Existe-t-il un « complémentarisme modéré » ?

Au cours des dernières semaines, l’univers des Baptistes du Sud aux Etats-Unis a été une nouvelle fois ébranlé par de vives discussions à propos du rôle de la femme dans l’église locale. A l’origine de cela se trouve un article écrit par Owen Strachan [1](Professeur associé de Théologie Chrétienne au Midwestern Baptist Theological Seminary [Kansas City]) dans lequel il critique le fait que certaines églises de la convention des baptistes du Sud permettent à une femme de prêcher le dimanche matin. Or dans cet article, il dirige sa critique envers J.D Greear (Président de la Southern Baptist Convention) et Beth Moore (Enseignante et fondatrice de Living Proof Ministries). Non contente de cela, Beth Moore répondit en exprimant son mécontentement à Owen Strachan au travers de nombreux tweets [2].  Mon but n’est pas ici d’offrir une analyse de cette controverse. Cependant, une telle situation nous pousse néanmoins à réfléchir sur la légitimité ou non qu’une femme puisse prêcher lors du rassemblement dominical de la congrégation. Mais avant de répondre à une telle question, il nous faudra bien nous assurer de comprendre droitement le rôle de la prédication lors de nos rassemblements dominicaux.

 

 

La prédication : Un moyen de grâce revêtu d’autorité

La confusion évangélique actuelle sur la définition et le rôle de l’église locale est une chose à laquelle nous devons bien prendre garde au sein de notre réflexion afin d’éviter de faire fausse route. Contrairement aux églises de type « attractionelle », lorsque la congrégation des croyants se réunit le dimanche matin, ce n’est pas pour vivre une expérience piétiste consumériste subjective dans laquelle elle pourra recharger ses batteries alors que le prédicateur lui offrira un discours mêlant des histoires comiques et des principes issues de la psychologie positive qui seront alors reliés d’une certaine manière à un verset sorti de son contexte canonique.

Contrairement à cela, l’église locale est avant tout une communauté d’hommes et de femmes qui, étant des disciples du Christ, se réunit régulièrement pour vivre les moyens de grâce bibliques qui la feront alors croître à la stature du Christ par la puissance du Saint-Esprit ; et ceci alors qu’elle répond à ces moyens de grâce avec gratitude dans une attitude d’adoration et de prière centrée sur Jésus- Christ et fondée sur l’évangile du Christ. Les moyens de grâce sont alors la prédication de la Parole de Dieu et la juste pratique des deux sacrements bibliques (Baptême et Sainte-Cène). Or la prédication n’est pas à comprendre comme un simple exercice académique de transmission d’information doctrinale. La prédication, comprise droitement, est une activité au sein de laquelle le prédicateur offre un message mêlant à la fois les dynamiques de la proclamation et de l’enseignement, et cela tout en exerçant nécessairement une forme d’autorité envers son auditoire. En effet comme le souligne avec clarté Bryan Chapell dans son excellent livre sur la Prédication :

« Lorsque nous prêchons c’est Dieu qui est le véritable auditeur de notre travail. On peut également dire, et c’est tout aussi vrai et certainement source d’utilité et d’encouragement, que lorsque nous disons les vérités de la Parole de Dieu, Dieu parle (cf. Lc 10.16). La seconde confession helvétique déclare (1,4) : « Lorsque, à présent, cette parole de Dieu est annoncée dans l’église par des prédicateurs légitimement appelés, nous croyons que c’est la véritable Parole de Dieu qu’ils annoncent. » L’idée selon laquelle ce qui sort de notre bouche est la Parole de Dieu peut à première vue paraître arrogante, voire blasphématoire. Pourtant, le prédicateur qui fait cette déclaration admet implicitement, et humblement, qu’il a lui-même rien à dire qui soit d’une importance ou d’une autorité comparable à ce que Dieu dit. Lorsque nous parlons, donc, nous construisons notre discours pour qu’il exprime les vérités de la Parole éternelle, de sorte que l’église puisse être la « maison orale » (mundhaus) de Dieu, selon l’expression de Martin Luther. » [3]

 

Ainsi, lorsque le peuple de Dieu se réunit le dimanche matin c’est pour premièrement répondre à l’appel que Dieu lui a adressé d’être des adorateurs en « esprit » et en « vérité », et ainsi célébrer la bonne nouvelle du règne de Dieu qui a été inauguré dans la vie, la mort et la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ. Et au sein de ce rassemblement congrégationnel mixte, le moyen de grâce de la prédication sera alors central car c’est particulièrement là que l’évangile sera proclamé alors que la Parole de Dieu sera exposée avec autorité. En effet, lorsque nous prêchons, nous n’offrons pas des « options » ou des « possibilités » au peuple de Dieu pour comprendre qui est Dieu et qui ils sont.

Non, lorsque nous prêchons, alors que nous avons fait notre préparation exégétique et herméneutique avec soin et révérence vis-à-vis de Dieu, ce que nous désirons communiquer est une « proclamation » fidèle du texte au sein de laquelle le point central est précisément le point central du texte biblique sur lequel nous prêchons. Et aucun prédicateur n’exécute une telle tâche en pensant que les vérités proclamées seraient « optionnelles » pour le peuple de Dieu. Bien au contraire, le prédicateur, alors qu’il prend soin de démontrer à son auditoire la légitimité textuelle de ce qu’il expose, affirme avec autorité ce qu’il proclame pour que, assisté par la puissance du Saint-Esprit, ses auditeurs (hommes et femmes) puissent croitre dans leur compréhension et leur appropriation de l’évangile du Christ. Une telle responsabilité dans la prédication est reflétée dans une certaine mesure dans l’ordre que donne Paul à Timothée de prêcher en 2 Tim 4.1-4 :

« ​Je t’en conjure devant Dieu et devant Jésus-Christ, qui doit juger les vivants et les morts, et au nom de son apparition et de son royaume, prêche la parole, insiste en toute occasion, favorable ou non, reprends, censure, exhorte, avec toute douceur et en instruisant. Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine ; mais, ayant la démangeaison d’entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, ​détourneront l’oreille de la vérité, et se tourneront vers les fables. »

 

Il est donc important de comprendre, avant même que nous répondions à la question qui nous concerne, que la prédication est une activité kérygmatique et didactique accomplie avec autorité. Ce n’est pas une activité au cours de laquelle un orateur « propose » à son auditoire une « possible » sagesse issue des enseignements bibliques, mais c’est une activité au sein de laquelle le prédicateur proclame et affirme avec autorité la Parole de Dieu à laquelle il est lui-même lié dans sa propre conscience. Cela étant dit, l’autorité du prédicateur ne tire pas sa source en lui-même, mais de la Parole inerrante et infaillible de Dieu. Comme le soulignait justement John Stott :

« L’autorité avec laquelle nous prêchons n’est inhérente ni à l’individu, ni d’abord à l’office de pasteur ou de prédicateur, ni même à l’église dont nous sommes peut-être les membres et les pasteurs reconnus, mais suprêmement à la Parole de Dieu que nous prêchons. » [4]

 

Voici de son côté, comment Jean Calvin définit adroitement cette autorité dans sa brève instruction chrétienne (VI.1) :

« Souvenons-nous cependant que l’autorité que l’écriture attribue aux pasteurs est toute contenue dans les limites du ministère de la Parole ; car Christ, à vrai dire, n’a donné cette autorité aux hommes, mais à la Parole dont il a fait de ces hommes les serviteurs. Que les ministres de la Parole osent donc toutes choses hardiment par cette Parole dont ils ont été établis les dispensateurs. Qu’ils contraignent toutes puissances, les gloires et les hauteurs du monde à s’abaisser pour obéir à la majesté de cette Parole ; par cette Parole, qu’ils commandent à tous, des plus grands aux plus petits ; qu’ils édifient la maison du Christ, qu’ils démolissent le règne de satan, qu’ils paissent les brebis, qu’ils tuent les loups, instruisent et exhortent les dociles, accusent, reprennent et convainquent les rebelles ; mais tout par la Parole de Dieu. »

 

Il est donc vrai d’affirmer que l’autorité du prédicateur ne provient pas de lui-même et demeure une autorité qui provient de la Parole de Dieu, mais cela demeure néanmoins une « autorité » qui fait de la prédication un véritable exercice kérygmatique et didactique accompli avec autorité.

 

 

Je ne permets pas…

Puisque la prédication est un exercice kérygmatique et didactique accompli avec autorité pour l’ensemble de la congrégation (une congrégation alors mixte), l’étape suivante à accomplir en vue de nous permettre de répondre à notre question revient à écouter ce que la Parole de Dieu nous dit justement à propos de l’exercice de l’autorité au sein de l’église locale. Nous arrivons là à l’un des textes les plus fondamentaux vis-à-vis de cette question : 1 Tim 2.12-14. Je ne ferai pas à nouveau l’exégèse du texte car plusieurs articles ont déjà été dédiés à cela, et pour ceux qui voudraient une suggestion de livre, je leur proposerais l’excellent livre de Thomas Schreiner et Andreas Kostenberger« Women in the Church ». Cet ouvrage est particulièrement important pour ceux qui persisteraient à affirmer que le verbe « αὐθεντεῖν » n’est pas compréhensible (Voir la démonstration magistrale de Al Wolters). Cela étant dit, voici quelques enseignements que nous pouvons extraire de ce texte pour nous aider à répondre à notre question spécifique :

  • Paul ne permet pas à une femme de prendre autorité (αὐθεντεῖν) sur les hommes de la congrégation ecclésiale et particulièrement dans le cadre de l’enseignement (διδάσκειν).
  • Paul affirme que ce principe est fondé sur une réalité créationelle prélapsaire (avant la chute) : La primogéniture d’Adam exprime le dessein de Dieu de confier la responsabilité de la direction et de l’autorité qui en découle à l’homme. Cette réalité s’applique autant dans le cadre conjugal (1 Cor 10, Eph 5) que dans le cadre ecclésial, et ce quel que soit la culture.

 

Il est ainsi évident que, compte tenu du fait que la prédication qui est accomplie le dimanche matin est un moyen de grâce qui est accompli avec autorité vers une congrégation mixte, et compte tenu du fait que Paul ne permet pas à la femme ni de prendre autorité ni d’enseigner un auditoire masculin ; il est alors raisonnable et légitime d’affirmer que l’exercice kerygmatique et didactique de la prédication du dimanche matin ne peut être légitimement accompli par une femme.

 

 

Complémentariens modérés ?

De nos jours, certains complémentariens s’affichent comme étant « modérés ». Une première chose à noter est que cette catégorie n’est pas homogène car les « modérations » entrevues ne sont souvent pas identiques. Je voudrais alors m’attarder sur la catégorie de modération qui permet d’affirmer qu’une femme peut effectivement ne pas être « pasteur », mais elle peut « prêcher » le dimanche matin en demeurant sous l’autorité des anciens. Cependant une telle affirmation est profondément incohérente. En effet, ce n’est pas parce qu’une personne est soumise à l’autorité d’un collège d’anciens que cette personne verra son exercice kerygmatique du dimanche matin être transformé par magie : Cette personne, en prêchant, (1) continuera à accomplir un exercice didactique autoritaire et (2) continuera à accomplir cela devant un auditoire contenant des hommes. Ainsi, force est de constater que ce type de modération n’est pas cohérent avec ce qui définit en son essence même le fait d’être complémentarien.

Et de ce fait, une telle personne se révèle être, comme le souligna Owen Strachan dans son article, un égalitarien fonctionnel. D’ailleurs, Albert Mohler (Président du Southern Baptist Theological Seminary), dans sa réponse à cette polémique, souligne que c’est une erreur profonde de faire une distinction entre l’« office » d’ancien et le « rôle » d’ancien pour affirmer qu’une femme pourrait prêcher le dimanche matin (« rôle » de l’ancien) sans avoir le « titre » d’ancien.

 

 

Mysoginie, sexisme et injustice…

Pour conclure, je voudrais simplement souligner que cette réponse négative ainsi donnée à la question de la légitimé qu’une femme puisse prêcher le dimanche matin ne doit pas être comprise comme une forme déguisée de sexisme injuste… comme le laissa entendre Beth Moore dans son tweet à destination d’Owen Strachan. En tant que « disciples du Christ », notre fondement épistémologique demeurera la Parole inerrante et infaillible de Dieu. Et Dieu, dans son amour et sa bénévolence, a décidé que l’humanité, alors créée à l’image de Dieu, soit caractérisée par une altérité sexuelle [5].

Cette altérité sexuelle est ainsi une source de différenciation/distinction au sein de l’humanité. Or, dans sa liberté souveraine et créatrice, Dieu a décidé que cette différenciation s’exprime non seulement au niveau de notre biologie, mais aussi au niveau de nos rôles respectifs au sein du mandat qu’il confia à l’humanité. Cette différenciation de rôles est alors présente autant dans le couple conjugal que dans l’église locale. Dieu ne fut pas injuste dans sa créativité. Au contraire, une telle diversité source de complémentarité fait partie de la beauté de la « création ».

En effet, Dieu affirma le sixième jour que tout cela était « très bon » ! (Genèse 1.31) Cela étant dit, il est alors regrettable de croire que si une femme ne peut pas prêcher le dimanche matin, il en résulte alors qu’elle ne puisse rien faire d’autre dans l’église. Ceci est tellement réducteur ! Je suis convaincu qu’une femme peut être une grande source de bénédiction au travers de l’exercice de différents ministères au sein de l’église locale. Ma prière est que l’église locale puisse encourager de telles vocations en ne cédant pas aux chants des sirènes du relativisme occidental qui se plait à défigurer la beauté de l’altérité sexuelle au sein de notre monde.

 

 

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Notes et références :

[1] Voir cet article sur Patheos

[2] Voir cet article de Relevant Magazine

[3]B. Chapell, Prêcher, l’art et la manière, Excelsis (2009), p.20.

[4] John Stott, Between two worlds, p.58.

[5] Voir l’excellent article de M. Johner

 

 

 

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Je suis marié, et le Seigneur nous a fait la grâce d’avoir trois enfants. Je suis actuellement Pasteur Stagiaire sur Montréal. Je suis passionné par le Nouveau Testament, la théologie systématique et l’herméneutique. J’affectionne particulièrement les écrits des réformateurs, de Cornelius Van Til, Vern Poythress, John Frame, Greg Beale et John Piper.