefois, il ne faudrait pas négliger la contribution d’Origène dans le débat qui est l’objet de cet article. En effet, c’est lui-même qui a le premier formulé le concept de génération éternelle du Fils, et il était également à l’origine de l’expression ‘fontaine de la divinité‘  qu’il appliquait au Père. Cependant, il donnait à cette dernière expression bien plus de portée que n’allaient lui en donner les Réformés près de 13 siècles plus tard.  (retour)

(11) La nécessité est une condition intérieure par laquelle on s’est soi-même obligé. Concernant Dieu, cette expression se rapporte à l’ensemble des dispositions dont il s’oblige lui-même en raison de sa propre nature. Il ne s’agit en aucun cas d’une contrainte, mais d’une nécessité qui ne s’oppose pas à sa liberté. Jean Calvin donne l’exemple suivant : “C’est parce qu’il (Dieu) est infiniment bon qu’il ne peut pas mal agir, et non parce qu’il y est contraint par la violence. Si donc rien n’empêche la volonté de Dieu d’être libre en faisant le bien, il est donc nécessaire qu’il fasse le bien.“ (Institution 2.3.5). Dieu ne peut en aucun cas subir quelque contrainte que ce soit. L’ensemble de ses décisions sont libres, mais certaines, comme l’engendrement éternel du Fils, sont rendues nécessaires en raison de sa propre nature.  (retour)

(12) Louis Berkhof, Systématic Theology, p. 93-94. L’extrait de cet ouvrage traitant de la génération éternelle du Fils est gratuitement disponible ici (en anglais).  (retour)

(13) Charles Spurgeon, “Blessing for Blessing“, Sermon n°2266 du 26 octobre 1890.  (retour)

Réflexions et ressources d'édification centrées sur Dieu

  • Hugues Pierre

    Bonjour les amis,

    Super article !

    Au sujet de « monogenes » vous dites « Alors qu’il signifie littéralement ‘unique‘ ou ‘incomparable‘ dans la littérature extra-biblique, il est toujours utilisé dans le NT en référence à un unique enfant engendré », j’aimerai savoir comment comprenez-vous l’occurence se trouvant dans l’épître aux Hébreux ? Isaac n’est pas à proprement le « seul engendré » d’Abraham.
    Je crois également que « prototokos » en Col. 1:15 (peut-être Hébreux 1:6) est également utilisé dans le sens d’engendrement éternel.

    Bon courage pour la suite. 🙂

    Fraternellement en Christ,

    Hugues PIERRE.

    • Je me permets de répondre, bien que n’ayant pas été moi-même interpellé :

      Isaac était bien le fils unique légitime (μονογενὴς) d’Abraham, enfanté par sa femme Sarah, même si Ismael fut chronologiquement son premier né (πρωτότοκος).

      En fait l’importance théologique du sens à donner à ce mot composé, μονο-γενὴς, dépend tout entière de sa seconde partie, γενὴς. Car une chose unique est par là même incomparable, seule ; on comprend donc que le mot μονογενὴς puisse avoir été employé dans ce sens, notamment dans la Septante où il apparaît plusieurs fois. Mais l’inverse n’est pas vrai, de l’unicité on ne peut pas conclure à l’engendrement. Ainsi le Père est unique mais il serait inconcevable de lui appliquer le terme μονογενὴς.

      Que μονογενὴς soit dit exclusivement du Fils, en rapport avec sa divinité, suffit donc çà affirmer sa différence d’avec le Père, et son engendrement éternel.

    • Bonjour Hugues,

      Merci pour ton commentaire.

      « Prototokos », de notre point de vue, ne se réfère pas à l’engendrement éternel du Fils. L’une des grandes questions d’analyse contextuelle de ce passage est d’alleurs : pourquoi associer ce terme à la notions de création? A notre sens, il s’agit plutôt d’un titre. D’ailleurs la suite du texte est claire : tout a été créé par lui, choses visibles et invisibles, etc. Difficile de voir la doctrine de l’engendrement éternel du fils dans un tel développement argumentatif.

      Concernant l’usage de « monogenes » en Heb 11:17, la remarque est pertinente. A priori, l’auteur de l’épitre aux Hébreux ne semble pas considérer que les autres enfants d’Abraham soient « monogenes » comme Isaac l’était. L’emphase semble être implicitement mis sur la promesse à laquelle Abraham a cru, d’où cette notion de légitimité que Claude met justement en avant dans son commentaire. Là où je serais peut être en désaccord avec lui, c’est sur l’attribution de « prototokos » à Ismael. Si, comme je le pense, il s’agit d’un titre qui confère des droits (dans Colossiens, droits de règne absolu sur l’ensemble de la création), alors dans le contexte Abrahamique, Isaac est également « prototokos ».

      Merci pour ces questions stimulantes!
      A très bientôt.
      gb

      • Bonjour Guillaume,

        C’était bien sûr au sens propre que je parlais de πρωτότοκος pour Ismaël. Le mot se trouve une bonne centaine de fois dans la Septante où il est employé tant pour les hommes que pour les animaux (par exemple lorsqu’il est dit qu’Abel offrit des premiers-nés de son troupeau). Or évidemment, le premier-né d’une vache ou d’une ânesse n’a pas de droits spéciaux…

      • Hugues Pierre

        Cher Guillaume, cher Claude,

        Merci pour vos réponses.

        Je crois effectivement que l’auteur aux Hébreux comprend Isaac comme fils « monogenes » en rapport avec la promesse. Où alors, il est possible qu’il le considère comme « monogenes » typologiquement, Isaac étant le type du Fils bien aimé qui devait être sacrifié.

        Pour ce qui est du « premier né » l’objection de Guillaume est perspicace. Néanmoins je vois dans le verset 17 (avant toutes choses, soutien toutes choses) un témoin pour comprendre « prototokos » comme faisant référence à l’engendrement éternel.
        Il me semble que Louis Berkhof défendait cette lecture là, mais je n’arrive pas à remettre la main sur le chapitre de sa dogmatique dans lequel il en parle ! ^^

        Encore merci pour cet échange,

        À bientôt.

        Hugues PIERRE

  • Jb Agbemebia

    Merci Guillaume. Tu es balaise.